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(IN)FORMATIONS SPATIALES : QUELLE INTERFACE ENTRE L’ESPACE URBAIN ET L’ESPACE VIRTUEL?

  

 

Julieta Leite 

Architecte et Urbaniste

julieta_leite@hotmail.com

 

 

Le développement des technologies numériques et l’apparition d’un nouveau contexte d’analyse des espaces sociaux convient à un nouveau regard sur la ville et la société. Cet article présente des idées et des questionnements autour de ces thèmes conduisant le début d’une recherche personnelle menée en contact avec le Gretech du Ceaq. Cette recherche vise à étudier la manière dont le développement des technologies communicationnelles repartît de nouvelles synergies et dynamiques entre les espaces sociaux virtuels et celui de la ville. L’objectif étant de mettre à jour la façon dont l’espace urbain physique interagit et absorbe les structures des espaces virtuels et vice-versa.

 

            Aujourd’hui, la technologie sans fil donne plus de puissance aux formes de communications en ligne et aux espaces où nous vivons. Des petits outils, comme les portables, nous permettent la communication en mobilité à travers le texte, l’image, le son, la vidéo et la connexion internet. A nos domiciles, le modèle FreeBox réunit TV, internet et téléphone attachés au même outil (l’ordinateur). L’idée de maison intelligente combine plusieurs autres appareils d’interface qui reconnaissent l’habitant quand il arrive, savent dans quelle pièce il se trouve et même quel est son état d’humeur. C’est une maison qui « sent ». Et si nous prenons l’échelle de la ville ? Pouvons-nous imaginer la ville intelligente/sensible où, par exemple, les grandes surfaces connectées par l’internet sans fil pourront reconnaître et connecter ses citoyens ?

            Même si nous ne sommes pas dans une grande bulle de connexion sans fil, on utilise l’internet et les ordinateurs de façon ubiquitaire. Les ordinateurs deviennent des terminaux de services parce que, une fois que ses informations sont mises en réseau, elles peuvent être accessibles partout. Avec le Google Agenda, par exemple, je peux gérer et enregistrer mon emploi du temps sur internet, partager avec d’autres personnes et recevoir des rappels par sms n’importe où. Howard Rheingold [1] observe qu’il y a des gens qui sont capables d’agir collectivement et simultanément même sans se connaître. Leurs engins mobiles les connectent avec d’autres outils d’informations présents dans leur environnement ainsi qu’avec les téléphones d’autres personnes. Ils forment des communautés mobiles. Est-ce que nous sommes arrivés à une autre façon d’être ensemble, qu’élimine la nécessité d’être dans un même espace-temps ?

 

 

ET VICE-VERSA

 

            La fréquence grandissante des événements du cyberespace reflète dans l’espace physique et vice-versa [2]. Federico Casalegno, dans sa thèse de doctorat sur les cybersocialités [3], conclut que le cyberespace est ainsi un territoire d’interaction (réel), et qu’il y a une coévolution entre les dimensions réelles et virtuelles: « il est fondamental de reconnaître au cyberespace son rôle sur le terrain des interactions et des échanges (…). Des espaces réels se combinent avec des espaces virtuels, des activités réelles avec celles cyber, le temps réel du live se mélange avec celui asynchrone et différencié, nos présences physiques se superposent à celles virtuelles ». Le réel de la ville (l’urbain) et le virtuel (le cyber) des réseaux sociaux se superposent et s’accompagnent mutuellement.

Par rapport à cette relation entre l’espace urbain et les réseaux numériques, nous prenons comme hypothèse que l’information digitale accroît non seulement la relation des individus les uns avec les autres (grâce aux objets électroniques miniaturisés et à l’infrastructure du réseau étendue), mais la relation des individus avec leurs environnements. Les communautés virtuelles exaltent les lieux physiques et le territoire gagne en puissance comme interface relationnelle. Notre intérêt est donc de savoir comment des éléments identifiants de l’espace physique urbain sont portés dans l’espace virtuel et vice-versa en prenant pour base les groupes ou communautés qui les habitent.

