ARTICLES DU GRETECH
Communautés virtuelles I : l'approche radicale des communautés
Michaël V. Dandrieux
La formation communautaire est assujettie aux nécessités écologiques de la réalité dans laquelle elle trouve à se produire comme la transmission du signe l’est aux limites du système qui lui donne vie. Faut-il entendre par là que le système contient de fait l’entièreté des états des signes qu’il a générés, génère et générera ? Non, assurément ; plutôt qu’il en induit la structure, qu’il les modèle, qu’il inscrit dans ces états une marque de fabrique, une sorte de nature à laquelle on ne se dérobe pas. Entrouvertes, les chairs de la communauté témoignent à tous instants de cette marque : elle est leur consistance, leur élasticité, la peau qui la recouvre ; la communauté, le signe, et, avec eux, tout processus de l’ordre du communicationnel, dépendent des mêmes nécessités qui les restreignent et leur offrent à se montrer – qui les informent. Voici définie l’essence des « objets dynamiques » (Peirce) dont font partie les communautés virtuelles qui s’offrent à l’attention (et à la contemplation !). Parions que l’approche radicale que cette définition promet nous permettra de répondre aux questions « que signifie le passage de la possibilité communautaire à la communauté en ligne » et « quels éventuels effets va avoir la structure en ligne sur la communauté ? » ; par une réflexion sur l’écologie de la communauté, nous tenterons de d’approcher les dynamiques qui l’habitent. 1 L’Umwelt humain comme terra prima à toute communication « Les personnages donnent l’échelle et, ce qui importe davantage encore, ils constituent des points de vue possibles, qui ajoutent au point de vue réel de l’observateur d’indispensables virtualités. » Michel TOURNIER, Vendredi ou les limbes du Pacifique Comment expliquer cette tendance à catégoriser les communications selon leur caractère Réel ou Virtuel, épuisant par le même mouvement de crispation l’intuition du sens commun qui tendrait à effacer les barrières entre l’un et l’autre ? Y a-t-il vraiment des communications plus “réelles” que d’autres ? Il y en aurait, en tout cas, de plus nobles (épistolat versus mail), de plus charnelles (rencontre versus chat) et de moins artificielles, distantes et faciles ; donc “réelles” ? Il y aurait frontière - qu’importe son hypothétique fonction, pour l’instant - entre un monde de certitudes, concret, présent et actuel (le tigre au zoo, les acteurs au théâtre, le bureau devant moi) : le Réel, et un autre monde – pas vraiment un monde, plutôt un organisé de mondes -, celui-ci technique (il requiert le prolongement de soi par des outils), artisanal (à définir : le virtuel naturel), et qui n’aurait jamais en lui que toutes les conditions essentielles à sa réalisation, c’est-à-dire que l’on peut toujours le toucher mais qu’on ne le touche pas. Ce n’est pas faux : lorsque je vais au zoo voir mon tigre, ou au théâtre mes acteurs, je me déplace dans le Réel, en tout cas dans le même monde qu’Autrui ; et nous en voulons pour preuves mes traces. Quelqu’un m’a vu sortir, le chauffeur de taxi peut me reconnaître, mes chaussures témoignent de la pluie battante etc. C’est un pèlerinage que j’ai fait dans le même monde que l’Autre, un peu de moi y est resté. Mes vagabondages en ligne sont tout différents : rien que le fil fragile de mon IP pour attester de mes arrêts, un historique effaçable, un trajet délébile. La voici peut-être la fonction de la limite Réel/Virtuel tant à la mode : sur Internet je peux être un fantôme, presque un fantôme, et pour Autrui, impossible de remonter jusqu’à mon expérience ; l’instantanéité de rapports sans témoins fonderait la virtualité d’un monde. Etrange sens que celui de cette virtualité : un monde qui n’a pas de réalité pour l’Autre. Peut-être n’y a-t-il dans ce discours qu’un argument en faveur des positions de S.Turkle sur l’état actuel de la dichotomie : « tandis que les spécialistes continuent à parler du réel et du virtuel, écrit-elle, les gens eux-mêmes se construisent une vie dans laquelle les frontières sont de plus en plus perméables ». La défense de la frontière entre le virtuel et le réel serait, de ses mots, plus une tendance « parmi les experts que les utilisateurs », ces derniers récusant cette frontière et exprimant clairement le désir humain d’avoir les deux aspects à la