ARTICLES DU GRETECH
Communautés virtuelles II : e.g. les communautés fétichistes en ligne
Michaël V. Dandrieux

L’objet de ce texte est d’illustrer le propos tenu dans celui qui lui précède autant que de mettre en pratique ce que ce dernier proposait d’une manière quelque peu théorique. Nous pourrions résumer ainsi l’approche radicale : il existerait un certain nombre de “moules” qui forceraient les communautés qui les utilisent à se plier à leurs lois pour en sortir modifiées – on pourrait les comparer, de par leur propriété informante, à des “entonnoirs”. Un premier moule est la Réalité – les expériences régulières qu’elles permet de faire à des êtres semblablement dotés de perception et pourtant distants fonde l’existence des archétypes notamment chers à Jung. Mais la limite de l’analyse radicale des communautés réelles tient dans l’impossibilité à définir les lois de la Réalité sans buter contre notre propre asservissement à celles-ci. En revanche, les différentes virtualités pourraient constituer des seconds moules (seconds en ce qu’ils sont soumis aux lois de la Réalité) dont on pourrait définir les lois parce qu’elles ne nous contiennent pas avant que l’on y pénètre. En définissant les lois de ces “machines”, au sens où elles transforment un input en un output, nous voulons approcher les dynamiques qui habitent et régissent les communautés.

Nous prolongeons ici d’un article complet les quelques mentions précédemment faites des communautés fétichistes en ligne dans le but de prendre les canaux informants qui les supportent à leur racine, et d’ainsi proposer une réponse aux questions « que signifie le passage de la possibilité communautaire à la communauté en ligne ? » et « quels éventuels effets va avoir la structure en ligne sur la communauté ? » : prendre les canaux à leur racine nous permettra de mieux voir dans quelle mesure la structure de la communauté est transformée par la mise en ligne.

1 “Embrasser” les communautés fétichistes en ligne

Il n’est pas de notre propos de tenter de cerner les communautés fétichistes en ligne. La communauté elle-même a presque vicieusement exhibé sa labilité le long des textes qui lui étaient consacrés et c’est avec la même prudence que celle dont faisait preuve Federico Casalegno que nous la séparerons de la tribu par sa prédisposition à la pérennité, opposée à la forme de singularité fugace que représente la tribu, pertinemment décrite par la notion de TAZ (Zone Autonome Temporaire) du philosophe Hakim Bey . Nous préférons tenter de les “embrasser”, d’en quelque sorte accepter de nous perdre dans leurs méandres le temps de pouvoir proposer, de l’intérieur, des hypothèses sur leur structure pour ainsi pouvoir lier la possibilité communautaire qu’elles ont constituée à la réalisation en ligne aujourd’hui observable.

Nos communautés (dont parfois émergent des mouvement tribaux dans les espaces transitoires que sont les salles de discussion) se composent d’“atypiques” de tous ordres aux amours anormales, si extrêmes parfois que la langue qui est la leur prévient de les formuler avec toute la finesse et toute la pertinence dont témoigne, par contre, le panel impressionnant de pratiques qu’ils mettent en œuvre dans la vie quotidienne de leur personne fétichiste. Point, donc, de fétichisme stricto sensu pathologique, point, à tout le moins, en tant que définition : s’il se peut que certains des membres de ces communautés puissent être rangés dans l’un des “compartiments” de l’impressionnant et topographique Psychopathia Sexualis , il ne s’agira pour nous que d’une coïncidence permettant à un “malade” de côtoyer le temps d’une connexion la vie d’un gothique, d’un punk ou d’un de ceux que le journaliste Christophe Bourseiller a appelé des « néofétichistes » : ni des fétichistes, ni des sadomasochistes, « mieux vaut les considérer comme des esthètes, des révoltés issus de la culture rock, qui récupèrent la lourde ambiance sado-maso pour mieux la dévoyer et la transformer en un objet de jeu » ; des membres aussi ductiles que la communauté qu’ils font vivre, ainsi qu’en témoignait Valentina, une “domina” (pour utiliser le terme américain) italienne : « in fact before being a fetish model I was a punk, a dark and a gothic fan. Who knows what I’ll be tomorrow ? » . Ajoutons qu’il semble illusoire de vouloir rendre compte aujourd'hui de la séparation entre les perversions dont témoignaient également l'objectif topologique et les efforts de classification de Krafft-Ebing et de Havelock Ellis , au moins depuis l’étude de la materia prima que constitue le contenu en ligne, enclin plutôt à révéler les nombreuses et parfois inattendues intrications qui s'opèrent tout autant entre les différentes perversions qu'entre les formes par lesquelles elles trouvent à s'exprimer.

