ARTICLES DU GRETECH
Entre tribalisme et communautés ; des configurations sociales émergeantes dans le cyberespace.
Federico Casalegno
Précautions

Comment comprendre la notion de tribu qui, depuis quelque temps, ne cesse d'être évoquée dans les médias comme par le publicitaires, dans les discours plus 'scientifiques' aussi bien que dans le langage ordinaire ? De même, le mot " communauté " s'emploie en continu pour tout dire et ne susciter que des figures imprécises de " l'être ensemble " : on entend sans cesse parler de communautés virtuelles, ou de communautés réelles, de communautés ingénieuses1 ou de communautés de connaissance, de communautés d'intérêt ou de communautés de travail. Bref, on remarque comment des notions fondamentales et qui méritent considération sont de plus en plus difficiles à saisir.
Les sciences humaines et sociales, depuis la fin du siècle dernier, s'interrogent sur ces thèmes à commencer par le texte de F. Tönnies " Communauté et société " qui donne un apport fondamental à cette discussion. Ainsi, déjà en 1887, l'auteur allemand faisait une distinction entre la Gemeinschaft (communauté) et la Gesellschaft (société). Dans la Gemeinschaft il pense comme idéal-type à la communauté paysanne dans laquelle les gens ont de rapports basés plutôt sur des relations simples et face-à-face : ici, les membres de la communauté ont des relations affectives, sentimentales. Dans la Gesellschaft, en revanche, nous entrons dans le cadre des relations dépersonnalisées de la ville moderne, dans laquelle les rapports sont froids et mécaniques. Les relations face-à-face de la culture traditionnelle dans la communauté paysanne cèdent la place aux froides interactions avec les institutions bureaucratiques de la ville cosmopolite. Voici donc une opposition qui déjà nous permet de cadrer notre discussion. Deux univers, celui de la communauté et celui de la société, qui caractérisent les relations sociales.
Ainsi, dans le texte qui suit, loin de vouloir donner un cadre précis, je vais plutôt essayer de donner des pistes afin de comprendre ces manifestations sociales contemporaines concernant le discours communautaire en réseaux. Dans mon exposition, je vais procéder de façon un peu caricaturale pour décrire un phénomène complexe et en devenir. Enfin, je vais me baser sur une opposition semblable à celle réalisée par F. Tönnies, en faisant différenciation entre le terme de communauté et de tribu dans la seule finalité de chercher à saisir un sujet nébuleux et qui ne peut être enfermée dans un schéma rigide.

Quelques éléments pour appréhender la notion de tribu.

Si j'essaie de appréhender les contours de la notion de tribu, je peux déjà considérer qu'elle se définit d'avantage en tant qu'événement plutôt que comme groupe fixe et statique. Il s'agit ainsi d'une cristallisation temporelle de personnes qui partagent des plaisirs, des émotions et des moments d'empathie. Un événement, donc, qui se produit avec une régularité propre et selon un rythme changeant, flou.
Le philosophe H. Bey2 utilise à ce propos la notion de TAZ - Zone Autonome Temporaire - et cette notion me semble très intéressante. Ainsi, dans le chapitre sur la psychotopologie du quotidien3, il montre comment " Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d'une critique de la Révolution et d'une appréciation de l'Insurrection, que la Révolution considère d'ailleurs comme "faillite"; mais, pour nous, le soulèvement représente une possibilité beaucoup plus intéressante, du point de vue d'une psychologie de la libération, que toutes les révolutions "réussies" des bourgeois, communistes, fascistes, etc. [...] Donc - la Révolution est close, mais l'insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des "surtensions" temporaires, en évitant tout démêlé avec les "solutions permanentes".
Voici comment, au sens figuré, la notion de TAZ nous est utile afin de saisir les contours du tribalisme ambiant dans les réseaux du cyberespace. Dans ces mondes virtuels en continuelle reconfiguration, nous assistons à l'insurrection des groupes qui occupent l'espace cyber : d'une façon permanente, ces rassemblements de personnes se cristallisent et créent des événements, et puis elles se dissolvent, se retrouvent ailleurs, ou peut-être pas. L'insurrection étant ici entendue comme mouvement de création permanent et d'effervescence sociale plus que comme acte de rébellion. Et différencier l'idée de révolution avec celle d'insurrection est important en ce sens que la révolution pense devoir tout changer forte d'une via recta retrouvée, d'un chemin illuminé portant, enfin, à la perfection. Elle croit comprendre la société et résoudre définitivement le monde, alors que l'insurrection est incomplète, inachevée, elle est événement ponctuel et tragique.