fois. Elle précise que cette dichotomie n’est pas systématiquement pathogène (dans le sens où les rapports à deux mondes réel et virtuel créeraient des individus schizophrènes), exprimant ce que Michel Maffesoli a pu autrement formuler lorsqu’il parle de l’ouverture de la personne (persona) et de sa capacité à converger dans l’individu : « les gens qui souffrent de cela [le dédoublement de la personnalité] ont des parties d’eux-mêmes qui sont coupées, des aspects d’eux-mêmes qui sont rayés. Le signe de la maladie, c’est le manque de communication entre les aspects de soi. Le langage de santé mentale est centré sur l’intégration, sur le fait d’arriver à un état “d’unité” » . Où donc est la limite entre Réel et Virtuel ? Comment les définir séparément si l’expérience que l’on en fait imbrique l’un dans l’autre et se nourrit également des deux pour constituer l’individu ? S’il y a limite, peut-être faudra-t-il la rechercher par une incursion étymologique, et trouver d’ailleurs explication à ce dont l’expérience atteste : pas une limite, pas une séparation, mais l’existence effective de deux mondes qui ne sont pas rigoureusement identiques ; un premier des choses (res) et un autre plus fuyant, moins palpable, “propriétatif” pourrait-on dire (formé sur qualitatif, dont les fondements précisent qu’il n’est rien sans chose à laquelle se fixer ; comme une propriété : virtus). Chacun de ces mondes est régi par une série de lois (par leur caractère coercitif, on pourrait parler aussi de forces au sens physique du terme) dont nous postulerons la reproductibilité. Les lois du premier, le monde réel (la gravité vient toujours à bout de mes sauts, tous les hommes sont mortels etc.), nous sont communiquées au travers d’un canal primitif : nous, c’est-à-dire qu’elles existent parce que nous pouvons les atteindre (par la perception, par le calcul…). Mais dans les communautés de tous les jours, ces lois sont souvent réduites au bagage de perception que nous emportons avec nous ; nous n’avons que faire de la nécessité pour une étoile d’émettre de la lumière à un taux arbitraire ou quanta lorsque nous participons à une fête ou à un club de collectionneurs. Peut-être la notion éthologique d’Umwelt permettra-t-elle plus justement de rendre compte de cette évidence : le monde propre de l’humanité, ses capacités communes de perception (vue, ouïe, odorat, toucher, goût – proprioception ?) délimite une sorte de terra prima à toute communication. L’espèce est, peu ou prou, dotée des mêmes armes devant le monde, à l’exception des retournements (folies, pathologies de la représentation…), des amputations (cécité, surdité…) et de ce que l’on appelle des différences de sensibilité (comme la capacité à saisir une plus grande gamme de fréquences sonores), et cet état de partage - 1) conditionne la propension du vécu de chacun à être considéré comme “réel” (pensons à Robinson, perdu, n’ayant plus même autrui pour ajouter à son point de vue les indispensables virtualités qui le vérifieraient) - 2) permettrait de saisir à la racine la possibilité communautaire réelle en identifiant les moyens par lesquels il y a formation aux lois qui régissent le monde dans lequel elle se produit, si seulement notre propre existence ne faisait pas partie intégrante de l’équation en tant qu’elle en est le canal primitif et la mesure. Pour dire plus simplement, il est impossible d’établir un modèle des communautés réelles qui fonctionne sur des lois primitives auxquelles elles devraient se plier sans édicter alors les mêmes lois dont nous sommes pétris : les lois qui régissent ce monde sont aussi celles qui commandent notre manière de le percevoir. L’intérêt, pourtant, d’une telle approche, tient dans l’existence d’autres mondes – nos virtualités - dont les limites ne nous contiennent pas nécessairement, c’est-à-dire dont nous ne faisons pas l’expérience ontologique constamment. Le monde propre de l’homme – naturel -, s’il rend impossible de définir la racine des communications “réelles” (ce qui reviendrait à nous perdre dans la double contrainte dans laquelle Pascal se trouve lorsqu’il veut définir l’être ) permet, en revanche, une approche radicale des mondes “virtuels” qui l’habitent et ont besoin de lui pour se développer et survivre ; la condition de perception du virtuel est d’abord sa réalité. 