Il y avait chez Valentina, comme chez les innombrables autres fétichistes, amoureux du latex, du cuir, du PVC, du lycra, de la fourrure (la Venus à Séverin : « – Je crains de vous déplaire, mais je ne peux rejeter ma fourrure avant que la pièce ne soit un peu réchauffée. » « – Me déplaire ! Coquine, vous savez bien… » ), de la blouse de nylon, des femmes qui fument, des femmes enceintes, des travestis, des nonnes, des nurses, des french maids et des soubrettes, des talons hauts, bien évidement, de l’asphyxie, de l’inflation, praticiens du bondage, du piercing, de la momification – et poursuivre nous prendrait mille jours – il y avait, chez ces gens, une pulsion latente de grégarisme, une envie de rassemblement qu’embrassant les communautés en ligne qu’ils animent aujourd’hui on ne peut pas ignorer. Une pulsion dont il nous importera de savoir pourquoi elle a pu se réaliser sur Internet : pourquoi ce que l’on a ailleurs fort bien appelé “reliance” non seulement a pu tolérer les conditions de réalisation du Réseau mais surtout s’en est si bien accommodé, ainsi que l’a fait l’image (picture), illustration parfaite de sélection naturelle du contenu en ce qu’elle est la forme la mieux à même de véhiculer du sens par rapport aux contraintes du canal qui doit la supporter ; qu’est-ce qui a permis, finalement, le passage de la possibilité communautaire (grégarisme sous-jacent) à la communauté en ligne, d’une communauté virtuelle (en puissance) à une communauté virtuelle (qui ne s’étend pas sur le plan réel) pourrait-on dire, pour jouer avec les mots. Pour cela, nous devons nous tourner vers le récent renversement d’une des conséquences sociales du fétichisme, à savoir le passage d’un fétichisme exclusif à un fétichisme inclusif.

Depuis la popularisation du réseau, on peut observer en ligne un renversement des conséquences des processus d'individualisation de l'amour : le fétichisme, élément qui caractérisait un amour de l'individu pervers (j'aime cela, donc je suis exclu de la société) devient le ciment et la norme propre d'une forme de socialité qu'Internet permet de réaliser (j'aime cela donc je me sens intégré dans un groupe tel). Pour illustration, l'International Association of Rubberists (IAR) , une structure Internet fondée en 1998 et qui compte aujourd'hui plus de 2000 membres partageant leur amour du latex, résume sa ligne éditoriale par une exclamation on ne peut plus claire : you are not alone ! Nous notons ici l’amorce d’une double fédération : par la mise en commun et par la différence (nous reviendrons par ailleurs sur cette fédération). Cette double fédération s’explique par ce que les esthétiques fétichistes ont en commun le fait d'avoir comme base une taxie positive forte vers un objet qualitativement différent des objets séduisants pour la norme – c'est cette différence qui appelle l'estampille perversus (rappelons que le fétichisme est l'un des registres des perversions sexuelles). Bien évidemment, ce mode de fédération par la mise en commun était déjà à l’œuvre avant l’arrivée d’Internet et visible dans l’ampleur des thèmes que traitaient les revues spécialisées des années 60 et 70 telles que Rubberist ou Atomage, et c’est cette différence antérieurement exclusive (de la société) qui agit aujourd’hui comme le ciment des communautés : une propriété inclusive (dans la communauté), sur laquelle s’est notamment attardée la sexologue américaine Gloria G. Brame , auteur de Different loving : the world of sexual dominance and submission et elle-même membre de la Scène fétichiste. Son œuvre (quelques livres pour expliquer avec condescendance le kinky sex au tout un chacun) souligne à quel point la différence, aussi bien au niveau individuel qu'au niveau collectif, constitue une force dont il faut apprendre à user face aux pressions normatives. Sa thèse a le mérite d'éclairer la “guerre” qui se joue entre institutions normatives et individus hors-cadres. Une guerre jonchée de leitmotivs : la honte d'être différent, le vécu solitaire, la volonté d'intégration (et le combat contre soi) et, finalement, la rencontre avec une autre institution, d'autres normes, d'autres repères : le glissement d’un fétichisme exclusif à un fétichisme inclusif qu’auront permis les formes de socialité que sont les communautés fétichistes en ligne.

