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LA PENSEE EN RESEAU: nouveaux principes cognitifs pour un devenir posthumain? Raphaël Josset
Ceaq
« Dans la culture contemporaine aussi s’accomplit le combat titanesque entre les impulsions qui apprivoisent et celles qui bestialisent, et leurs médias respectifs. De plus grands succès dans l’apprivoisement seraient déjà des succès face à un processus de civilisation au sein duquel déferle, d’une manière apparemment irrésistible, une vague de désinhibition sans précédent. Mais l’évolution à long terme mènera-t-elle à une réforme génétique des propriétés de l’espèce – une anthropotechnologie future atteindra-t-elle le stade d’une planification explicite des caractéristiques ? »

Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain


« Les futurs culturels entièrement imaginables sont un luxe révolu. (..)Nous n’avons aucun futur car notre présent est volatile. Nous nous contentons de limiter la casse. De faire tourner les scénarios du moment. Identification des schémas. »

William Gibson, Identification des schémas (Pattern recognition)




« La « pensée en réseau » : nouveaux principes cognitifs pour un devenir post-humain ? », telle est la question que nous aborderons dans cette humble réflexion relative à la thématique des « logiques en réseaux » et formulée à l’occasion des 10 ans du GRETECH, groupe de recherche sur les incidences sociétales des nouvelles technologies, de la cyberculture et du multimédia.
Pour avoir une meilleure compréhension des enjeux de notre problématique il faudrait peut-être commencer par reformuler notre question de façon un peu plus explicite. En d’autres termes, à l’ère de la révolution informatique, du cyberespace Internet et de son infosphère électronique que d’aucun qualifie de « cerveau planétaire » (J. de Rosnay), ce que l’on cherche à interroger ici c’est le statut épistémologique d’une « pensée en réseau » afin de déterminer si celle-ci induit ou non l’émergence de principes cognitifs supérieurs, c’est-à-dire de nouvelles méthodes d’acquisition du savoir, de nouvelles techniques et donc aussi de nouvelles technologies de Connaissance et de compréhension de ce qui est.
L’enjeu serait donc de mettre éventuellement en évidence l’émergence de modes de pensée différents et plus efficaces notamment vis-à-vis d’un rationalisme linéaire, dogmatique, étroit, réducteur, fondamentalement dualiste et qui a longtemps constitué le neuroprogramme dominant et le paradigme cognitif caractéristique de la culture occidentale et de son entreprise de domestication.
En somme, la pensée en réseau induit-elle un dépassement du rationalisme cartésien et par conséquent un « changement de paradigme » esthétique et métaphysique, une mutation épistémologique qui ferait écho aux mutations majeures qui s’esquissent actuellement sous nos yeux qu’elles soient sociétales ou bien anthropologiques ?
Mutations anthropologiques s’actualisant notamment avec les biotechnologies et surtout bientôt avec l’hybridation neurochirurgicale de l’homme et de la machine, sans compter les « réalités virtuelles » et autres « intelligences artificielles » et ceci au cœur même des secteurs les plus avancés de notre civilisation, posant donc ainsi la question éthique de son devenir posthumain, surhumain voire métahumain(1).

Mais avant d’aller plus avant dans les implications de la pensée en réseau, j’aimerai apporter un léger éclaircissement sur la notion de paradigme.
La paternité de ce concept revient au philosophe et historien des sciences Thomas Kuhn qui l'a développé en 1962 dans un ouvrage intitulé La structure des révolutions scientifiques (2). Il y propose l'hypothèse que chaque époque de l'histoire produit, par ses pratiques sociales, par son langage, par son expérience du monde, une structure imaginaire. Cette structure imaginaire, qu'il appelle « paradigme », s'impose, durant cette époque, à tous les domaines de la pensée, à tous les discours, même opposés.
Un paradigme est donc une certaine vision du monde qui sert de cadre de référence, de moteur fédérateur à toutes les pensées « normales » de l'époque. Ce qui sort de cette normalité relève d'un changement de paradigme, mutation qui se produit quand l'expérience vécue des hommes change, au point de changer leur vision du monde.
De ce point de vue la « pensée réseau » - par définition sauvage et nomade et que l’on qualifiera indifféremment de « pensée rhizomatique », de « pensée réticulaire multidimensionnelle », voire de « pensée connexionniste » - cette forme de pensée donc sort bien de la normalité et de la normativité de la pensée cartésienne, rationnelle et unidimensionnelle qui est arrivée à son apogée à l’époque de la Modernité, modernité aujourd’hui en phase évidente de saturation.
Penser la « pensée en réseau » n’est pas chose aisée et pour ce faire nous avons dû l’expérimenter - comme nous l’expérimentons tous de toutes façons - au quotidien dans notre vie de chercheur animé par le goût de la Connaissance.
Dans notre collecte d’informations et données on line sur le Net nous avons pu par exemple nous retrouver sur le site d’enseignants exerçant à la Réunion et dont la page d’accueil offre cette observation fort pertinente selon nous :