" La TAZ - nous dit H. Bey - occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Toutefois, elle doit être aussi clairement "localisée" sur le Web, qui est d'une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il lui permet également d'exister ; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi bien dans le "monde réel" que dans l'"espace d'information". Le Web compresse le temps - les données - en un "espace" infinitésimal. Nous avons remarqué que le caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la liberté, laquelle connaît la durée et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut ; dès son commencement, il peut "informer" la TAZ par des données "subtilisées" qui représentent d'importante quantités de temps et d'espace compactés "4. Ainsi, on remarque comment le Web est certainement un substrat propice à la formation de ces TAZ, permettant aux tribus contemporaines de s'exprimer.
Nous avons insisté, jusqu'ici, sur l'idée d'événement en tant que valeur fondatrice du tribalisme, et il est inutile de dire comment cette définition est insuffisante et incomplète. Ainsi, pour comprendre ce sujet, on peut se référer à l'ouvrage de Michel Maffesoli, Le temps des tribus, arrivée à sa troisième édition ; c'est un texte à mon avis fondamental afin de saisir ce phénomène de tribalisme actuel. Alors, en m'inspirant de ce texte, et afin de mieux appréhender cette notion, je vais faire une distinction idéal-typique entre l'individu, acteur de l'époque moderne, et la personne, figure archétypale actuelle.
L'individu a une fonction dans la société et dans les institutions ; ainsi, il est possible de le cerner et de le comprendre dans son intégrité définie et précise. L'individu exerce donc des fonctions dans un groupe et dans la société, et il est ainsi lié aux autres par un " contrat social " ; disons, en exagérant un peu la pensée, que les associations et les formes de lien sous-jacent aux rassemblements se basent d'avantage sur un calcul mécaniciste.
En revanche, si nous pensons au phénomène de tribalisme actuel, nous observons qu'à un individu autonome propre de l'époque moderne fait écho, dans nos formes sociales complexes et transversales, l'idée de persona. Ainsi, les personnes n'ont pas des fonctions finalisées et précises à l'intérieur d'un groupe, mais elles jouent des rôles à l'intérieur de groupes différents. Si les liens caractérisant l'individu se basent sur le contrat (on établi des contrats réciproques car les individus ont des projets à réaliser) dans le cas du tribalisme les formes d'agrégation se basent d'avantage sur le partage d'émotions, de passion et des formes différentes d'empathie. Dans ces formes émergeantes de tribalisme, on s'agrége avec les autres car on partage des émotions. À ce sujet, Michel Maffesoli, nous rappelle comment la " il est des moments où le " divin " social prend corps au travers d'une émotion collective qui se reconnaît dans telle ou telle autre typification. Le bourgeois, le prolétariat, pouvaient être des " sujets historiques " qui avaient une tâche à réaliser. Tel ou tel génie théorique, artistique ou politique pouvait délivrer un message dont le contenu indiquait la direction à suivre. Les uns et les autres restaient des entités abstraites et inaccessibles, qui proposaient un but à réaliser. Par contre, le type mythique a une simple fonction d'agrégation, il est pur " contenant ". Il ne fait qu'exprimer, pour un moment déterminé, le génie collectif. Voilà bien la différence que l'on peut établir entre les périodes abstractives, rationnelles et les périodes " emphatiques ". Celles-là reposent sur le principe d'individuation, de séparation, celle-ci au contraire, sont dominées par l'indifférenciation, la " perte " dans un sujet collectif ; ce que j'appellerai le néo-tribalisme "5. Nous commençons ainsi à entrevoir la différence entre l'idée de communauté, formée par des individus autonomes qui ont des fonctions et des buts à atteindre, et l'idée de tribus formée par des personnes qui portent des masques changeants et qui jouent plusieurs rôles au sein de tribus hétérogènes.