2 Définir radicalement les canaux qu’elles utilisent

Le communautés fétichistes en ligne utilisent les canaux de discutions (IRC), les forums de news (NNTP), le courrier électronique (POP et SMTP) et surtout une grande partie du Web (HTTP). Pour des raisons de concision ne seront proposés que des observations liées au Web.

L’Hyper Text Transfer Protocol, nous l’avons déjà dit, informe les communautés qui l’empruntent et lui impose des limites. Commençons par les réductions sensorielles : le HTTP destine la vue et l’ouïe à la rencontre d’événements mécaniques (données stockées pouvant être lues à l’infini) et prévisibles (possibilité d’empêcher ou de forcer les données à être lues), le toucher, l’odorat et le goût à l’inutilité absolue en ce qui concerne directement les événements que le HTTP peut produire (les trois sens peuvent prendre place pendant les contacts en ligne mais il n’est pas possible que ceux-ci les génèrent). Développons. Délaissons le goût, a cause de la rareté des témoignages qui s’y réfèrent. L’odorat, par contre, a une très forte importance aussi bien dans toutes les amours de matières que dans celles d’objets plus spécifiques, tout particulièrement parce que le parfum de l’objet apparaît comme une de ses propriétés et, donc, peut signifier sa présence. Quant au toucher, son importance est telle qu’il finit par être émulé pendant l’échange (lecture d’histoire, écriture de messages, chat, consultation de sites…) mais indépendamment de la nature de l’interaction. Le périphérique (clavier, souris…) qui permet d’agir avec l’autre par rapport aux fétiche est alors souvent jouxté du fétiche, rendu présent pour soi le temps de la connexion dans le but le mettre en scène : on l’enfile, on le pose prés de soi… Il participe ainsi, par sa présence, à l’inscription de l’échange communautaire dans le cadre du fétichisme. Citons les très fréquentes séances de discussion qui se déroulent entre amoureux du latex ayant endossés leurs combinaisons. L’ouïe peut jouer un rôle très important, et elle est largement mise à contribution dans les vidéos et les fichiers sonores téléchargeables, mais jamais pour entendre l’autre, toujours pour entendre autre chose. La vue, enfin, est le sens le plus mis à contribution par le HTTP, mais étrangement aussi celui qui correspond le moins aux attentes des fétichistes, c’est-à-dire d’une expérience absolue de fusion dans l’objet dont les manifestations les plus fréquentes passent par un rapport tactile, charnel.

A partir de maintenant, toute notre démarche pourrait tenir dans ceci les trois points suivants : le passage de la possibilité communautaire à la possibilité en ligne induit des concessions faites aux pressions des lois de la virtualité sur laquelle la communauté s’épanouit, or la volonté de faire vivre la communauté malgré ces pressions témoigne d’une volonté d’être ensemble prévalant sur le changement de plan et sur les concession à faire, alors on pourra observer en parallèle les intimations du plan et le développement de la communauté sur celui-ci pour proposer quelques effets de structure que le plan va générer sur la nouvelle communauté.

