ARTICLES DU GRETECH
Sphère (et rhizome) essais sur la corporeité humaine
Frederic Lebas

« Nous sommes dans un extérieur qui porte des mondes intérieurs »
Peter Sloterjik Sphère Tome I p33


INTRODUCTION : CONSTAT

Cerner ce que peut signifier la notion de paysage est désormais devenu une tâche ardue, étant donné que cette notion s’applique autant à l’espace matériel qu’à l’espace immatériel, c'est-à-dire virtuel. Le néologisme de « paysagéologie » serait une nouvelle voie pour son appréhension et s’attacherait à embrasser comme terrain d’étude le paysage sous toutes ses formes. Ainsi le paysage serait une construction culturelle de l’appropriation d’un espace naturel. Dans cette approche, je tenterai de m’intéresser à la relation que le corps entretiendrait avec ce dernier.
Le corps, dans cette réflexion, sera le point nodal dans le processus d’hybridation entre le réel et le virtuel, entre l’immatériel et le matériel. Ceci soulève un questionnement sur l’existence, ex sistere, du corps (étymologiquement : se tenir au dehors). Un corps qui en soit s’étend hors de lui-même, dans sa réalité extérieure et matérielle, mais aussi, et c’est là son aspect novateur, un corps qui aurait une existence propre dans les mondes immatériels et virtuels. Il faut préciser que ce raisonnement a pour soubassement la volonté de rendre compte de la sensibilité des théories issues de la géographie, de l’urbanisme et de l’architecture (topographie et processus de création) dans la multiplicité des formes vécues.

De ce fait, je débuterais ma réflexion par les quatre acceptions qui vont suivre afin de forcer les traits des éléments constitutifs du paysage :

1/ acception : phénomène de conurbation
L’intensification de la circulation des flux et des réseaux de toute sorte (humain, transport, information…) contribue au phénomène dit de conurbation des villes, processus entamé depuis le XIX ème siècle grâce à l’avènement de l’ère industrielle.
2/ acception : avènement du virtuel
La constitution du cyberespace comme l’instrument de libération de la conscience, devenant une nouvelle dimension « habitable » pour l’être humain, son intensité étant corollaire à la complexification et l’artificialisation écologique grandissante de la ville.
3/ acception : émergence de nouvelles socialités
Le nomadisme devient le mode de vie des nouvelles socialités contemporaines, il se traduit par le désir de l’errance, de la dérive psycho- géographique ou bien par la déterritorialisation plutôt que la sédentarisation : le maître mot étant la mobilité. S’il y a reterritorialisation, elle n’est plus soumise aux mêmes conditions d’existence.
4/ de ces acceptions on peut remarquer
L’intention par les urbanistes et les architectes de donner un nouveau visage au paysage urbain et de la repenser en fonction des trois dernières acceptions : celles-ci étant le reflet des nouvelles préoccupations toutes postmodernes.

Ce processus en germination, qui sous-entend une hyper-métastabilité du système technique1, engendre en s’interpénétrant de nouvelles formes et irrémédiablement transforme notre vision du monde. Le grouillement, la substance magmatique sociale qui s’en dégage peu se résumer à penser en terme de fixité et mobilité :
1/ la mobilité de l’habitat et des corps dans la fixité et l’immédiateté du lieu.
2/ la persistance des corps et de l’habitat dans le contexte d’une circulations généralisée : le cyberespace.

De ce constat général, on peut remarquer que ce bouleversement dans les modes de vie contemporains commence de manière architecturale et urbaine au environ des années 50-60 en Europe. Ce bouleversement qui s’opérera pendant la seconde moitié du XX ème correspond pour Marie Ange Brayer dans son texte La ville des cartes habitées à l’« […] anticipation radicale des webs et réseaux de toute nature qui traversent aujourd’hui notre espace privé et social. »2 La création de la ville et de son bâti tel que nous le connaissons nécessite quelques explications. Ainsi, bien que surdéterminée par des éléments rationnels, la ville n’en recèle pas moins des éléments subjectifs relatifs au vécu du corps. Quelle serait alors la nature de ce vécu et de quelle manière se manifesterait-elle dans la conception du paysage ?
Nous allons rendre compte du lien étroit, selon une perspective nietzschéenne, qui existe entre la « puissance » et l’art. Ainsi du polythéisme des valeurs contemporaines nous tenterons d’appréhender son unicité des formes. Parvenir à cette unicité ne serait-il pas accéder au propre du monde ? Pour Michel Maffesoli « […] En fin de compte, le propre du monde n’est-il pas d’être fait de boue et d’âme, d’êtres misérables et sublimes, en bref d’allier le corporel et le spirituel ? »3