2 Considérer les virtualités comme des sous-systèmes de la Réalité La fringale contemporaine de virtualisation (jeux virtuels, mondes virtuels, imageries virtuelles) culmine dans l’idée ressassée de réalité virtuelle. Qu’est-ce que cela signifie que de bâtir une réalité virtuelle ? Disons qu’une réalité virtuelle, au sens où on l’emploie tous les jours, se compose de trois propriétés : l’artificialité, l’interactivité et la possibilité d’être réduite en unités insécables. S’ajoute à cela l’une de ses qualités positives : sa capacité à donner l’illusion de la complexité. Par exemple, le 2M (Deuxième Monde, en opposition au 1M, le Premier Monde), l’expérience lancée en avril 1997 par Canal +, est une réalité virtuelle : elle est artificielle (en tout point créée par la main de l’homme), interactive (comme dans la Réalité, on peut agir sur elle et la modifier) et réductible (décomposable en une suite de 1 et de 0), enfin, elle propose tout un ensemble structuré d’activités économiques (elle possède sa propre monnaie, l’écu, et ses propres circuits de troc) ou culturelles (visites de musées, de monuments…), basées sur une interface en trois dimensions censée reproduire au plus près les possibilités de la Réalité. Il est même remarquable que concepteurs et utilisateurs s’accordent dans une entreprise de facilitation générale et d’abolition des difficultés et des frustrations de la Réalité telles que les distances géographiques ou le sentiment d’inaccessibilité – presque une volonté d’idéaliser celle-ci pour l’avatar. Quelques restrictions, toutefois, illustreront notre cheminement : règle n°4 du 2éme monde : « Le 2M n'est pas en dehors du droit » et, règle n°1 : « suivez les mêmes règles que celles qui sont suivies dans la vie réelle (le 1M) ou celles qui devraient l'être » S’il est donc stérile de penser Réel et Virtuel comme des mondes séparés sur un plan sociologique (et penser alors une distinction qui ne trouve pas d’écho dans le social), peut-être y a-t-il intérêt à penser les virtualités comme des sous-réalités, ce sans connotation péjorative aucune : cela ne veut pas dire que les virtualités sont plus ou moins importantes que la Réalité, ni qu’elles sont plus vraies, ni même plus nobles, seulement que, dans une représentation arborescente, elles seraient des sous-niveaux de la Réalité, la racine. Le Virtuel serait alors un ensemble composé de mouvements régis par des lois qui ne nous échapperaient pas (elles ne nous “meuvent” pas, elles ne sont que les conditions de vie de nos avatars), lois que nous pourrions saisir (nous en serions les seuls maîtres) et dont nous pourrions déduire un cadre de formation de la communauté virtuelle. Nous parlerons donc désormais de communautés réelles et de communautés virtuelles en signifiant le plan sur lequel elles vivent. Et l’évidence est flagrante : toute communauté virtuelle (au sens, donc, où elle se développe sur un plan virtuel comme Internet) est aussi une communauté réelle, puisque ses lois découlent et sont contenues dans celles de la Réalité, comme serait assujettie la taille de la poupée russe suivante à celle de la précédente. Dans le cas de la virtualité que constitue Internet, nous pouvons maintenant établir un modèle communicationnel qui prenne en compte les limites, les lois du monde au sein duquel les communautés se forment. Ces lois sont dictées par les protocoles qui supportent les échanges, ou par des interfaces software qui émulent ces protocoles. Et par un effet de structure de tout premier ordre, conséquence des nécessités qu’imposent l’Hyper Text Transfer Protocol (HTTP) ou le News Network Transfer Protocol (NNTP), un grand nombre de communautés Internet diffèrent des communautés réelles de par leur impossibilité à se produire dans l’instantanéité. Elles se composent en effet de deux grands axes qui, plus que de s’exclure, se complètent : un axe communauté-sujets et un axe communauté-objets. 