Nous proposons de travailler dans une appréhension spatiale d’un environnement ubiquitaire. Cet environnement est caractérisé par l’intime relation et combinaison entre l’espace numérique et l’espace physique. Plus spécifiquement, dans notre recherche, cette relation aura lieu entre l’espace urbain public et les espaces des réseaux sociaux virtuels. Si nous nous tournons vers l’espace public, c’est qu’il est un espace structurant de la ville, non seulement en sa formation physique, mais quant à ses activités et son imaginaire. En effet, les espaces publiques accomplissent essentiellement deux fonctions dans la ville : donner sens et ordre à la vie collective – parce qu’ils permettent aux citoyens de s’approprier la ville et de vivre en communauté - et représenter la collectivité – en tant que résultat de l’expression, de l’identification sociale et de la diversité. Cette dernière fonction étant intimement liée au concept de mémoire urbaine [4].

 

 

 

QUELQUES EXEMPLES

 

Aujourd'hui il existe divers exemples d'éléments et systèmes qui établissent une relation entre l'espace urbain et l'espace virtuel. Ce sont des solutions en cours de développement, qui confirment notre nécessité d'être dans une structure spatiale plus ubiquitaire. Pour donner quelques exemples, nous avons pris le système GPS, les tags urbains et les bornes wifi  publiques.

 

GPS

Le sigle GPS vient de l'expression anglaise Global Positioning System, que l'on peut traduire en français par «système de positionnement mondial». Ce système nous permet de connaître la position d'un objet sur la surface de la terre à l’aide d’un appareil qui reçoit les donnes de latitude et longitude d’une localisation par satellite.

Le GPS est bien connu aujourd'hui, à cause de sa diffusion selon divers moyens d'utilisation, en combinaison avec d’autres équipements comme les téléphones portables, PDAs, montres et radars de voitures. Très répandu dans les voitures, le GPS sert à l`’orientation du conducteur qui, par rapport à sa position, peut communiquer au système l'adresse de destination et recevoir, en temps réel, l'indication du parcours à réaliser. Comme quelque système d'information territorial numérique, le croisement des donnes avec d'autre types d'informations est sont grand potentiel. Par exemple, selon le parcours indiqué au chauffeur, il est possible de présenter d'autres informations, comme état du trafic.

 

Tag

Les tags sont des balises plus connus comme inscriptions graphiques qui peuvent  servir comme indications ou représenter une information affichée sous forme de codes et images. Ce Sont des « étiquettes » ou « codes barres » qui on plusieurs applications et notamment pour l’espace espace urbain, à partir desquelles on peut accéder à des informations sur l'espace d'une façon interactive et facilement actualisé. Ces informations peuvent être des informations institutionnelles ou des simples notes d’expériences personnelles.

Le tag fonctionne comme un code d'un lieu physique sur lequel s`ajoute des informations dans l'espace virtuel. L'information de chaque tag est sauvegardée sur un réseau virtuel avec par identification une image. Cette image peut être numérisée par photo et reconnue par le réseau virtuel à partir du quel nous pouvons télécharger ou envoyer de l'information. Aujourd'hui les téléphones portables sont les outils le plus utilisés pour interagir avec le réseau virtuel via ces tags, parce qu'il suffit d’une connexion internet et de l'appareil photo.   

Les usages du tag permettent, ainsi, de facilement poster ou de télécharger des messages sur un environnement physique et créer des réseaux sociaux basés en intéresses ou affinités en communs. Elles Accentuent les valeurs des certains lieus de la ville pour ses citoyens, en devenant leurs espaces plus accessibles et culturellement puissants. De plus, ils nourrissent la communication entre individus et les institutions [5].

 

Borne Wifi

Les bornes wifi fonctionnent comme d'autre tipes des marques sur l'espace urbain, en déterminant des espaces publiques de connexion internet. L'accès gratuit virtuel devient une activité qui caractérise actions et appropriations sur l'espace urbain en même temps qu`il produit d'autres significations par rapport au domaine publique de ces espaces.  