« Comparé au modèle de pensée linéaire (ou dialectique) traditionnel, qui passe d'une thèse à une autre par un unique chemin, la pensée en réseau est plurivoque. Cette plurivocité bouleverse notre rapport au temps. Ceux qui ont l'habitude de naviguer sur le réseau ont dû remarquer combien notre conscience au temps était transformée. Il se produit d'étranges phénomènes de dilatation ou d'accélération du temps. Ces expériences montrent bien la dimension subjective et relative du temps. Le temps objectivé de la science est une construction intellectuelle, liée à des besoins sociaux.
Internet permet de repenser notre rapport au temps. La société de production industrielle a permis de capitaliser du temps, suivant le processus décrit par Marx. Internet permet d'utiliser ce temps libéré sous une forme qui n'est plus celle d'un travail pénible, mais sous forme de jeu. Cet aspect ludique de l'activité réconcilie l'homme avec lui-même. Il permet d'augmenter sa puissance de penser et par là sa puissance d'agir. »(3)

Mais l’idée première d’une « pensée en réseau » nous est induite en premier lieu par la technologie informatique des liens hypertextes (4).
Technologie qui a, rappelons-le, largement contribué à la popularisation de l’Internet en facilitant grandement le mode de navigation mentale dans le cyberespace. Or, comme l’énonce Theodor Nelson, inventeur du mot, « l’hypertexte est un mode d’organisation des données et un mode de pensée. (…) Il s’agit d’un concept unifié d’idées et de données interconnectées, et de la façon dont ces idées et ces données peuvent être éditées sur un écran d’ordinateur »(5). On peut définir cette technique d’agencement comme un système d’organisation spatiale de données composé de fragments multiples interconnectés et tissés dans un réseau à l’aide d’hyperliens.
La notion d’« hyperlien » n’est pas sans rappeler celles de « micro-fentes » et de « tiges souterraines » évoquées par Deleuze et Guattari à propos du rhizome, de ses « plateaux » et « multiplicités » interconnectés.
De même Roland Barthes, en 1977, en évoquait déjà l’idée à propos de l’« intertextualité » qui est « un processus par lequel un texte est présent dans d’autres, la manière dans laquelle les textes se réfèrent perpétuellement à d’autres éléments dans l’espace de production culturelle. »
Il s’agit donc d’une architecture de l’information non-linéaire ou plutôt multilinéaire, multidimensionnelle et multidirectionnelle.
En l’occurrence une architecture baroque, fractale, invisible, hétérogène, fluide, interactive, malléable, pliable, intégrant la rupture et la discontinuité et permettant une multiplicité de parcours et de combinaisons dans un médium hybride et digital mêlant le texte, l’image et le son.
On peut donc parler ici d’une véritable « rupture épistémologique » ou d’un « changement de paradigme » à l’égard des formes classiques de la pensée, causes et effets des mutations sociétales contemporaines par l’incidence fondamentale qu’exerce le mode de pensée sur la structuration sociale et inversement.
L’hypertexte comme nouvelle forme discursive induit ainsi le déplacement libre du lecteur ou de l’internaute à travers différents fragments interconnectés. Ce qui constitue une variable transformant la structure figée, hiérarchique et arborescente du texte classique en une forme dynamique et multidirectionnelle.
« Le texte statique s’est transformé en une forme fluide, liquide, dans laquelle l’existence de multiples combinaisons forme une structure rhizomatique ».
Par conséquent, « L’hypertexte comme modèle d’une pensée réticulaire met en cause les formes classiques de la pensée basées sur les concepts de hiérarchie, linéarité, ordre, et transforme la perception et la conception de l’environnement »
De même le passage du texte à l’hypertexte, et donc aussi d’une technologie analogique à une technologie digitale, n’illustre-t-il pas également à merveille cette rupture épistémologique accompagnant le dépassement du paradigme cartésien et la transposition d’une société industrielle à une société postindustrielle ou encore, et surtout, de la Modernité à la socialité postmoderne et son ambiance libertaire, chaotique, rhizomatique, interconnexions de tribus en réseaux.