En continuant avec notre démarche, disons que dans le cas du tribalisme, le lien qui caractérise les membres ne se base pas directement sur une idée de calcul, sur un contrat, mais nous sommes plutôt en face à une logique de la dépense (Bataille) où, à la place de calculer rationnellement le moment présent, on le vit pour ce qu'il est, hic et nunc. Ainsi, nous formons des agrégats avec les autres parce que nous éprouvons des sentiments, des émotions communes et en commun. À une forme de lien communautaire fonctionnaliste succède ainsi une forme d'empathie par laquelle on fait corps avec les autres. Michel Maffesoli a longuement insisté sur cette dimension en formulant un paradigme esthétique basé sur " l'éthique de l'esthétique ". Ainsi, il soutient l'hypothèse que le lien social devient émotionnel et s'élabore une manière d'être (éthos) où ce qui est éprouvé avec d'autres sera primordial. C'est cela même qu'il désigne par l'expression : " éthique de l'esthétique' " 6. L'esthétique, dans son raisonnement, s'est propagée dans l'ensemble de l'existence sociale : dans la vie en entreprise, la politique, la publicité et dans la vie quotidienne. C'est-à-dire que ce qui est primordial dans la construction sociale et dans les agrégations communautaires ce sont les émotions et les sentiments. ... Primum relationis ...


Des communautés sur le Web

Je viens de donner un contexte générale qui a la seule finalité de nous aider à penser cette notion émergeante de tribalisme. Or, si l'on pense au cyberespace, la théorie de la mémoire de M. Minsky peut nous aider à saisir les dynamiques sociales caractérisant les interactions communautaires. Je vais ainsi m'inspirer de son livre Society of Mind7 pour voir comment l'auteur nous montre que nous avons des lignes de connaissance, des " K-Lines, Knowledge-Lines " : nous pouvons mémoriser ce que nous faisons en construisant une liste des agents impliqués dans l'activité en question. Prenons, à titre d'exemple, l'action de réparer un vélo et marquons de rouge chaque outil que nous utilisons dans cette entreprise. Chaque outil sera, à la fin de la réparation, marqué de rouge et, une fois terminé, on pourra se rappeler que le 'rouge' est la couleur de la " réparation du vélo ". Pour une prochaine réparation, il nous suffira de sortir, dès que nous rentrons dans notre atelier, tous les outils marqués de " rouge ". C'est-à-dire, il faut d'activer cette " K-Line ".
Cependant, certains outils peuvent avoir plusieurs couleurs si on les utilise pour des travaux différents. Mais, en tout état des cause, quand nous devons faire un travail, il nous suffira activer la K-Line appropriée, et tous les outils employés dans le passé pour des travaux semblables seront automatiquement à notre disposition.
Ainsi, nous construisons des lignes de connaissance qui évoluent sans cesse : une K-Line peut se connecter à d'autres K-Line formant ainsi " des sociétés ".
Ce raisonnement me semble pertinent et, sans vouloir entrer dans le débat concernant les neurosciences, mais en utilisant cette théorie de la mémoire de M. Minsky comme point d'inspiration, nous remarquons comment les réseaux actuels participent considérablement à la mise en place de ces lignes de connaissance sociales. Le cyberespace est une matrice pour des interactions qui peuvent amener à la formation communautaire ; on met en place des " K-lines " nous permettant d'agir dans notre environnement social.
De même, nous avons des réseaux civiques dont le but est celui de rendre ces lignes de connaissance disponibles aux membres d'une communauté (c'est-à-dire, ici, des gens habitant dans un même territoire géophysique et politique) afin qu'ils puissent avoir des outils à disposition pour agir dans la société dans une forme d'intelligence civique8. Ainsi, les réseaux qui nous facilitent les rapports avec les administrations ou les institutions, avec le commerce et le travail, avec les autres et la vie associative dans notre quartier. Si nous avons un problème sur des sujets divers ou si nous avons un besoin spécifique nous pouvons activer ces " K-Lines " que les réseaux de communication amplifient et rendent accessibles. En ce sens, les nouvelles technologies permettent la rencontre entre personnes qui ont des besoins communs et qui peuvent affronter ensemble, et elles sont ainsi vues en tant que " tools for empowerement ". Dans ce cadre défini des " K-lines " nous sommes en face des communautés se basant sur des relations instrumentales qui portent notre attention sur la notion de social capital. Pour suivre la pensée de J. S. Coleman, on peut dire que le social capital est constitué par des ressources particulières disponibles par un acteur social défini en relation à ses fonctions dans la société9. Comme d'autres forme de capital, il est une ressource productive. Si l'on se base sur les travaux de R. Putnam10, on peut remarquer que le social capital est ainsi un réseau de capacités et de relations qui se base sur la confiance entre individus : il s'agit de la capacité des individus d'une communauté à se faire confiance, et à s'investir dans cette communauté. Le social capital est une forme d'associationnisme volontaire et il est facilité par la participation individuelle aux projets de la communauté : que ce soit dans un groupe littéraire ou dans une association sportive, peu importe, ce qui compte c'est le fait de participer au maintien et au bien être de la communauté et de la société. Cette notion s'articule avec celle de " community ", au sens anglo-saxon, où les membres de la communauté locale s'engagent dans le bon déroulement de la vie quotidienne de voisinage. A ce propos, la notion de voisinage urbain (et de partage territorial) est fondamentale et se cristallise avec la croissance de réseaux civiques, ou des réseaux communautaires de voisinage que Doheny-Farina définit comme des Neigh-Nets11.