3 Observations parallèles : signification de quelques réactions des communautés aux intimations de la virtualité

3.1 L’expérience esthétique comme fondement de la communauté. L’on n’expliquera pas plus précisément notre première observation qu’en se basant sur les travaux de Howard Becker, en particulier sur ses remarques sur la capacité des groupes de déviants (pour lui musiciens de danse et fumeurs de marijuana) à tracer une frontière entre eux et l’extérieur – nous revenons ici à la fédération par la différence et par la mise en commun : les jazzmen étiquettent tous les non-musiciens “caves” (“square”) et assurent ainsi une forme de cohésion interne comme les fétichistes en ligne partagent un discours qu’ils se croient seuls à pouvoir apprécier. Mais quel artifice en ligne permet la fédération par l’expérience esthétique ? Tout d’abord il y a, dans le fétiche, comme une marque comparable à ce que Roger Caillois appelait la « qualité » du sacré , que le massacre d’un comptoir anglais naissant par le peuple de Juidah illustre bien : lorsque un anglais eut tué innocemment un serpent fétiche, insensible qu’il était à l’état de fétiche de l’animal (que les résidents locaux, eux, percevaient bien), les habitants du canton s’assemblèrent, fondirent sur le comptoir, massacrèrent les Anglais jusqu’au dernier et brûlèrent magasins et denrées ; les fétichistes partagent cette capacité (que la psychanalyse n’a pas manqué de relever) de “sentir” dans certains objets (et le plus souvent d’en tirer de la jouissance) ce que d’autres considèreraient avec flegme ; « tout l'être du fétiche, concluait Paul-Laurent Assoun, tiendrait à cette propriété projetée par l'œil du fétichiste (et invisible aux autres) » . Cette capacité d’un groupe de pouvoir “sentir” le pouvoir d’un type d’objet nous rapproche de l'analyse du philosophe italien Gianni Vattimo lorsqu'il montre que l'un des sens fondamentaux de l'esthétique, après Critique de la faculté de juger de Kant « se définit moins comme ce que le sujet éprouve pour l'objet que comme le plaisir qui dérive du constat de sa propre appartenance à un groupe » , ce que le sociologue Michel Maffesoli a autrement formulé lorsque, proposant à l'étude l'hypothèse d'un homo esthéticus, il définissait l'éthique de l'esthétique : « le fait d'éprouver ensemble quelque chose est facteur de socialisation » . Mais cette expérience esthétique, chaque sujet la fait différente et personnelle devant son fétiche (matière, forme, pratique… ). En fait, la plupart des transactions entre ces fétichistes s’organisant par le biais d’images (pictures) qui mettent en scène le fétiche. Or ces images ajoutent au “jeu” dans les expériences et permettent par leur polysémie à deux fétichistes – pour faire caricature d’une scène qui se joue tous les jours mais à un niveau de complexité bien plus profond – un premier du brillant, un second du moulant, de s’accorder sur l’importance d’enregistrer la prochaine apparition télévisuelle de Luci Van Org ou de discuter longuement sur des forums en différé de leurs collections respectives et de leur goût commun pour une série (de photos) qu’ils trouvent également excitante : ils seront liés ensemble par le sentiment de partager une expérience dont l’objet commun est l’image en ligne. Entre les deux se crée un lien auquel l’image sert de support d’impulsion et le discours de media. En ligne, la picture fétichiste accueille parfaitement et aide à se développer la porosité des fétichismes en permettant la liaison de plusieurs amoureux qui attribueront un sens différent à l’image mais dont le discours ne fera mention que de la similitude de l’expérience.

3.2 Du jargon aux mots-clefs. Nous avons dit la langue incapable d’exprimer la réalité vécue par les fétichistes : ils ont donc généré spontanément une terminologie qu’ils partagent, un lexique commun, mise en mots de leurs expériences semblables – c’est le discours par lequel ils formulent leurs expériences de l’image en ligne. Ce que l’insensible qualifie de jargon fétichiste, au sens auquel Roland Barthes renvoie lorsqu’il condamne l’ancienne critique (« le jargon c’est le langage de l’autre ; l’autre (et non autrui), c’est qui n’est pas soi ; d’où le caractère éprouvant de son langage ») n’est rien d’autre qu’un idiome destiné à pallier la défectivité de la langue “normale” par la canonisation de mots étendus, composés et même parfois inventés. Mentionnons le singleglove ou armbinder, équipement lourd apparentable à la camisole qui maintient les bras dans le dos par un laçage complet, le ballgag, littéralement bâillon-boule, ou encore le catsuit, combinaison intégrale généralement serrée et brillante. Or le HTTP condamne ces mots à être rencontrés le plus souvent sous leur forme textuelle et non verbale. C’est ainsi que les fétichistes allemands et français emploieront les mots anglais dans leurs conversations, les liant dans leur esprit aux images sur lesquelles il les ont vus légendés d’une rituelle surmonstration – exemples respectifs : « totaly helpless », « mmmphhh » et « tight and shiny ». Mais la déformation la plus importante que les lois du HTTP font subir au vocabulaire fétichiste est certainement la transformation quasi systématique d’un mot pertinent (c’est-à-dire qui trouve écho chez de nombreux fétichistes comme permettant de décrire leur expérience) en un mot-clef. L’on connaît l’absence de hiérarchie que suppose la structure hypertextuelle (c’est d’ailleurs cette horizontalité qui permet son utilisation pour des études littéraires de grande envergure ) ; comment indexer alors l’information autrement que par le mot ? L’horizontalisation généralisée qu’est le Web est jalonnée d’oasis – les grands thèmes d’Internet –, des thèmes qui ont des noms, et des noms qui sont avant tout, pour l’ordinateur, des données. Le ballgag, s’il est un mot pour celui qui le découvre, devient vite un mot-clef de recherche (dans un moteur) ou d’indication (en précisant le contenu d’un site par exemple). Découvrant ainsi la riche flore des matériels et pratiques fétichistes présentées en ligne, le fétichiste potentiel utilisera en même temps, sans le savoir, le vocabulaire ritualisé d’un groupe hors norme, établi comme un idiome pour rendre compte d’une réalité extrême, et une série de mots-clefs dont il participera au succès.

