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De Saint-Simon à Gibson, une mystique réticulaire.
Stéphane Hugon
De Saint-Simon à Gibson, une mystique réticulaire.


Un état de recherche. Recherches personnelles, mais aussi menées au sein du Gretech. La thématique étant de montrer quelques traits pertinents de notre société à travers des exemples particulièrement lisibles de l’appropriation sociale de la technique.
Globalement, mon propos sera de tenter de montrer les caractères d’un espace de socialité à deux moments clés de son histoire. Je vais parler du réseau, et je vais essayer de le resituer dans deux espaces significatifs de ce que serait une histoire sociale de la technique.

De Descartes jusqu’à l’après-guerre, l’histoire sociale la technique nous a fait une démonstration de plusieurs siècles d’expression d’une technologie de l’esprit, et qui trouverait son apogée dans le siècle industriel, ou plus tard dans les points de non retour contemporains (Hiroshima, le génie génétique, la nanotechnologie…).
Ainsi a été dessinée une condition humaine pour laquelle la technologie a été l’adjuvant de toute une culture de l’émancipation, et de la maîtrise. En quelque sorte, la technique joue comme une force de retranchement. Une technologie de l’esprit qui nous permet de nous distinguer de l’autre – c’est la rationalité individuelle – et qui nous permet également de nous retrancher et nous arracher à l’état de nature, à la violence et au besoin. Alimenté par le mythe du progrès, toute cette culture érige la technique comme une sorte d’horizon d’espérance. Je l’appellerai le premier moment.
Pourtant il existe un deuxième temps, qui fait de la technique non plus un outil, et un éloge de l’individu maître de lui et du monde, mais au contraire, qui le fait basculer dans un autre espace, une autre culture. Un au-delà de l’humain, ou un en deçà. Le réseau n’y plus un outil, un moyen technique, mais plutôt un espace suffisant, une expérience en soi, voire même un lieu d’indistinction.


1 | Premier moment : une conception du réseau, qui en fait un objet rationnel, instrumental et à fonction purement utilitaire.
Il est une analogie que l’on retrouve souvent dans les textes qui ont trait à la technologie, et qui, au delà de toutes sortes de variations, comprend toujours le rapprochement à l’image du cerveau humain, et le mode de fonctionnement qu’on lui prête notamment au siècle des Lumières. Le réseau apparaît alors dans son aspect technologiste.

Dans un article paru dans la revue Sociologie et sociétés, Pierre Musso rappelait cette interprétation actuelle du terme cyberespace, comme figure de l’utopie technologique réticulaire et le situait dans la perspective d’un rapprochement direct avec une logique de rationalité. « Derrière le réseau technique de communication, il y aura toujours le réseau idéal-cognitif à atteindre, derrière le cerveau, il y aura le fonctionnement logique en réseau. »

Dans cette première illustration, on retrouve cet idéal de rationalité du réseau. Il se définit ici comme une construction active, un système cohérent qui est composé collectivement dans le but de tendre vers un objectif. Le réseau se présente comme un outil, une combinaison de moyens, dirigés vers la réalisation d’un objet. Il est tactique, stratégique, il a une raison d’être, qui le rattache immédiatement à ces objets intellectuels modernes. Le réseau comme outil, comme moyen. Le paradigme de référence - l’horizon d’attente diraient les linguistes – est celui d’un espace de la modernité, celui qui a irrigué la géographie euclidienne, et dont l’étude des sciences sociales a longtemps adopté la logique.

Cet espace est également celui qui alimente Clausewitz, dans ses écrits sur l’art de la stratégie guerrière. C’est celui qui nourrit cette appétence de transformation de la nature, des découvertes du nouveau monde jusqu’à l’imaginaire du chemin de fer et des voies de communication.
L’on retrouve ici ce qui a probablement habité toute une idéalité, ou idéologie moderne, celle de l’efficacité.

On peut évoquer le réseau comme objet instrumental dans l’utopie technologiste de Saint-Simon.
On sait que Saint-Simon est dans la première partie de sa vie un ingénieur, il est issu d’une famille de militaires, et qu’il est baigné de tout imaginaire de l’eau et des circulations hydrauliques. Il fait des voyages en Hollande, pays des canaux. On sait aussi qu’il a participé à la construction de grands travaux d’irrigation, notamment le canal de Madrid, et on connaît également l’impact des notions d’optimisation et de recherche d’efficacité dans le génie hydraulique qu’ont apporté certains saint-simoniens bien après la disparition du maître.