LE PAYSAGE ET SON RENOUVEAU

Auparavant, l’architecture était dominée par le constructivisme russe et allemand et ses autres pendants progressistes et fonctionnalistes européens et américains. Ces derniers s’attachaient à opérer une homogénéisation, une planification de la ville. Des architectes, tel que Le Corbusier, s’assuraient de prolonger l’efficacité de la rationalisation de l’espace tel que le concevaient les utopistes hygiénistes du XIX ème, mais de manière cette fois-ci concrète et réalisable. Héritage de la notion du topos aristotélicien, modus opérandis séparant l’objet du lieu, cette conception moderne est attribuée à l’« espace pur » des coordonnées cartésiennes et de l’espace newtonien : homogène, isotrope et infini. Ce processus d’abstraction et de réduction de l’espace est celui entamé depuis le Quattrocento et se concrétisa par le traité de Léon Baptiste Alberti : De re aedificatora. Le paysage depuis la Renaissance devient ainsi profane, laïcisé et cadré (invention de la fenêtre). Par exemple l’espace urbain est conçu, encore maintenant, selon le modèle de l’échiquier, du quadrillage et du volume cubique. Augustin Berque parle même de perte d’échelle dans les grandes villes du fait que les formes « […] nient la pesanteur, contribuent à délabrer le sens de la ville. Elles bafouent en effet les sources charnelles du sens : par elles, la ville écrase l’habitant, dont le corps sent bien qu’il ne pourra plus jamais habiter cela sans l’appoint des machines, alors qu’en même temps ces formes font comme si la pesanteur n’existait pas. Il y a là divorce des symboles, des sens et de la technique, autrement dit perte d’échelle. Alors, la ville n’est plus à l’échelle »4.
En d’autres termes, Berque dénonce l’abandon de l’échelle humaine au profit de la proportion architecturale. Il n’y aurait ainsi plus de corrélation dans le processus d’engendrement, genesis, de l’Ecoumène qu’il définit de manière « concrète », dans son livre Ecoumène, Introduction à l’étude des milieux humains, en s’inspirant des thèses de Leroi Gourhan, par « […] la trajection de notre corporéité humaine dans les choses de notre milieu. »5 et l’environnement artificiel actuel. Ce processus d’engendrement se définit par la corrélation du triple point de vue de l’hominisation (transformation de l’animal à l’humain), l’anthropisation (transformation objective des choses par la technique) et l’humanisation (transformation subjective des choses en symboles).
Afin de repenser autrement la ville et retrouver la dimension sensible, poétique et imaginaire de la ville Berque reprend le terme de Chôra de Platon dans son texte le Timée. La Chôra qui désigne en grec le lieu existentiel, lieu des choses au sein du monde sensible, s’oppose à l’espace abstrait du topos aristotélicien. En d’autre terme, il est l’ouverture à l’altérité, il est « empreinte et matrice »6 productrice de nos sentiments et de nos émotions, il est somme toute ce que l’on désigne par paysage.
Outre les figures classiques de l’Autre et de l’Ailleurs, l’Echelle serait une autre figure de l’altérité. L’échelle humaine relève de l’expérience vécue et reflète la réalité des choses qui nous environnent. En revisitant le précepte de Protagoras, le corps devient l’unité et la somme de toutes choses, il est le réceptacle et la matrice à toutes nos expériences sensibles.