Le projet de Networks visibles, de l'Université Nationale de Singapore [6], propose des outils de réalité augmenté pour visualiser non seulement les espaces dotés d’une connexion publique mais aussi le type d’information qui circule sur une borne wifi. La visualisation des contenus spécifiques ou la reconnaissance de ses utilisateurs (auxquels nous pouvons nous joindre) redéfinie le concept d'espace publique, dans une combinaison d'espace urbain et l'espace digital. 

Avec la démarcation territoriale des surfaces d'accès gratuit à l'internet et la représentation des donnés dans les espaces urbains, on renforce l'idée que les éléments identifiants de l'espace virtuel peuvent être portés aux espaces physiques de la ville, qui, d'autre côté, gagne plus de signifiés avec les connexions invisibles des technologies de communications.

 

 

ORGANISATION ET REPRESENTATION DE LA COLLECTIVITE

 

Il y a une légitimation mutuelle entre les espaces virtuels et les espaces urbains et cette légitimation passe aussi à travers des éléments de l’espace publique. Par rapport aux espaces virtuels, les réseaux de communications numériques offrent des nouveaux espaces pour le partage de biens et d’informations collectives sur la ville, fournissent une chance d’accroître le capital social, d’enrichir le quotidien de ses citoyens et annonce la possibilité d’un nouveau espace publique. Du côté de l’espace urbain, dans certaines villes qui possèdent ses espaces représentés sur internet les internautes sont plus enracinés et conscients des problèmes concernant leur ville et la politique en général. 

Les espaces publics peuvent être vus comme des locaux d’interface en considérant une de leurs caractéristiques essentielles, celle de permettre le rapprochement entre individus d’origines, intérêts et classes sociales divers. Selon Cynthia Ghorra-Gobin : « parce qu’ils mettent en scène la société dans sa diversité, [les espaces publics] sont considérés comme des lieux de médiation entre individus et entre groupes sociaux. (…) Ils représentent un capital social (et non simplement artistique ou architectural) dans la mesure ou ils véhiculent une dimension symbolique du vivre-ensemble » [7].

Du point de vue des espaces virtuels, la dynamique sociale qui est développée à partir des réseaux numériques n’est pas en contradiction avec la réinvention des espaces publics. Le cyberespace est complémentaire aux espaces publics, car il accentue la symbolique du vivre-ensemble. C’est dans les espaces publics où sont identifiés et mis en contact des éléments qui valorisent les divers groupes sociaux. En même temps, ces éléments jouent un rôle important pour la reconnaissance de la pertinence spatiale de chaque groupe et la caractérisation de lieux urbains. Le concept de lieu est applicable à un espace spécifique, déterminé par traces physiques ou non-physiques, comme imaginaires, activités et souvenances, traces qui gardent la mémoire collective et quotidienne d’un certain groupe - le genius loci. Dans une optique de la construction sociale de l’espace: l’identité culturelle d’un groupe social vient avec l’identité spatiale [8].

Par contre, il y a encore certaines entraves au développement en parallèle des espaces de socialisation dans la ville et dans le cyberespace. D’un côté, la multiplication des façons d’interagir dans l’environnement communicationnel (créer, envoyer des messages, images, vidéos, etc.) risque de produire un « espace public » bavard et inattentif, où chacun peut être émetteur, acteur et éditeur (ex. : Orkut, YouTube) mais où seulement une minorité écoute ensemble et se donne rendez-vous. Un autre exemple sont les gens dans la rue ou dans les transports qui passent de plus en plus de temps à parler à d’autres personnes qui ne sont pas présentes physiquement au même endroit. Selon Rheingold  [9], ce cas ne peut constituer un espace public car l’information et la mobilisation physique ne nourrissent pas le sens de la collectivité.

De l’autre côté, le «terrain électromagnétique» forme un paysage invisible, qui reflet une polarisation social relative à zone de couverture sans fil. Cette «qualification paysagère» gère une distinction des espaces connectés et non-connectées qui a pour conséquence une compétition selon la capacité d’accès aux voies de communication. Les territoires et groupes non-connectés deviennent de plus en plus isolés et exclus.