Il s’agit là, bien sur, de tout un imaginaire de la circulation, sur laquelle se construit la philosophie de Saint-Simon, et qui réalise cette analogie de l’expérience du génie hydraulique, de la maîtrise des flux économiques et financiers (Saint Simon est pour un moment un homme d’affaire influent), et enfin de la vision médicale qui comprend l’organisme humain comme ensemble de circulation et de réseaux. Saint-Simon est ancien élève de l’école de Mézières, l’ancêtre de Polytechnique. Nous en conserverons ici l’idéal de la fluidité absolue par le biais de l’industrie et de la technologie.

Cette utopie de l’immédiation de flux et des relations sociales nourrit le projet d’une société de liberté et de circulation. On retrouve ici le fantasme de l’achèvement inhérent au projet des Lumières, projet que la révolution n’a pu réaliser totalement au yeux de Saint-Simon. Ce rêve passe par l’avènement de la rationalité, et doit passer à l’acte et se réaliser dans le monde social. C’est donc cette imperfection du monde que le projet scientifique moderne doit venir combler.

On retrouve ici la critique saint-simonienne de la séparation du savoir et du pouvoir, notamment dans la Lettre d’un habitant de Genève à ses contemporains, en 1803.
Dans cette Lettre, Saint-Simon affirment d’emblée la nécessité de réduire le gouvernement pour rétablir la communication du savoir, et faire ainsi que les Lumières triomphent enfin, après la Révolution Française. Et c’est cette philosophie de l’immédiation, à l’origine de ce rêve, qui va parcourir toute l’œuvre de Saint-Simon jusqu’à la période mystique de ce qu’il appellera le Nouveau Christianisme. Le principe scientifique, équivalent de Dieu dans son antithéologie générale, doit être atteint sans aucune médiation. Saint-Simon est en quête d’une communion sans intermédiaire, une utopie de la communication.

Et l’on voit bien ici que le réseau dont il est question procède doit tendre à sa propre disparition. La technologie est une médiation qui recherche sa transparence, elle n’est qu’un moyen, une étape à la gloire de l’individu et de son organisation.

De manière plus contemporaine mais dans la même optique, on peut percevoir le réseau comme réponse fonctionnelle à l’univers paranoïaque de la guerre froide. C’est le cas lors de la mise en place de l’internet. L’objet à atteindre est alors la dilution absolue de l’être, c’est à dire de la déconcentration totale des centres de décision et d’intelligence dans un contexte de potentialité de catastrophe nucléaire. Ne pas être là, est une manière de se protéger. Ne pas totalement se résumer à ce que l’on est, voila encore un moment de recherche de fluidité par la technique.

2 | Deuxième moment : Les limites des définitions fonctionnalistes du réseau, vers une conception plus postmoderne de la réticularité.
Empiriquement, l’on doit constater depuis un siècle un glissement vers une conception du réseau qui l’éloignent du fantasme d’efficacité, et d’une définition purement rationnelle et utilitariste. Apparition, non plus de l’idéal cognitif à atteindre (Pierre Musso, à propos de Saint-Simon), mais définition d’un rhizome organique, passif, sans tension vers un objectif utilitaire. Le réseau n’est alors plus à penser comme un outil transparent, mais comme un espace plein, une fin en soi et non un entre-deux. Un tel réseau n’est pas à considérer comme un outil de retranchement de l’individu sur le monde, mais bien au contraire comme un espace de mise en commun, et de dilution de la subjectivité et de participation à un tout.

L’on constate empiriquement, sur divers terrains, que ce soit dans le domaine des échanges – le chat par exemple, et dont on sait bien aujourd’hui que les niveaux de contenus sont proches de zéro - , ou le domaine du jeu, que le réseau se vit en soi comme une expérience sociale qui se suffit à elle-même et qui ne cherche qu’a se maintenir en tant qu’événement. Cet événement social est celui de la rencontre, souvent fusionnelle dont l’objet n’est pas tant de transmettre que d’entretenir une mise en commun, une sorte d’effervescence et de jeu d’indistinction entre les individus.