3 Communautés-sujets et communautés-objets : vers un nouveau rapport à l’autre dans la communauté Le noyau de la communauté, c’est l’atome humain. Virtuelle ou pas, elle n’est jamais qu’une mise en commun, qu’un partage, que l’enchevêtrement de communications et de personnes qui y cherchent le contact, sous toutes ses formes. La même donnée humaine dirige et fonde les communautés en ligne, et dans cette masse humaine se trouve probablement l’archaïsme du “cyber-groupe”. L’outil, comme le dit bien l’expression, prolonge les sens, il ne les transfigure pas ; prolonge l’individu, ne le transfigure pas. Le vieil animal symbolique derrière la machine ne se modifie pas fondamentalement au contact du Réseau et, sans pour autant minimiser l’influence de celui-ci sur le comportement de celui-là, il n’est pas étonnant que les communautés virtuelles témoignent d’une structure calquée sur les communautés réelles, de même que beaucoup d’interfaces informatiques sont pensées selon des formes d’organisation réelles (pensons au “Bureau” de Windows, à sa “Corbeille”, à ses “Fichiers” et “Dossiers”…). Ceci pour dire que s’il est important d’étudier les comportements spécifiques aux communautés en ligne, ceux-ci n’échappent pas aux considérations générales sur le social. Ainsi les nombreux regroupements en ligne (listes de diffusion, forums de news, sites à thème, clubs etc.), pour beaucoup à fort caractère hédoniste, illustrent parfaitement ce que M.Maffesoli nomme l’éthique de l’esthétique, « une manière d’être (ethos) où ce qui est vécu avec d’autres est primordial » . La super-communauté entière qu’est Internet, la toile mondiale, témoigne elle-même d’un engouement de ce genre parfois pas même rationalisé (combien de sites Internet créés par des particuliers et pour des entreprises juste parce « qu’il faut y être »), parfois simplement légimité par des « éléments objectifs » comme une cause, un but, une action militante ou caritative (Maffesoli)… La communauté-sujets est l’axe fondateur de la communauté en ligne, elle est ce qui donne sens à la technologie, ce qui l’alimente en mouvements ; c’est la main autour de l’outil. Le second mouvement qui compose les communautés en ligne, et celui-ci est au centre de notre propos, est la structure sur laquelle se greffent les échanges en ligne. Cette structure, nous l’avons dit, prend la forme que lui permettent les lois des protocoles qui la soutiennent. Prenons l’exemple des communautés fétichistes en ligne : celles-ci utilisent, pour leurs échanges, toutes les formes que la technologie met à leur disposition : HTTP, NNTP, Yahoo ! Clubs, etc. Sur le protocole Hyper Texte, elles bâtissent des sites composés de contenus (textes, images, vidéos…), mêmes contenus qu’elles postent sur les forums de News et les clubs. Or ces communautés sont liées par leur amour pour ces contenus, et souvent ceux-ci constituent le propre de leur lien. Que faut-il en conclure ? Qu’il y a une forme de lien sur Internet (l’équivalent du “message” de Shannon) entre plusieurs acteurs et que cette forme échappe au modèle de communication qu’est le modèle cybernétique. Si, en pratique, les informations sont toujours acheminées selon ce modèle depuis l’émetteur (imaginons un photographe) vers un récepteur (un serveur), la représentation des canaux de diffusion au niveau du collectif diffère totalement : le serveur fait office d’espace transitoire entre l’émetteur et un potentiel récepteur qui n’est pas le récepteur destiné du message (il n’y a pas de récepteur destiné) mais un récepteur du message. L’une des lois qui donnent forme aux communautés en ligne tient dans une des propriétés constitutives d’Internet, celle d’être un “espace d’affichage” et non un canal direct, c’est-à-dire un espace dans lequel l’autre dans la communauté n’est jamais atteint que dans l’illusion que procure l’actualisation (toute relative, par ailleurs) de ce qu’il y affiche. La forme de communication dont nous parlons (qui exclut les chat-rooms et autres échanges transitoires) a l’aspect d’une “simultanéité médiate”, d’une possibilité grisante d’accéder instantanément à une immense richesse de contenus qui n’est jamais l’autre mais toujours les traces qu’il aura sélectionnées et volontairement laissées sur son chemin au cours d’un voyage qui se démarque de mes vagabondages introductifs par un passage à l’acte. Se profile ici un nouveau rapport à l’autre dans la communauté, nouveau et étonnamment paradoxal. Tout d’abord par la dichotomie qui s’est imposée à nous entre passivité (vagabondage ou autre) et activité. L’importance de cette différence vient, elle aussi, des lois qui régissent les mondes dans lesquelles elles se produisent. Pour approfondir une idée précédemment formulée , le rapport à autrui dans la communauté virtuelle diffère de