PROPOSITION D’UNE NOUVELLE SOURCE D’ALTERITE : L’IMPESANTEUR

Seulement, cette perte d’échelle dans la conurb-réseau, la ville-monde des cyborgs que dénonce Augustin Berque, devient tout de même une nouvelle source d’altérité et d’expérimentation, même si sur de nombreux points elle est à déplorer : pollution, impersonnalité, saturation des réseaux de transport, manque d’espace naturel, bruits...
Cette acception devient même capitale pour appréhender les socialités contemporaines, car au-delà du fait que cette séparation est correcte d’un point de vue ontologique, elle n’en est pas moins une dimension vécue par le sujet. La perte de l’échelle est semblable à ce que l’on peut désigner par a-pesanteur.ou impesanteur. On assiste à une libération de la gravité terrestre tel que peuvent le ressentir les astronautes dans le vide spatial ou de manière plus accessible lorsque nous sommes immergés dans l’élément liquide. Dans une perspective sociologique cette a-pesanteur ne limite pas les interactions sociales, mais les transforment en profondeur et les changements qui nous préoccupent plus particulièrement sont ceux de l’ordre de la représentation esthétique. L’espace, dans ce rapport, deviendrait alors fluide n’offrant plus de résistances, ni d’aspérités sur lesquelles on bute. Cette impesanteur reste pour le moins difficilement perceptible, les outils adéquats permettant son entendement posent de nombreux problèmes théoriques, mais c’est vers cette « dimension – sociale a fortiori – cachée » pour reprendre le titre de l’essai de E.T.Hall7 que nous cheminons.
Il faut ajouter au constat qu’a émis Marie Ange Brayer au sujet de l’anticipation des villes et des réseaux un autre : celui-ci survient à cette même période des années 50-60 et il concernerait la « conquête de l’espace ». En soi, une « mini » révolution copernicienne, dont les influences sont encore maintenant visibles et rémanentes. Cette prise de conscience de l’infinité du vide spatiale ne nous rendrait-elle par trop conscient, au point que nous tenterions de l’établir là où elle n’a pas lieu d’être ? C’est à dire dans l’environnement urbain et tenter de le mettre en « orbite » et de le « satelliser », comme ont a pu le formuler Yona Friedman dans le cadre de l’« urbanisme spatiale » ou Parent et Virilio dans l’Architecture-principe.
Le paysage urbain avec son mobilier, aussi bien que les transports, participent à cette nouvelle sensibilité du mouvement, de la mobilité. D’un point de vue moteur, le sujet qui gravite dans la ville est assisté par des prolongements de lui même qui se suppléent à ses propres activités physiques et motrices : pour exemples l’ascenseur, l’escalator, le tapis roulant, la voiture, les transports en communs, mais aussi la domotique et l’ergonomie. Ces objets en relation, en contact direct avec le corps, seraient des externalisations de ce dernier. Ces mises en mouvement cinétique du corps dans l’espace et le temps et qui paradoxalement relèvent de son inaction, ne sont que le prélude aux utopies de l’instantanéité. C'est-à-dire au désir inavoué d’accéder à l’omnipotence et l’omniscience du corps et de l’esprit par un rôle toujours prépondérant de la technique.
Dans la praxis d’Internet, on peut relever cette même inaction du corps, allant jusqu'à son oubli pur et simple. Les seules actions se résument à l’activité cérébrale, la vision, la posture assise et les activités motrices des mains (clavier et souris). Cette imposition de la statique vestibulaire (position assise) serait semblable à une immersion, le corps tenterait d’évacuer en quelque sort les effets de la gravité pour concentrer son attention sur les interfaces visuelles et tactiles. On arriverait à une figure extrême de la négation du corps que l’on rencontre fréquemment dans l’imaginaire de la cyberculture : un cerveau câblé sans corps, ou mieux encore, le téléchargement de l’intégralité de son esprit dans la matrice. Un processus qui irait idéalement du matériel à l’immatériel, du solide au gazeux, mais qui garderait son état intermédiaire de semi-solide, c’est à dire liquide.
C’est sans aucun doute que cette métaphore de l’espace fluide nous rappelle indubitablement celle du cyberespace réticulaire ou noosphère. Sphère « culturelle » qui se supplée à la biosphère, où l’âme (l’énergie personnelle humaine) se détacherait de l’enveloppe charnelle, le libérant et lui permettant de participer à ce que nomme Teilhard de Chardin à l’enveloppe, le drap, l’étoffe cosmique et spirituelle qui englobe la terre. Ou bien encore de Timothy Leary qui s’intronise gourou de la cyberculture nord-américaine, qui exprime dans l’introduction de son livre Chaos et Cyberculture8 son désir de devenir amphibien. Cet espace psychique et mental, doté lui-même de « paysages » et mieux encore de « sites » si on s’en tient aux propos d’Anne Cauquelin9, et représenté via les technologies numériques et analogiques, devient comme, nous l’avons mentionné plus haut, le modèle de la représentation esthétique et pragmatique permettant de rendre compte de l’espace urbain.
Ce dévoiement qui provient au départ de l’urbanisme dans la nécessité de modéliser l’espace urbain et de représenter ses divers flux et encore auparavant dans le cadre de la pensée en réseau, tel que l’on en retrouve les prémisses dans la Nouvelle religion des Saint-simoniens10, est désormais devenu le mode opératoire de compréhension de l’espace urbain et de l’espace virtuel. Pour revenir sur la motricité humaine dans l’interaction homme/machine, l’utopie de l’instantanéité et de l’immédiateté deviendraient ainsi accessibles, nous perdons la notion de distance et d’effort, en somme nous tentons d’échapper aux lois de la gravité.