3.3 La projection silencieuse. Si les acheteurs des enseignes fétichistes Phyléa à Paris et DeMask à Amsterdam se refusent beaucoup plus facilement à l’entretien que ne le font ceux qui arpentent les Yahoo ! Clubs sur le thème des talons hauts , c’est très probablement à cause de l’image qu’ils offrent d’eux-mêmes à l’œil extérieur. Pour beaucoup des fétichistes, leurs amours particulières apparaissent comme un danger pour leur personne sociale et, les commerçants l’ayant bien compris, il n’est pas anodin de voir se multiplier les possibilités d’achat en ligne. Les vendeurs de sexe générique rognent les parts des spécialistes en articles fétichistes en proposant des contenus destinés aux nouveaux arrivants dans la communauté ; voici un bon indice sur l’état de la demande. La coexistence des deux offres (contenus fétichistes proposés par des sites généraux et spécialisés) témoignent de la possible application d’une seconde notion utilisée par H.Becker, celle de “carrière”. En effet, le fétichisme s’exprime comme un intérêt, a priori identifiable à toute autre passion à la différence près de son habitude à se lier aux pratiques sexuelles (ce qui n’est pas systématiquement le cas). Il nécessite donc l’apprentissage d’un langage propre à la “discipline” dont nous venons de traiter, tout comme l’apprentissage de “ce qui se fait” ou de “ce que l’on peut faire” en matière de fétichisme ; Becker : « on n’acquiert pas un goût pour les photos de type “bondage” sans avoir appris de quoi il s’agit et comment y prendre plaisir » . En exemple : le nouvel internaute qui se sait attiré par le brillant des vêtements qu’il a pu jusqu’à présent croiser part à la recherche de ce qu’il aime, de nuit, sur un ordinateur éloigné des regards indiscrets. Dans les mêmes 30 minutes (avec un peu de doigté peut-être moins) il va rencontrer du cuir, du lycra, du PVC et du latex ; sa carrière en ligne commence. Suivant ses orientations il apprendra au fur et à mesure le bruit que fait le latex (peut-être téléchargera-t-il un fichier audio du crissement), le fait qu’il a une odeur très particulière, son incapacité à briller sans être poli, le nom que l’on donne aux combinaisons intégrales (catsuits), les problèmes liés à la sudation lorsqu’il est porté trop longtemps, le nom des couturiers renommés qui le manient, celui des “e-shops” plus bas de gamme qui en vendent, il pourra établir une fourchette de prix pour un article précis et, enfin – tout cela sans que personne ne puisse rien savoir de ses voyages spectraux – osera peut-être commander un vêtement qui, en toutes les manières, lui arrivera, comme le faisait encore remarquer Becker, « sous pli discret ». Le caractère déviant des fétichismes trouve donc un milieu très accueillant en celui de l’Internet, milieu dans lequel la carrière des fétichistes (quel que soit leur niveau d’implication dans leur personne fétichiste) est grandement facilitée par la non obligation d’être représenté sur Internet par un avatar dont on ne peut se délier. La projection de l’internaute, discrète, silencieuse, en “pèlerinage spectral”, désamorce, par sa possibilité à multiplier significativement ses masques, la peur que génère l’obligation de porter notre corps, un corps que Michel Bernard disait « à la fois organe du possible et organe de l'inévitable » . L’avatar en ligne facilite la carrière fétichiste en ce que le HTTP en fait une extension du possible et mais plus une extension de l’inévitable.