celui qui a lieu dans la réalité par les contingences liées à la notion de “présence”. En effet, la communauté-sujets, celle dans laquelle les individus pensent vivre (le ressentir est celui d’un échange entre humains), ne se réalise que dans la communauté-objets. Dans la réalité d’un rendez-vous, notre photographe est présent d’une infinité de manières qui n’ont, à vrai dire, de limites que la sensibilité de celui qui lui fait face : élégamment vêtu, le pas lourd, une odeur de cannelle etc. Son être se confond avec un apparaître que l’imaginaire de la personne en face va mettre en volume, créant alors ce qu’André Akoun a pu appeler un « bloc mystérieux », « l’analogon d’un au-delà de la présence » auquel on essaie d’accéder . Lors des communications en ligne, l’apparaître de l’autre se réduit aux contenus qu’il propose (upload) ET qui sont consultés (download). Paradoxal, ensuite, parce que, si l’autre se résume effectivement en ligne au contenu des messages que l’on en “reçoit” (c’est vrai dans les relations par mail, par exemple), dans le cas des communautés fédérées de l’intérieur par des contenus en attente d’être vus sur les serveurs (comme les communautés fétichistes dont les principaux échanges sont des conseils, des images ou des histoires), la structure induit une confusion entre le “faire” et l’“être”, tous deux fondus dans l’“apparaître” en ligne : les acteurs de ces communautés, auxquelles on ne pourra certainement pas reprocher le caractère transitoire (elles auraient même parfois tendance à s’effondrer dans leur immuabilité à cause des manques de mises à jour), perçoivent l’autre intégré selon ce qu’il fait (ce qu’il met en ligne). Le besoin de sensualité, la recherche du contact, une envie d’haptisation du réel, trouveraient à s’exprimer via une forme de communauté qui dément leur possibilité et – plus étrange encore - tendrait même à reléguer l’autre recherché (son être mystérieux et son apparaître dont se nourrissent les échanges réels) dans les résidus de son faire. La structure de la communauté-objets, sa nécessité de transformer les sujets en leurs actes, et donc d’éloigner paradoxalement les acteurs de leur but, constitue l’une des conséquences de ces lois primordiales de la communication en ligne. Mais que l’on n’y voit pas une négation de toute dimension sensuelle dans la relation homme-machine ; les éthologues savent bien que le contact à l’interface est très important, et les constructeurs de travailler sur les textures de nos outils, comme les fétichistes dont nous parlions plus haut de communiquer, sur leur clavier, gantés de latex ou de vinyle : esthétiser la machine pour réhumaniser le rapport au virtuel. 4 Critique de l’approche radicale : prise en considération de l’évolution des systèmes de communication Les bénéfices d’une telle approche ne sont pas évidents. D’un côté, après avoir établi le schéma technique des communications à l’intérieur d’une communauté donnée, ce qui revient à dessiner un précis des “moules” auxquels sont soumises ses communications, on pourra l’étudier parallèlement aux activités de la communauté (gageons que chaque communauté réagit différemment à un même système de contraintes en fonction de ses buts, de la nature de ce qui la lie etc.) et ainsi mieux saisir le sens qu’elle accorde à sa mémoire, à ses échanges ou à des actions. Nous posséderions notre outil pour répondre aux questions « que signifie le passage de la possibilité communautaire à la communauté en ligne ? », c’est à dire quelles sont, s’il y en a, les concessions que la communauté en ligne va faire aux restrictions de la virtualité et quels bénéfices tire-t-elle de ses possibilités, et « quels éventuels effets va avoir la structure en ligne sur la communauté ? » lorsque la volonté d’être ensemble prévaut. La communauté observée a pu se réaliser, et la possibilité latente qu’elle constituait avant cela a pu trouver à s’exprimer sur un plan virtuel. En définissant la racine des communications permises sur ce plan, il serait possible de savoir pourquoi cette communauté a pu se réaliser ici plutôt qu’ailleurs. Par exemple, les différentes communautés fétichistes sont largement plus nombreuses en ligne que dans la réalité (la réalité comme plan, c’est-à-dire non incluant les virtualités) parce qu’elles ont trouvé sur Internet un espace d’abolition des frontières