Le corps se déterminant selon l’espace vécu, on peut mettre en évidence les deux réalités dans lesquelles il coexiste :
1/ En cela tout est espace, paysage, lieu, site, environnement dès que le corps et son extension qu’est l’œuvre architecturale y sont inscrits, l’extériorité du corps ne pouvant être appréhendée qu’en fonction de sa propre corporéité, c'est-à-dire selon son échelle. L’extériorité serait l’extension du corps médiale et de l’Ecoumène
2/ Si l’espace ne tient pas à la proportion et l’échelle corporelle c’est à son esprit et à la dimension mentale et sensitive de l’espace qu’il faut s’en remettre. Un espace dans lequel on projette son imaginaire via le cyberespace, le texte, le livre, en somme l’ambiance virtuelle programmée et simulée. Cela procure au corps des sensations haptiques et kinesthésiques. C’est un lieu existentiel sans substance, ni matière, qui en soit n’est plus issu de l’écologie (entendons par cela la nature). Le corps n’y aurait plus réellement sa place autrement que par sa représentation imagée.

La conjonction de ces deux espaces en constitueraient une troisième transversale au deux, qui se baserait sur le devenir cyborg, ce que nous avons désigné par le désir de l’a-pesanteur. Ce désir serait concomitant à celui de l’immédiateté. Ce n’est plus dans ce cas l’ensemble de la relation d’une société et son environnement naturel et artificiel, c'est-à-dire le déploiement de l’Ecoumène, qui est ici visé, mais la coexistence d’une société qui se déploie dans deux environnements antinomiques par nature. Le corps et l’objet architectural urbain deviennent dans cette mise en perspective les deux seuls référents possibles.