Dans ce renouveau du sentiment communautaire, je pense également aux collectivités ingénieuses, qui " sont des villes et des villages qui se dotent d'une stratégie pour mettre les technologies de l'information et des télécommunications au service de leur population, de leurs institutions et de leur région d'une façon novatrice. Elles tirent le meilleur parti des occasions que leur offrent les nouvelles technologies pour stimuler la croissance des entreprises et améliorer les services de santé, l'éducation et la formation professionnelle. En s'efforçant de répondre aux besoins de leurs citoyens, des collectivités du monde entier découvrent des façons ingénieuses d'utiliser les technologies de l'information et des communications à des fins de développement économique, social et cultuel. Les collectivités et les pays qui savent exploiter le potentiel de ces nouvelles technologies créeront des emplois, stimuleront la croissance économique et amélioreront la qualité de vie de leur population "12.
Cependant, lien social qui découle du social capital, c'est une forme d'engagement qui me semble s'appuyer d'avantage sur une logique de " solidarité rationnelle ", avec des mécaniques associatives finalisées et calculés. Dans un certain sens, la solidarité résulte d'une technostructure qui se proclame d'elle-même garante du bon fonctionnement social. Les habitants du quartier sont appelés à s'investir dans le bon fonctionnement de la vie en commun, de la community, bien que ce bon fonctionnement paraisse dicté du haut plutôt que ressenti par la communauté. J-F. Lyotard, dans la Condition Postmoderne énonce bien la nature de ce lien social en soulignant comment il repose sur une vision technocratique dans laquelle : " l'harmonie des besoins et des espoirs des individus ou des groupes avec les fonctions qu'assure le système n'est plus qu'une composante annexe de son fonctionnement ; la véritable finalité du système, ce pourquoi il se programme lui-même comme une machine intelligente, c'est l'optimisation du rapport global de ses input avec ses output, c'est-à-dire sa performativité "13.
Ainsi, en portant cette idée à ses limites, l'idée de social capital de la community fait du lien une propriété économique que je peux échanger comme une marchandise pesée dans la balance des rapports sociaux. La solidarité mécanique de la community (consciente ou inconsciente), comme substrat aux agrégations sociales dont le cyberespace ne peut qu'en augmenter les effets et les manifestations. C'est une vision schématique et caricaturée, bien sûr, mais qui incarne une connotation qu'on donne au terme communauté ; ici, les nouvelles technologies de communication aident à édifier des " K-lines ", formes d'intelligence sociale permettant aux individus de construire de liens avec leurs voisins.
En ce sens, la dimension territoriale et le lieu géophysique deviennent une variable clé dans la compréhension des communautés dans le cyberespace qui, dans ce cas, élargi la notion communautaire comme co-présence physique. On pose, ici, une différence entre la communauté et la communauté virtuelle proprement dites et qui, pour reprendre une définition de P. Lévy, " est tout simplement un groupe de personnes qui sont en relation par les moyens du cyberespace. Cela peut aller d'une simple liste de diffusion temporaire par le courrier électronique jusqu'à des communautés virtuelles dont les membres entretiennent des relations intellectuelles, affectives et sociales solides et à long terme, comme la communauté du Well décrite par Howard Rheingold. Il y a donc tout un continuum d'intensité ou d'implication possible dans les communautés virtuelles "14. La communauté virtuelle n'exclut pas, a priori, la communauté réelle, avec la rencontre physique. D'ailleurs, ceux qui utilisent véritablement les réseaux du cyberespace ne se posent jamais la question en des termes d'exclusion, mais ils savent comment les nouvelles formes de télécommunications engendrent des rencontres face-à-face ; à la fois le réel et le virtuel. L'extrême variété des formes d'agrégation communautaire donne lieu à toute sorte de configuration sociale.