géographiques offrant à des individus ayant des amours extrêmes de trouver un écho à ces amours que les distances géographiques réelles ne leur offrait pas, parce qu’elles purent s’exprimer sur le Réseau dans l’illusion de l’anonymat et donc en protégeant leur personne publique, ou parce que leur volonté d’être-ensemble peut prendre la forme d’images ou d’histoires qu’est capable de supporter Internet etc. D’un autre côté, c’est justement parce que nous pouvons définir les lois des virtualités et leurs incidences sur les communautés, c’est justement parce que celles-ci ne nous contiennent pas qu’elles ne sont pas immuables. Les technologies et interfaces qui permettent un nouveau rapport aux contenus diffusés en ligne connaissent une permanente évolution qui, pourtant, tend à se faire dans l’ombre des masses jusqu’à parfois exploser comme ce fut le cas avec les logiciels Napster ou ICQ, prise de commande des outils par le public qui fait faire un saut à cette (rapide mais souvent de coulisse) évolution technologique. Et ainsi que nous l’avons précédemment remarqué, l’élément de base des communautés virtuelles est l’élément humain, celui-là même qui n’hésitera pas à passer d’une technologie à une autre si le changement sied à ses buts, besoins ou envies (qui, pour une certaine communauté de passionnés de l’informatique, peuvent même être le changement lui-même), voyage d’un canal à un autre qui, souvent, ne dépendra pas d’un choix mais peut-être d’un hasard (trouver un canal IRC sur un thème précis), d’une invitation confortant une communauté intègre dans sa structure (se joindre à l’effervescence d’un site parce que c’est là que tout se passe et ainsi participer à la pérennité d’une dynamique d’auto-renforcement) etc. Or cette impossibilité de définir “une fois pour toutes” le support technique complexifie l’approche radicale des communautés virtuelles et, donc, la compréhension de la possibilité communautaire car il n’est pas possible de savoir quelles seront demain les variations sur les lois du HTTP qui seront possibles ni lesquelles seront utilisées ; il faut alors faire coïncider la pulsion tribale avec un certain nombre de contingences techniques qui informent la pulsion et la mènent à ce que l’on nomme communauté en ligne. Les deux mouvements d’évolution des systèmes de communication (un premier continu et l’autre saltatoire) excluent l’établissement d’une grille définitive, mais l’on suppose le gain en intelligibilité non négligeable. Une telle approche, par exemple, doit permettre de poser le doigt sur l’articulation entre communauté-sujets et communauté-objets, sur les raisons qui ont fait se réaliser en ligne plutôt qu’hors ligne une pulsion de socialité ou sur le sens que l’individu confère à la machine qu’il utilise pour joindre et toucher l’autre. Michaël Dandrieux, 2oo1
Michel TOURNIER, Vendredi ou les limbes du Pacifique, éd. Gallimard, 1972, p.54.
L’Internet Protocol (IP), crée en 1975 (1978 pour la version 4, sa version actuelle) est un des protocoles de base d’Internet. Il sert à définir les adresses des points de départ et d’arrivée des données. On trouvera une information détaillée sur http://www.guill.net/reseaux/Res2tcp.html.
Michel MAFFESOLI, Au creux des apparences – Pour une éthique de l’esthétique, éd. Plon, 1990, p. 253.
Sherry TURKLE, Aux frontières du virtuel et du réel - Sur l'impact social des nouvelles formes de communication en ligne, entretien in Sociétés, n°68, p. 9 et suivantes.
« On ne peut entreprendre de définir l’être sans tomber dans cette absurdité : car on ne peut définir un mot dans commencer par celui-ci, c’est, soit qu’on l’exprime ou qu’on le sous-entende. Donc pour définir l’être, il faudrait dire c’est et ainsi employer le mot dans sa définition. » PASCAL, Pensées et opuscules, éd. L.Brunschvicg, 1912, p.169. Cf. aussi Umberto ECO, Sur l’être, in Kant et l’ornithorynque, éd. Grasset & Fasquelle, 1999.
http://virtuel.cplus.fr.
Michel MAFFESOLI, Op. cit., p. 12.
Michaël DANDRIEUX, Ivresses et légitimations personnelles de la tribu, article en ligne in Sociological changes, newsgroup du Media Institute Meeting, http://www.mimeeting.com, 2001.
André AKOUN, L'imaginaire et le réel dans la communication face-à-face et dans les relations virtuelles, in Sociétés, n°59, p.7.
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