Dans ses travaux l’anthropologue Barbara Glowczewski a montré également l’existence d’une pensée réticulaire multidimensionnelle chez les tribus Aborigènes d’Australie dont le système cognitif spatialisé et la cosmogonie reposent sur une vision traditionnelle de l’univers qu’elle qualifie de « connexionniste » dans le sens où tout y est virtuellement connectable et interdépendant.
« Toute connexion entre deux éléments a des effets sur d’autres éléments du réseau. Que ce soient les hommes et les femmes, le règne animal, végétal ou minéral, la terre, le souterrain ou le ciel, l’infiniment petit et l’infiniment grand, la vie actualisée et les rêves, tout interagit. Ces connexions sont mises en œuvre par les rites, par les rêves, et par le lien spirituel et physique qui unit chaque humain à certains éléments de son environnements – lien que l’on a coutume d’appeler, en anthropologie, « totémique ». » (6)
Cette pensée traditionnelle en réseau se manifeste notamment par la perception de la mémoire comme un espace-temps virtuel et la projection de savoirs sur un réseau géographique à la fois physique et imaginaire.
Elle s’articule autour de la production de « cartes mentales » liées à l’élaboration d’« itinéraires mythiques » lors de pratiques rituelles liant chants, danses et peintures corporelles, considérées comme des « récits en performance » traitant l’information qui provient souvent également de l’interprétation des rêves.
Ce qui se joue là c’est l’émission et la réception d’informations essentielles à la survie de ces sociétés de chasseurs-cueilleurs dont les immenses territoires nécessitent la consignation de données relatives au déplacement de sites en sites et donc une « cartographie cognitive » sous forme, en l’occurrence, d’itinéraires reliant des lieux pensés comme les traces d’ancêtres mythiques.
La pratique onirique y joue donc un grand rôle car « tout ce que l’on voit et entend en rêve n’est qu’une remémoration d’éléments existant depuis toujours – les prototypes de traces – qui s’agencent, se connectent de manière nouvelle. Quasi infinies, les combinaisons sont toujours localisées dans des êtres éternels aux formes hybrides qui ont laissé des traces dans des lieux sacrés où ils continuent de rêver. » (7)
De même la notion de « dreaming », englobant la mythologie et ses parcours, renvoie à un espace-temps éternel - qui n’est pas sans rappeler notre cyberespace - auquel on peut se connecter par ces portails virtuels que sont les sites sacrés, les rites et donc surtout la pratique onirique.
Cette pensée en réseau de la tradition Aborigène repose sur une relativité du temps et de l’espace (support de traces donc d’informations) et sur une interprétation qui se déploie sur cinq dimensions que B. Glowczewski, résume en ces termes : la « mise à plat du temps se déchiffre comme une piste d'animal. Elle permet de redéployer le plan à deux dimensions des traces vers l’émergence en trois dimensions de l’être qui les a laissées, et qu’on peut alors nommer puis mettre en mouvement en quatre dimensions, c’est-à-dire dans un récit qui, par définition, déroule du temps. A sa manière, un bon pisteur est un maître du temps, lui qui sait déduire l’ancienneté d’un passage (…). Le temps du récit est aussi celui du chant qui avance en changeant de tempo, afin que les marcheurs mémorisent la vitesse recommandée (..) dans leur déplacement de site en site. Le sommeil fait passer dans une cinquième dimension, celle du rêve, qui permet d’expérimenter la synchronicité du mythe sous forme de condensations et d’associations dans une matrice onirique où les images et les sons se connectent sans être entravés par la linéarité du temps ou par les distances et les barrières de l’espace. » (8)
Cette « cinquième dimension » du rêve dans le système d’interprétation propre au mode de pensée des tribus Aborigènes, cette « matrice onirique » où les images et les sons, débarrassés de la linéarité du temps, des distances et barrières de l’espace, s’interconnectent avec l’imaginaire collectif, avec le mythe et ses récits, et n’est donc pas sans rappeler et nous renvoyer à « la matrice du cyberespace », et autres « noosphère » de la cyberculture.