Les nouvelles technologies peuvent, dans certains cas, aider la formation de ce " social capital " et renforcer les liens entre citoyens. Cependant, nous pouvons voir que des communautés totalement différentes peuvent se créer dans le cas d'actions précises. Derrick de Kerckhove définis ces communautés comme des " just-in-time communities "15 et un exemple que je peux donner concerne les communauté d'acheteurs. Il s'agit de communautés de personnes géographiquement éparpillés qui se forment instantanément pour acheter des produits divers16. Ainsi, si j'ai besoin de faire un achat, je peux aller dans tel ou tel autre site Web et " m'agréger " avec d'autres individus qui ont le même besoin que moi. Nous formons ainsi une communauté et nous pouvons acheter le produit désiré avec un prix meilleur, car je peux négocier ce prix en tant que communauté et non en tant qu'individu isolé. Ces achats groupés sont un exemple de " K-lines " ; l'appartenance communautaire se résume à l'inscription de son propre nom dans une liste qu'un tiers pourra utiliser pour négocier pour moi un bon prix chez un vendeur. Je ne doute pas que le fait de faire " une bonne affaire " en achetant un produit à prix réduit puisse nous donner le sentiment d'appartenir à une communauté. Cependant, on a du mal à en entrevoir ici des véritables liens communautaires : une communauté ne peut exister là où les gens créent des liens transitoires (S. Turkle). Même si nous sommes face à des formes d'agrégations mobiles et fluctuantes, on doit pouvoir entrevoir une forme de cristallisation dans les dynamiques sous-jacentes.
A côté de ces " K-lines ", donc, qui forment des communautés structurées, je propose d'associer la métaphore des " S-Lines, des lignes de socialité ". Dans ce sens, les réseaux télématiques nous permettent également de trouver des formes de " solidarités organiques "17, de partager des mémoires et de vivre des réticules d'affinités ne suivant pas des formes d'agrégations rationnelles. Nous sommes face à une structure rhizomatique (Deleuze et Guattari) qui permet de croiser nos appartenances et de superposer nos cercles d'amitiés, loisir, connaissance et intérêts.
Mon hypothèse c'est qu'avec les K-Lines, on peut aussi parler des " S-Lines, lignes de socialité " qui se forment à l'aide des technologies en réseau. Dans les réseaux du cyberespace, nous assistons à l'expression des formes de socialité à dominance emphatique, donc, qui se distinguent de la formation de société contractuelles, bien qu'elles peuvent coexister. Nous sommes bien loin d'une logique mécaniciste et calculée : l'émotion et la spontanéité deviennent des paramètres incontournables de " l'être ensemble ". Le Web, avec ses dynamiques intrinsèques, nous montre nombreux exemples de ce phénomène. Nous assistons ainsi à la formation de communauté dont le lien qui sert de ciment est basé sur l'empathie entre ses membres, la passion et l'émotion. J'ai à l'esprit, par exemple, la communauté d'internautes qui a participé à la création d'un système d'exploitation appelé Linux, produit d'un travail collectif et partagé en réseau18.Ce système a été élaboré par une communauté de chercheurs passionnés qui ont su mettre en commun leurs énergies, leurs temps, leurs savoirs et tout ceci a permis la création d'un logiciel très performant. Un jeune informaticien de vingt ans, Linus Torvalds19, a écrit environ 20.000 lignes du code de ce logiciel. Puis, il l'a mis sur le réseau avec le " code sources ouvert "20 pour en permettre à la fois le partage et l'amélioration. Chaque internaute compétent a ainsi pu participer à ce processus de création collective en apportant son savoir en la matière. Construire ensemble ce logiciel découle d'une utopie interstitielle vécue en commun entre des personnes géographiquement éloignées, mais qui participent à une effervescence commune. Nous sommes, dans ce cas, dans une logique du don, et non dans une logique économique21. Ainsi, en outre que penser la participation communautaire en fonction du social capital, on peut aussi la penser en des termes de dépense (Bataille), on se lâche et l'on rentre en osmose avec les autres, et cette appartenance n'est pas stable, mais elle est étincelante.