PROBLEME METHODOLOGIQUE

Avant d’aller plus en avant dans cet exposé, nous devons poser et tenter d’éclaircir un problème méthodologique au sujet de ce que nous venons d’exposer. Ainsi, comment peut-on envisager les relations subjectives du sujet vis-à-vis de l’objet et de son environnement ?
Les deux dimensions spatiale et mentale (ou affective) sont l’espace lisse et l’espace strié selon la terminologie de Gille Deleuze et Félix Guattari. Pour en donner une définition minimale je reprendrais les propos de Mireille Buydens dans « Espace lisse / Espace strié » : « Espace de proximité, d'affects intenses, non polarisé et ouvert, non mesurable, anorganique et peuplé d'événements ou d'eccéités, l'espace lisse s'oppose à l'espace strié, c'est-à-dire métrique, extensif et hiérarchisé. Au premier sont associés le nomadisme, le devenir et l'art haptique, au second, le sédentarisme, la métaphysique de la subjectivité et l'art optique. »11 Seulement la difficulté majeure est de mettre en évidence leur relation, en sachant que ces deux catégorisations sont opposées. Ainsi l’une des oppositions majeures est celle concernant d’une part l’espace architecturale et urbain ou espace strié : la construction matérielle d’Augustin Berque relèverait de l’ordre symbolique et de la pensée mythique. D’autre part la position de Deleuze et Guattari qui se résume en une pensée a-symbolique et plus précisément a-signifiante : c'est-à-dire qu’ils se réfèrent exclusivement dans leurs théories à l’espace lisse : l’espace hypertexturel et cybernétique d’Internet. Leurs conceptions ont toutes deux pour origine de leur réflexion le corps animal et le règne végétal, en d’autre terme l’organicité des formes vivantes, et les nouvelles technologies cybernétiques.
Dans la constitution d’un milieu urbain artificiel, donc strié, le réseau et le corps peuvent être une base signifiante qui colle littéralement au signifié, régissant ainsi le domaine de la représentation esthétique et symbolique du milieu. En d’autre terme la ville est mythifiée, symbolisée par le corps et les réseaux qui la constitue et qui en sont ses prolongements. Le corps devient dans cette trame une ouverture et un carrefour symbolique. Augustin Berque met en évidence dans son article Cybèle/Cyborg une logique double du désir dans l’émergence de l’humain : « …les symboles nous font somatiser notre monde en le rapatriant dans notre chair, alors que la technique, elle nous la fait cosmiser en l’extériorisant. »12 Dans ce système de réciprocité, Berque a le projet de mettre en symbiose l’environnement technologique comme tiers élément dans le complexe culture/nature. Le corps se trouve être dans cette optique le point nodal : le corps animal est assisté par la technique soit en l’incorporant, soit en le prolongeant tandis que la technique, en retour, outil de sa propre métamorphose, transforme et adapte l’environnement selon sa propre dimension et morphologie.
A contrario dans l’espace lisse, le corps n’est plus soumis à cette même logique du sens dans la lecture qu’en font Deleuze et Guattari, car ils entretiennent un rapport anti-dialectique avec les régimes de signes. Dans Pourparlers Deleuze dénonce « l’impérialisme du Signifiant »13 et de son « surcodage despotique »14. Avec pour référence la linguistique, il dénonce implicitement la fonction du symbole dont use le capitalisme et les institutions étatiques pour communiquer et imposer leur doxa. Michel Bernard dans la réédition de son livre intitulé Le corps explicite ce mécanisme en se fondant sur le principe des machines désirantes mises en exergues dans l’Anti-Œdipe : « […] Deleuze et Guattari affirment avec force que le désir et le social ne sont pas des entités abstraites séparées à articuler par la médiation du symbole, mais constituent bel et bien un seul et même processus matériel de production machinique. Le corps n’est plus « le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes », mais la disposition moléculaire et molaire déterminée par les investissements sociaux inconscients et préconscients de la multiplicité positive de la production des machines désirantes. »15
Ainsi au processus de symbolisation Deleuze et Guattari préfèrent les termes de signifiance et de subjectivisation selon une portée sémiologique (Hjelmlev). Ceci n’enlève en rien à l’efficacité du mode de pensée en rhizome ou en réseau, en reprenant un terme transversal aux sciences sociales, ils relèvent du schème de penser et du paradigme.
Félix Guattari, dans son texte Les machines architecturales de Shin Takamatsu, met en application le précepte du « devenir machine » selon la réalisation architecturale intitulée ARK : clinique dentaire ayant la forme d’une locomotive baroque sur pilotis, construite à Kyoto à proximité d’une gare. Cette architecte en droite lignée de la mouvance métaboliste (C.f. en dernière partie) permet de mettre en évidence, « […] une sorte de paysage machinique végétal. »16, l’un des processus de subjectivisation de la culture japonaise. Guattari veut ainsi démontrer qu’ « […] un effet de visagéité s’empare du bâtiment pour le faire vivre de façon animale-animiste, végétale-cosmique. »17, en d’autre terme ce que met en exergue Guattari c’est le processus de déterritorialisation/reterritorialisation. A la signification première d’une oeuvre architecturale, c'est-à-dire : habiter, ils s’en surajoutent de nouvelles en fonction de la forme et du rôle subjectif que l’on lui attribue. Dans ce cas, il y aurait rupture a-signifiante, l’habitat comme machine désirantes porterait en lui son devenir animal (humain) et son devenir cosmos.