Rappelons que cette notion de « noosphère » - ou « sphère de l’imaginaire » - a d’abord été conceptualisée dans les années 50 par le biologiste, jésuite et mystique, Teilhard de Chardin qui, dans une tentative de réconcilier science et religion, la conçoit comme une sorte de conscience collective planétaire, une immense machine à penser, un magma d’informations entourant la surface du globe comme l’atmosphère et qui est à l’intellect ce que la « biosphère est pour la vie » (9).
Ce grand nuage immatériel serait composé de tous les inconscients humains émis par le cerveau droit et la nuit, lors du sommeil, notre cerveau droit aurait la capacité d’aller puiser dans ce magma noosphérique. Ainsi, ce que nous croyons imaginer et inventer viendrait en fait de la noosphère (10).
La vision cosmique et la « pensée connexionniste » de Teilhard de Chardin, ses propositions de « collectivisme » et de « noosphère » exprimant le désir d’en finir avec « la séparation des humains » inspireront par la suite les théoriciens de la communication, comme le canadien Marshall Mac Luhan qui déclare que la noosphère est « le cerveau technologique de l’univers (…) la membrane technologique jetée sur l’ensemble du globe par la dilatation électronique de tous nos sens. » (11)
Mac Luhan prophétisa l’avènement d’un réseau planétaire issu des nouvelles technologies de la communication électronique formant un immense « village global » qui s’est concrétisé avec le développement de la micro-informatique, de l’Internet et du multimédia.
Teilhard de Chardin et Marshall Mac Luhan deviendront donc des références dont les écrits imprègnent et façonnent tout l'imaginaire de la cyberculture.
C’est d’ailleurs pour désigner les néo ou post-cyberpunks des années 90 que l’artiste français Yann Minh, écrivain, infographiste, vidéaste cyber, a inventé le terme « noonaute », littéralement « navigateur de l’imaginaire » (12).
Un mode de navigation mentale basé sur la technologie des hyperliens donc, et qui, comme les images et sons du rêve chez les Aborigènes, « libère le contenu de toute contrainte spatiale et temporelle » (13).
D’ailleurs pour B. Glowczewski, « c’est parce qu’on s’est habitué à circuler sur l’Internet qu’on comprend mieux la construction, pourtant très ancienne, de la pensée en réseau chez les Aborigènes. » (14)
Par ailleurs, l’expansion rhizomatique planétaire de l’Internet a permis la connexion entre ces deux modes de pensée réticulaire multidimensionnelle.
Ce qu’illustre les propos de B. Glowczewski qui rapporte que « la rencontre entre le mode d’organisation non linéaire des nouvelles technologies et la manière dont la pensée traditionnelle se déploie peut favoriser la transmission de ces savoirs aujourd’hui menacés : les Aborigènes ont développé de très nombreux sites Internet, dont ils se servent pour diffuser des informations sur leurs luttes politiques et juridiques et pour promouvoir leur culture.» (15)
En anthropologue, l’auteur en conclu que les principes cognitifs des Aborigènes combineraient des aspects universels de la pensée, mis de côté par l’Occident durant les siècles dominés par l’écriture, et que l’avènement de l’ère de l’audiovisuel et des technologies multimédia ferait aujourd’hui de nouveau émerger.
Voilà donc qui relativise le caractère de nouveauté radicale évoqué par les principes cognitifs de la pensée en réseau.
Ce qui peut également s’illustrer avec les recherches ethnologiques et anthropologiques sur le chamanisme et l’origine du savoir botanique des peuples amazoniens. Recherches entreprises notamment par Jeremy Narby (16) et illustrées récemment dans le documentaire de Jan Kounen intitulé d’Autres Mondes (17).
Pour aller vite, les travaux sur le chamanisme suggèrent que l’état de conscience défocalisé induit par les techniques chamaniques et les substances hallucinogènes comme l’hayahuasca jouant comme « fournisseurs d’accès » au réseau global de la vie à base d’ADN, permet l’immersion dans une réalité virtuelle noosphérique et ainsi d’entrer en méta-communication avec des entités extra-humaines, le monde invisible des essences animées de la nature qui selon l’hypothèse de Jeremy Narby pourraient être le fruit d’émissions par l’ADN de biophotons sous formes d’ondes ultra faibles à la limite du mesurable.
Et c’est cette immersion qui fournit savoir et connaissance.