3.4 La distance au fétiche. La force qu’exerce le HTTP sur les contenus en fait à la fois des objets cernés, finis, dont l’apparition peut être déclenchée de manière systématique (ouvrir un fichier image, texte ou vidéo) et incomplets, simples bouts d’étoffe limitrophes à d’infinis et différents autres bouts d’étoffes qui, rapiécés, composent le manteau d’arlequin de la virtualité hypertextuelle. Or la première forme d’apparition de l’image et du texte comble le fétichiste en lui garantissant le rapport systématique et rassurant qu’il cherche dans sa relation à l’objet, mais la seconde le frustre en flouant les contours du contenu par le chuchotement du lien hypertexte : derrière moi, signifie-t-il toujours, s’enchevêtrent une infinité de possibilités de trouver d’autres images comme celle-ci, images qui ne sont jamais le fétiche mais qui sont pourtant chassées, recherchées, désirées ; elles motivent les connections, comme si elles étaient intercalées entre le fétichiste et le fétiche, comme si, par leur facilité d'être, elles devenaient le fétiche, collectionnées, classées ; un autre phénomène d'un autre idéal : pour celui qui aime les talons et ne peut posséder le talon, l'illusion temporaire de posséder des images du talon, peut-être, réconforte de ne pas pouvoir faire l'expérience absolue de son être et de devoir la rechercher dans le talon. L'image fétichiste en ligne ne serait-elle donc que la métaphore (l'image) d'une autre métaphore (le fétiche) ? Si c'est le cas, la première, tout comme la seconde, sont à jamais perdues dans le chaos créatif (objectivant) de l'être humain et ainsi, presque ironiquement, ne font que s'ajouter à l'interminable liste des obstacles du monde objectal qui empêche chacun de se vivre en silence, de se dire en une seule fois, d'être, finalement, harmonieux et complet, lisse et autosuffisant. Paradoxe étonnant : le contenu en ligne dans lequel baigne l'image fétichiste éloigne plus que ne rapproche ceux qui la contemplent de ce vers quoi ils tendent ; et aux regards de s'user sur elle sans jamais l'éroder ni jamais l'incorporer. En fabriquant de l'image, la communauté lie les personnes qui la composent mais les éloigne de leurs idéaux.

Il y avait donc en Internet l’outil idéal pour permettre la communication et donc la fédération de fétichistes distants et raffermir la communauté, cela dans l’anonymat et donc la possibilité de protéger sa personne publique des griefs, des regards catalogueurs (témoignages français) et des exclusions muettes ou plus vives de la part des acteurs de la norme (moralistes et puritains de tout ordre : témoignages américains). Le passage de la possibilité communautaire, de la présence en germe de l’élément reliant chez un certain nombre de personnes (présence déjà avérée par la réalisation hors ligne des communautés fétichistes) à la forme observable de communauté en ligne a été rendu possible par un certain nombre de “coïncidences” entre les besoins que la communauté génère (partage d’expérience semblables, besoin de se rapprocher du fétiche et d’agir avec lui et autrui…) et les possibilités que la virtualité propose (anonymat, fédération par l’unification des discours, élargissement du jeu dans les expériences et donc impression de similitude empirique…).