Pour mieux définir ce type de réseau, dans sa capacité à générer du collectif, l’on peut prendre trois qualités, comme trois traits pertinents du réseau dans son appropriation sociale contemporaine.

Première qualité.
Là où l’on recherchait de l’efficacité, on va trouver de la perte. Souvenons nous à ce propos de l’expérience de la dérive psychogéographique pratiquées par les situationnistes. L’objet de ces errance urbaines, que ce soit dans le quartier des Halles à Paris ou ailleurs, n’est plus à chercher dans la recherche d’une destination, amis bien plutôt dans une poésie de l’expérience du déplacement. Ce que pratiquaient les situationnistes, et même d’une autre manière les surréalistes, peuvent permettre de comprendre ce qui est pratiqué aujourd’hui par des millions d’internautes.

Et de ce point de vue, il s’agit d ‘un réel renversement de l’objet même du réseau. Une capacité entropique qui fait de l’outil une résistance, et du réseau un trou noir. On a ici l’illustration de ce que G. Bataille évoquait à propos de la notion de dépense. La capacité du réseau peut alors se mesurer à la manière dont il peut absorber ses contenus de manière disproportionnée. C’est l’économie du potlatch qui en est alors le mode opératoire. Ici, l’outil se suffit à lui-même. Le pouvoir, n’est alors que le pouvoir de perdre.
La condition sociale est alors celle du don, du don immodéré, de la métastase infinie, de l’expérience sociale de la perte. C’est le monde du mutant, ou de la catastrophe, ce sont toutes les représentations dont l’imaginaire social contemporain n’est pas avare. D^u clone jusqu’à l’avatar virtuel, toute une esthétique est déjà très présente.

A l’inverse de l’utopie saint-simonienne, une deuxième qualité de ce réseau pourrait être proche de l’expérience labyrinthique.

Empiriquement, l’expérience sociale sur le réseau est très souvent évoquée notamment par les utilisateurs de l’Internet. Et l’imaginaire social invoqué est assez proche de ce que décrit Bachelard avec le labyrinthe (La Terre et les rêveries du repos). A l’encontre de toute notion de fluidité ou de circulation, le labyrinthe est pour Bachelard une expérience du ralentissement, du retard, de l’arrêt. « [Le labyrinthe] devient matière hésitante, une matière qui dure en hésitant. », « Le labyrinthe est un phénomène psychique de la viscosité. Il est la conscience d’une pâte douloureuse qui s’étire en soupirant. » Nous sommes ici très proche d’une géométrie sociale qui est celle de l’indistinction, indistinction du sujet et de l’objet technique. « De même l’être dans le labyrinthe est à la fois sujet et objet conglomérés en être perdu. » (Cf. V. Kaufmann, Les enfants perdus.)

Dernière qualité qui distingue le réseau contemporain d’un pur objet utilitaire est la notion de plaisir et de corporéité.

Corporéité dans les contenus : on sait qu’une part importante des échanges sur Internet ont rapport avec le sexe, l’érotisme, et l’image de corps.
On peut comprendre l’échange sensible sur le réseau avec la définition que donne W. Gibson, en 1983, dans son ouvrage Neuromancien. Gibson est l’auteur qui a probablement été le plus cité par les commentateurs de l’Internet. Il apporte notamment le terme de cyberespace et alimente toute une part de l’imaginaire social bien analysé dans les études sur la cyberculture d’inspiration anglo-saxonne des quinze dernières années.

Le cyberespace est décrit par Gibson en ces termes : une hallucination consensuelle vécue quotidiennement. Si l’on entend consensus, au sens étymologique que rappelle Miche Maffesoli, c’est à dire non pas comme un compromis moral ou intellectuel, mais bien plutôt comme une manière de partager certains sens, dans leur dimension physique et quotidienne, le consensus devient alors une acceptation non intellectualisée d’une certaine réalité vécue au quotidien.
Et c’est tout le paradoxe de cette définition de Gibson : cyberespace, à la fois comme expérience de la désincarnation – « le corps c’était de la viande » - et en même temps cyberespace comme expérience sensible partagée.
Et c’est peut-être là une dernière qualité du réseau dans sa compréhension contemporaine.


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