Par ailleurs d’une façon générale on peut dire que la « pensée en réseau » se rapporte aussi à « l’intelligence collective » qui selon Pierre Levy « est le projet d’une intelligence variée, partout distribuée, toujours valorisée et mise en synergie en temps réel. » (18)
De même pour celui-ci le « « cyberespace » manifeste des propriétés neuves, qui en font un instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d’échange de connaissances et de navigation dans les savoirs. Son extension s’accompagne d’une rupture de civilisation rapide, profonde et irréversible. » (19)
Ce qui est peut-être à mettre en résonance avec les déclarations de Ray Kurzweil, grand chercheur reconnu en intelligence artificielle qui déclarait il y a peu que « D’ici 2030, nous serons capables d’envoyer des milliards de nanorobots à l’intérieur du cerveau humain afin de communiquer sans fil avec des milliards de points différents du cerveau. Ils nous permettront de combiner notre intelligence biologique avec une intelligence non biologique. À terme, il existera, d’une part, des entités entièrement non biologiques dotées d’une copie du cerveau humain et, d’autre part, des humains biologiques dont le cerveau contiendra des milliards ou des trillions de nanorobots qui leur permettront d’être plus intelligents et d’exister dans la réalité virtuelle. Nous serons incapables de distinguer l’homme de la machine…
L’une des conséquences serait l’immersion totale dans la réalité virtuelle. Ces environnements virtuels intégreront tous les sens et permettront d’accroître l’intelligence humaine. À l’heure actuelle, nous sommes limités à une centaine de trillions de connexions neuronales par seconde, et il nous en faut des millions pour activer un domaine de connaissance. Nous serons capables de décupler les facultés du cerveau humain, de penser plus vite, plus grand, plus complexe et de télécharger ailleurs ces connaissances…
Mais plus la réalité virtuelle s’imposera à nous, plus la civilisation humaine y consacrera du temps. D’ici 2030 ou 2040, l’environnement réel sera fortement concurrencé par ces environnements virtuels, qui nous permettront de rencontrer des gens indépendamment de la proximité physique et de l’émulation des environnements terrestres et imaginaires. Ces entités non biologiques pourront avoir un corps d’apparence humaine dans une réalité virtuelle et même, grâce à la nanotechnologie, dans la réalité réelle…
Ce nouveau modèle signifie la fin de l’humanité biologique comme sommet de l’évolution. L’étape suivante verra l’humanité ne faire qu’une avec sa technologie et poursuivre la croissance exponentielle de ses capacités intellectuelles et créatives. » (20)
Voilà qui illustre, quoique dans une perspective évolutionniste et en reprenant des archétypes cyberculturels, les mutations anthropologiques et sociétales annonçant l’avènement d’une civilisation post-humaine qui aura élaboré un au-delà ou un en-deça du dualisme métaphysique entre vivant et machine, organique et artificiel alors conçus comme les deux pôles d’un nouveau tao.
Mais pour conclure, j’aimerai rappeler ces propos de l’essayiste et romancier, très controversé, Maurice G. Dantec, qui affirmait dans une optique nietzschéenne que « le post-humain de ce début de 21ème siècle est donc un simple animal doué de raison, donc du moins intéressant de ce qu’offre la conscience. Il est le sursinge capable très bientôt d’interconnecter les cellules de son cerveau avec des machines logiques à haute performances. Bref, un chimpanzé jouant avec une machine à écrire. Autant dire que ses probabilités de produire ne serait-ce qu’une ligne de Shakespeare ou de Baudelaire résistent à tous les ordres de grandeur. Car avant de former le post-humain encore faudrait-il savoir former un homme. » (21)