Michaël Dandrieux, 2oo1

Michaël DANDRIEUX, Communautés virtuelles I : l’approche radicale de la possibilité communautaire, article en ligne in Sociological changes, newsgroup du Media Institute Meeting, http://www.mimeeting.com, 2001.
Federico CASALEGNO, Entre tribalisme et communautés ; des configurations sociales émergeantes dans le cyberespace, article en ligne in Sociological changes, newsgroup du Media Institute Meeting, http://www.mimeeting.com, 2001.
Hakim BAY, TAZ – Zone Autonome Temporaire, article en ligne in site les Virtualistes, http://www.virtualistes.org/taz.htm
Cf. Richard von KRAFFT-EBING, Psychopathia sexualis, éd. Payot, 1950, voir spécialement le tome 2 pour les cas de fétichisme.
Christophe BOURSEILLER, Les forcenés du désir, éd. Denoël, 2000, p. 27.
Cf. Valentina – the italian rubber doll, http://www.geocities.com/valentina72_it – http://communities.msn.com/higheels
Cf. Henri HAVELOCK ELLIS, Etudes de psychologie sexuelle, éd. Mercure de France, 1964.
Gérard BONNET (Les perversions sexuelles, Que sais-je ? n°2144, PUF, 1983, p 28 et suivantes) s’essaie à dénombrer les entrelacs des classifications psychanalytiques et des références scriptutaires dont elles tirent leur nom, issues de l’imaginaire transposant des héros, des figures ou des mythes à la difficile entreprise de définition des perversions sexuelles. La citation ici provient de Leopold von SACHER-MASOCH, La Venus à la fourrure, éd. Mille et une Nuits, p. 56.
International Association of Rubberist – www.rubberist.net
Cf. Gloria G. BRAME, Come hither : a commonsense guide to kinky sex, éd. Simon & Schuster N.Y., 2000. - http://gloria-brame.com
Howard BECKER, Outsider - Etudes de sociologie de la déviance, éd. Métaillé, 1985.
Le sacré est une qualité ou une propriété « que les choses ne possèdent pas par elles-mêmes : une grâce mystérieuse vient la leur ajouter » écrit Roger CAILLOIS in L’homme et le sacré, éd. Gallimard, 1950, p. 25. Une qualité qui leur confère un « don de fascination ».
Mentionnons aussi le cas des matelots brésiliens massacrés pour l’audace que leur capitaine montra en tentant d’emporter un serpent fétiche et l’autre massacre de presque tous les cochons du pays suite à la voracité d’un seul d’entre eux, apparemment gourmand de serpent. Cf. Charles DE BROSSES, Du culte des dieux fétiches ou Parallèle de l'ancienne religion de l'Egypte avec la religion actuelle de Nigritie, éd. Arthème Fayard 1988, p. 19 et suivantes.
Paul-Laurent ASSOUN, Le fétichisme, Que sais-je ? n°2881, PUF, 1994, p. 82.
Gianni VATTIMO, Mort ou déclin de l'art, in La fin de la modernité - Nihilisme et herméneutique dans la culture post-moderne, éd. du Seuil, 1987, p.60.
Michel MAFFESOLI, Au creux des apparences - Pour une éthique de l'esthétique, éd. Plon, 1990, p.32.
Pour information : « peuvent être fétiches : – a) une partie du corps, par exemple la chevelure, le nez, la main, le pied, le séant ; – b) une qualité corporelle, par exemple boiter, être borgne ; – c) un objet, spécialement des parties du vêtement féminin, par exemple le mouchoir, le tablier, le soulier, des pantalons blancs et aussi des étoffes ; – d) une action, par exemple uriner ; – e) une qualité physique, par exemple une nature virile. » in Richard von KRAFFT-EBING, Psychopathia sexualis, éd. Payot, 1950, p. 10.
Luci Van Org (http://www.lucivan.org) est une artiste de variété allemande qui a officiellement déclaré son fétichisme du latex et culmine depuis en tête des VCR alerts (les alertes aux magnétoscopes), de peu devant les rediffusions de Batman Returns de Tim BURTON et Irma Vep d’Olivier ASSAYAS.
Roland BARTHES, Critique et vérité, éd. du Seuil, 1966, p.33.
Cf. notamment Biblical studies and hypertext, in Hypermedia and Literary studies, MIT Press, 1991, p.185.
La rumeur est à prendre avec recul mais je recevai le 16 avril ce message d’un Y! Club nommé Gagsgagsgags : « This past weekend there were rumors that Yahoo! was going to close all of its adult clubs. As of this morning, we're still here, "alive and kicking" But the "adult" clubs are no longer listed. Like you, we don't know if this is the first step in closing the adult clubs or just a coincidence ». A l’heure actuelle, Le moteur de recherche des Y! Clubs ne marche pas.
Cf. en l’attente de plus large, Gloria G. BRAME, Glossaire in Come hither : a commonsense guide to kinky sex, éd. Simon & Schuster N.Y., 2000, p.307 ou http://gloria-brame.com/domidea/chgloss.htm
Howard BECKER, Op. cit., p. 54.
Michel BERNARD, Le corps, éd. du Seuil, 1995, p.7.
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