Par les interactions se cristallisant dans le cyberespace, nous assistons à la formation de nombreuses communautés : matrice pour des nouvelles relations humaines, le réseau permet la rencontre - virtuelle ou/et réelle - entre personnes partageants des affinités. Cependant, ces formes d'agrégation communautaire ne se transforment pas nécessairement en tribu, expression d'une socialité fusionnelle, " chaude ". Les exemples des " S-lines " sont véritablement nombreuses : nous pouvons à titre d'exemple, regarder le site du Club de Gobeur de Flamby22, ou le seul but est de réunir des gens qui aiment le Flamby et d'expérimenter des nouvelles techniques pour savourer le petit flan. À ce propos, la notion de " sotéria " telle qu'elle a été décrite par I. Pennacchioni me semble pertinente puisqu'elle met en avant l'importance de la socialité chaude comme élément fondateur des communautés : " L'ethnographie renseigne sur le rôle sotériologique de certains objets de l'espace sacré : ils assurent le salut au sens religieux, et la préservation au sens magique. Ils rassurent dans le quotidien. Selon l'étymologie grecque, l'adjectif qui correspond à la sotéria signifie 'qui sauve, salutaire'. En psychopathologie, une forme de névrose de structure analogue à celle de la névrose phobique se caractérise par la recherche des objets ou des situations qui rassurent "23. Et, si son discours se réfère aux feuilletons télévisés qui permettent la cristallisation d'une forme de sotéria (comme dans la communauté de " Friends ", feuilleton télé à succès), nous ne pouvons pas négliger cet aspect dans l'observation des diverses formes d'agrégation en tant que véritable vecteur de développement des communautés du cyberespace.
Ainsi, les nouvelles technologies de communication permettent, en même temps, la formation de " communauté ", c'est-à-dire des agrégations structurées entre individus, plutôt finalisées, avec des structures hiérarchiques et instrumentales, de même que la cristallisation des " tribus ", c'est-à-dire des formes d'associations plus éphémères, transversales et empathiques, entre personnes jouant des rôles dans le théâtre de l'existence quotidienne. Des " K-lines " forment des communautés, tandis que les " S-Lines " forment des tribus. Les deux formes peuvent bien sûr coexister, mais elles ne coïncident pas. Une différenciation est ainsi nécessaire et l'opposition que je propose entre communauté et tribu pourrait trouver sa justification principalement dans le ludique24.
Si l'on pense aux communautés du cyberespace, on voit de plus en plus s'affirmer dans les réseaux l'idée de communauté de voisinage, territoriale et située, avec le développement concernant les réseaux civiques. Par ailleurs, on remarque aussi la démultiplication des communautés de discussion entre personnes qui partagent des intérêts25, ou des communautés strictement virtuelles.
Ce qui est important de souligner c'est que les formes de rassemblement communautaire permettent, à la fois, l'expression de " K-Lines " qui forment des sociétés (F. Tönnies), et de " S-Lines ", qui forment des tribus (M. Maffesoli). Les deux expressions ne s'excluent pas mais, au contraire, elle coexistent e se succèdent continuellement dans un mouvement en spirale, ondulatoire. Nous avons des formes communautaire qui permette la formation de social capital, mais aussi des formes de rassemblement plus empathique. Alors, en guise de conclusion, je vais insister sur le fait que le ludique devient le moment qui marque le passage d'une agrégation communautaire vers une forme de tribalisme. C'est l'uns des pivots qui cristallisent le néo-tribalisme, car c'est à partir du moment où s'instaure le ludique, la dépense, qu'on peut alors parler de rassemblement tribal. Le fait de diviser tout simplement " un grand groupe en plusieurs sous-groupes " ne nous donne évidemment pas des expressions du tribalisme. La communauté des lecteurs du monde (http://tout.lemonde.fr) ne se partagent pas en tribu seulement parce que nous avons une sub-division ultérieure entre publics de lecteurs (http://finances.lemonde.fr/, http://livres.lemonde.fr/, ...).
Or, en conclusion, c'est donc dans ce jeu de vas et viens entre communauté et tribu qui se définissent les rapports communautaires dans le cyberespace. Je crois que les investigations à venir sur ces sujets peuvent nous amener à considérer les éléments ludiques dans les agrégations comme pivot fondamentale. Ici, je n'ai divisé la notion de communauté de celle de tribu juste pour avoir un cadre de compréhension. Lorsqu'on voit le mot communauté ou tribu dans le réseaux, on est plus proche de l'idée de société (F. Tönnies). Nous avons une ingénierie sociale précise et des œuvres achevées alors que le rassemblement tribal procède en spirale et par tâtonnements, essai et bricolage. Je crois que ces thèmes méritent des approfondissements.