Raphaël Josset
Josset_raphael@yahoo.fr
(1) Pour le devenir surhumain, on ne peut que renvoyer au surhomme nietzschéen et au dionysisme de sa volonté de puissance. Pour une distinction entre post-humain et méta-humain cf. par exemple 33 questions à Maurice G. Dantec à l’adresse http://www.lidealiste.com/pdf.php/id/4725 .
« Le post-humain c'est le tout-dernier homme, le globhomme, l'homme zéro du nihilisme terminal, celui qui conçoit son corps selon les paradigmes du meccano biologique rationaliste ultra de M. Francis Crick et son fameux « modèle standard » qui sert prétendument à expliquer le fonctionnement de nos gènes alors que nous ne savons pas comment fonctionne 98 % de la structure , considérée comme « junk », c'est à dire déchet, bruit fossile, « useless information ».
Le Méta-Humain c'est le premier homme de l'autre humanité, celle qui précisément se sera séparée de la précédente - engluée dans ses dualismes mécanistes - en apprenant à user à nouveau des interrelations entre foi et connaissance ; la vérité des phénomènes de rétrotransposition et d'illumination biophotonique à l'oeuvre dans l'ADN dit « non-codant » lui apparaîtra évidemment comme les manifestations du corps-esprit en état de « glorification ».
Le Méta-Humain, c'est à la fois l'au-delà de l'Humain et l'au-delà de la Technique. C'est la fin du mécanisme, l'irruption du surphysique dans le champ même de la science expérimentale. »
On pourra aussi consulter son pamphlétaire Laboratoire de catastrophe générale, Gallimard, coll. Blanche, 2001.
A noter que la notion de « méta-humain » forme une figure récurrente de l’univers fantastique et foisonnant du Jeu de Rôle, véritable « sous-culture alternative » de l’homo ludens (Huizinga) ayant mis « l’imagination au pouvoir » et pratiquant un certain « situationnisme surréaliste », comme nous le montre les nombreux sites web dédiés et leurs multiples forums, lieux d’échanges des communautés, des guildes, des ligues et autres « tribus » (Maffesoli). Le méta-humain est donc un personnage à incarner dans un scénario toujours en train de se faire en temps réel, un « work in progress » sous la tutelle du « maître du jeu ».
(2) Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, coll. Champs, Flammarion, 1989
(3) www.ac-reunion.fr/pedagogie/philo/
(4) Sur l’hypertexte et son mode de pensée influençant les recherches en architecture et en urbanisme voir notamment le texte « hypertexture », www.electronicshadow.com/biographies/liquid/hprtxtu0.htm
(5) Theodor H. Nelson, Literary machines, 1981.
(6) Cf. Barbara Glowczewski, “La pensée en réseau des Aborigènes”, in Le Nouvel Observateur, hors-série n° 51, juillet/août 2003. Voir aussi Rêves en colère - Avec les Aborigènes australiens, Plon/Terre humaine (2004) ou encore le CD rom Pistes de rêves - Art et savoir des Yapa du désert australien, UNESCO (2001) développé avec les anciens et les artistes du Warnayaka Art Centre de Lajamanu par Barbara Glowczewski et dont le défi est de « faire découvrir, à partir de la carte cognitive des itinéraires warlpiri, la fantastique modernité d’un mode de pensée ancestral qui s’appuie sur la projection de la mémoire dans le paysage. » disponible à l’adresse http://publishing.unesco.org/details.aspx?Code_Livre=3378
(7) Idem.
(8) Idem.
(9) Pierre Teilhard de Chardin, Le phénomène humain, Seuil, Paris, 1955.
(10) Voir aussi, Maxence Grugier, « Biocomputer et cybersphère », in Cyberzone, n°3
(11) Marshall Mac Luhan, La galaxie Gutenberg, Mame, Paris, 1967, cité par P. Breton, in Le culte de l’Internet, op. cit.
(12) cf. www.yannminh.com
(13) cf. le texte « hypertexture » sur le site web www.electronicshadow.com, op.cit.
(14) Barbara Glowczewski, « La pensée en réseau des Aborigènes », op. cit.
(15) idem.
(16) Jeremy Narby, Le serpent cosmique, l’ADN et les origines du savoir, Georg Editeur, 1995.
(17) Jan Kounen, d’Autres Mondes, long-métrage documentaire, 30 juin 2004, site officiel : http://otherworlds.jankounen.com/#
(18) Pierre Levy, L’intelligence collective, La Découverte, Paris, 1994.
(19) Pierre Levy, « Pour l’intelligence collective », in Le Monde diplomatique, octobre 1995, www.monde-diplomatique.fr/1995/10/LEVY/1857#nb1
(20) in Le courrier de l'Unesco, juillet/août 2001, «Adieu la chair, bonjour les puces!», entretien avec le chercheur américain Ray Kurzweil disponible à l’adresse : http://www.unesco.org/courier/2001_07/fr/doss42.htm et à ce propos cf. Ray Kurzweil, The Age of Spiritual Machines, éd. Viking, 1999.
(21) Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale, journal métaphysique et polémique, Gallimard, coll. Blanche, 2001.

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