Les projets de participation locale en télématiques sont, pourtant, essentiels pour élargir et propulser l’émergence de nouveaux espaces publics électroniques, et, au niveau local, venir en complément des espaces publics de la ville. L’avoir d’un espace public partagé collectivement dépend aussi de l’effacement de cette séparation entre territoires connectés et non-connectés à travers des structures publiques d’accès qui permettent la participation et la reconnaissance de tous ces habitants.

L’espace public peut être vu comme une arena dont la dimension virtuelle donne plus de puissance aux activités d’information et interaction autour desquelles il se développe. Les espaces publics ubiquitaires peuvent, ainsi, servir aux collectivités (virtuels/physiques), partager, fixer et véhiculer des valeurs et codes politico-culturels aussi bien nouveaux qu’anciens et rendre plus fortes les liens entre ses individus.

 

 

DES LIEUX URBAINS AUX LIEUX PUBLICS     

 

Cette relation de complémentarité entre les espaces « physique » et « virtuel », donnant de la puissance aux identités socio-culturelles et spatiales, amène une deuxième hypothèse. Celle-ci est plus chère à notre formation d’urbaniste, en envisageant une proposition de développement pour les communautés locales : si la synergie entre l’espace réel (physique) et le virtuel peut donner plus de force aux liens entre divers groupes sociaux vers la construction d’un seul espace, cet espace peut être une structure de médiation capable de promouvoir des actions de développement local. Une fois claires les synergies entre l’espace urbain et l’espace virtuel, nous espérons pouvoir indiquer des chemins pour les initiatives locales en établissant une notion de communauté, décentralisée mais interactive, qui aurait au final une plus grande participation collective (civile, solidaire et démocrate). Cette hypothèse émergeante vient à souligner les stratégies de superposition des informations numériques à l’espace matériel dans les environnements sociaux des communautés physique/virtuelle (ce qu’on a défini comme ”environnement ubiquitaire”).

Quant à la question des « paysages déconnectés » et de ses habitants, où la qualité d’urbain n’est même pas applicable (communautés rurales, par exemple), est-ce que serait possible l’avenir d’un lieu public, un terrain d’interaction et participation étendu à tous ? L’idée autour de ces nouvelles arenas publiques est probablement une utopie pour la majorité des groupes marginalisés. Mais il est possible de connecter socialement et culturellement des groupes fragmentés autour des lieux publics ubiquitaires, en construisant un nouvel imaginaire de participation dans la ville. Ces lieux peuvent aider à ce que les espaces physiques soient plus signifiants, les communautés locaux plus vivantes et à développer la promotion de l’identité locale avec la proximité du quotidien social. S’il s’agit de deux espaces juxtaposés, dont les structures parfois se recouvrent et parfois échappent à superposition, la vie sociale est une seule.

[1] RHEINGOLD, Howard. « Smart Mobs, Les communautés intelligentes mobiles » in Revue Sociétés n° 79, Technocommunications. Paris, 2003. [2] MITCHELL, William « Moi ++. Le moi cyborg et la ville d’après le 11 septembre » in Revue Sociétés n° 79, Technocommunications. Paris, 2003. p.123-132. [3] CASALEGNO, Federico. Les Cybersocialités : nouvelles formes d’interaction communautaire. Thèse en Sociologie. Université René Descartes – Paris V. Paris, 2000. [4] CARRION, Fernando M. Espacio público: punto de partida para la alteridad. 2004 [message personnel reçu par en 28 août 2004]. [5] Voir le projet coordonné par Federico Casalegno au MIT - The Mobile Experience Lab - sur http://mobile.mit.edu/elens/ [6] Voir le projet coordonné par Adrian David Cheok sur http://www.mixedreality.nus.edu.sg/ [7] GHORRA-GOBIN, Cynthia. « (Los Angeles) Réinventer les espaces publics », in Revue Urbanisme n°346, pp 50-53. Paris, 2006. [8] CHOMBART DE LAUWE, Paul-Henry (dir.), Paris et l'agglomération parisienne, PUF, 1952. [9] Op.cit.
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