1 http://smartcommunities.ic.gc.ca/
2 Hakim Bey ; " TAZ - Zone Autonome Temporaire ", Edition originale Autonomedia 1991, http://www.virtualistes.org/taz.htm
3 Hakim Bey, texte en ligne, http://www.virtualistes.org/taz.htm
4 Hakim Bey, texte en ligne, http://www.virtualistes.org/taz.htm
5 Michel Maffesoli ; " Le temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes ". Éd La table Ronde, Paris, 2000 (1ère éd. 1988), p. 26/27.
6 Maffesoli, Michel : " Le temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse ". Éd Meridiens Klincksieck, Paris, 1988. p. 22.
7 Minsky, Marvin : " Society of mind ", 1987. Pour cette partie " une théorie de la mémoire ", voir le chapitre 8.
8 Civic Intelligence - selon l'expression de Douglas Schuler http://www.scn.org/ip/commnet/Presentations/capetown-2000.html
9 Coleman, Jeames S. : " Social Capital in the creation of human capital ", University of Chicago, American Journal of Sociology, Vol. 94, p.98, 1988.
10 Putnam, Robert : sur le Social Capital, voir " Bowling Alone: America's Declining Social Capital ", Journal of Democracy, Janvier 1995.
11 Doheny-Farina The wired neighborhood , Yale University Press, U.S.A., 1996.
12 http://smartcommunities.ic.gc.ca/def_f.asp
13 Lyotard, Jean François, " La condition Postmoderne ", Les éditions de minuit, Paris, 1979, p. 25. Un livre intéressant sur le sujet est celui de Neil Postman, " Technopoly. The surrender of culture to technology ", A. Knopf, Inc. , New York, 1992. L'auteur montre les dynamiques caractérisant le passage d'une société qui utilise la technologie à une société qui, au contraire, est modelée par la technologie elle même La Technopoly, consiste dans la soumission de toute forme de vie culturelle à la suprématie de la technique et de la technologie. Il s'agit d'un système qui s'auto-justifie et s'auto-produit, et dans lequel la technologie règne souveraine sur les institutions et sur la vie sociale.
14 Pierre Lévy ; " Les communautés virtuelles ", à paraître dans Chimères, Paris, 2001.
15 Voir Federico Casalegno : " Memorie quotidiane ", entretien avec D. De Kerchove, éd. Le Vespe, Milano, 2001 (http://www.memoire-vivante.org).
16 http://www.alibabuy.com/ http://www.clust.com/ http://www.clicachat.com/
17 Je suis, ici, l'analyse de M. Maffesoli qui a inversé les termes durkheimien de solidarité mécanique et organique voir dans : Maffesoli Michel, La violence totalitaire , Desclée de Brouwer, 1999 (1ère éd. 1979 PUF).
18 Voir la free software foundation : http://www.fsf.org/, ou en français, http://www.aful.org/
19 Voir, http://www.linux.org
20 Sans donner des détails techniques, on pourrait dire que laisser les codes sources ouvert permet, à ceux qui le souhaitent, d'ouvrir le logiciel et voir comment il est fait pour en comprendre toutes les possibilités et en ajouter des morceaux. Il s'agit d'une véritable forme de travail collectif dans lequel chaque participant met à disposition des autres son savoir.
21 Un texte très intéressant sur le sujet est celui de Richard Barbrook : "Cyber-Communism : how the Americans are superseding capitalism in Cyberspace ". disponible en ligne :
http://www.nettime.org/nettime.w3archive/199909/msg00046.html
22 http://www.chez.com/gregpro/Flamby/
23 Pennacchioni, Irène, " 'Inside Good, outside Bad' : le cercle des amis en feuilleton-télé ", Cultures en Mouvement, N° 27, Mai 2000, Paris.
24 Voir Michel Maffesoli : " L'instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes ", éd. Denoël, Paris, 2000.
25 Voir, par exemple, un répertoire de listes de discussion sur Internet : http://tile.net/lists/
CEAQ
c/o H2M
67 bd Saint-Germain - 75005 Paris