RHIZOME ET SPHERE

Ce n’est pas un hasard si dans cette digression nous aboutissons à la terminologie spécifique de Deleuze et Guattari. Ces derniers utilisent comme principal dispositif d’analyse et de prospective sur l’espace qu’il soit réel ou virtuel, le réseau et plus spécifiquement en ce qui les concerne le rhizome ou son équivalent le plateau. Il faut préciser que les notions de rhizome et de réseau ont la même pertinence et la même force de persuasion conceptuelle. Le rhizome se définirait ainsi « […] à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. […] Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. »18 Il n’y aurait donc pas de hiérarchie entre les plateaux ou rhizomes, qu’ils soient ou non interconnectés. Les régimes de signes, ou de significations peuvent dans certains cas se rencontrer est créer des collisions des ruptures a-signifiantes. La ville n’est certes pas décrite comme cyborg, qui serait dans l’ordre symbolique la figure médiatrice de l’hybridation entre la chaire et le métal, mais elle est soumise au devenir machine.
Utiliser la notion de rhizome revient à cartographier et topographier les espaces où réside l’humain, la carte étant l’alliance entre la recherche cognitive et la représentation imagée, son topos à l’ambiance. Seulement cette cartographie ou topologie ne peut être que partielle et incomplète si l’on en exclu le corps, ou du moins dans le cas d’une simulation ce qu’il en reste, c'est-à-dire l’unité minimale ou maximale corporelle que l’on peut désigner par avatar (faux moi), corps fractal (synchronie à la globalité), ou encore corps interfacé. Seulement l’existence de ces derniers reste parcellaire, mouvante, évanescente et serait de l’ordre de la schizophrénie ou de la logique du double, mais préserve une relative autonomie en tant que personne (incarne persona) à part entière. Ceci pose problème et il pourrait se résumer dans les termes suivants : comment appréhender dans le cyberespace et l’espace urbain un rapport unitaire donc corporel entre ces derniers ?

Dans la recherche de l’unicité des formes l’une des pistes des plus probante serait d’envisager la métaphore de l’œuf, la sphère, la capsule ou même son abstraction une « proto-forme-ovoïde» : c’est à dire ce qui enveloppe, protège, fait frontière, figure pleine ou creuse, et qui dans une certaine mesure reste malléable, plastique et donc apte aux changements. On peut ajouter à cela une forme symbolique très proche : celle du cube et du cristal. Ces figures ne seraient que des substrats du corps, à moins qu’elles n’en soient peut-être même plus un, bien qu’elles en gardent la dénomination. Deux pistes sont à envisager :
- Selon Platon l’œuf ou la sphère serait le stade antérieur à toute division et détermination sexuée, c'est à dire l’Androgyne19. Ces formes indiqueraient la totalité de l’être ou des choses en tant qu’elles ne sont pas encore incarnées, des potentialités avant la réalisation manifestée. Dans le virtuel la sphère représenterait cette même désincarnation : une désincarnation élémentaire du corps.
- Dans une dimension mentale très proche des potentialités du virtuel, on peut retenir le Corps sans Organe (CsO). Selon cette autre conception, en se référent toujours à Deleuze et Guattari, le CsO peut être considéré comme l’œuf plein : « C’est pourquoi nous traitons le CsO comme l’œuf plein avant l’extension de l’organisme et l’organisation des organes, avant la formation des strates, l’œuf intense qui se définit par des axes et des vecteurs, des gradients et des seuils, des tendances dynamiques avec mutation d’énergie, des mouvements cinématiques avec déplacements de groupes, des migrations, tout cela indépendamment des formes accessoires, puisque les organes n’apparaissent et ne fonctionnent ici que comme des intensités pures. L’organe en change en franchissant un seuil, en changeant de gradient. »20 Bien qu’ésotérique cet œuf tantrique serait l’organe, le vaisseau psychique originel par lequel on pourrait passer d’un état à un autre : les gradients. On peut allier à ceci les formes polymorphes dotées d’une grande plasticité. Des formes non abouties, non figées, qui sont en constantes transformations, sans accéder à un point de stabilité.

Cela ne reste encore qu’hypothétique. Toucher leurs sens théoriques profond nécessiterait de bien plus amples développements. Mais ceci a le mérite de mettre en évidence cette existence minimale tant recherchée que l’on évoque par corps. Cet œuf alors serait l’expression de la naissance d’une forme, une forme en germination : une matière liante et visqueuse. Pour Gaston Bachelard ce serait la source d’une imagination « mésomorphe », « […] c'est-à-dire d’une imagination intermédiaire entre l’imagination formelle et l’imagination matérielle. »21.
Dans la réalité matérielle, il faut garder l’idée de coquille, de bulle protectrice, à qui l’on confie nos frêles existences aux aléas du monde extérieur. Bien que nous désirions faire corps avec le cosmos, nous nous gardons bien de lui. Elle permet même de nous reclure dans l’îlot de notre intimité.
Dans ce complexe où l’on prend en compte la circulation généralisée des corps qu’ils soient matériels ou immatériels et la constitution d’une cartographie des paysages urbains et d’une topologie du cyberespace. Ces métaphores permettraient dans cette digression de trouver une certaine pertinence : l’une étant celui qui trace le passage, celui par lequel on circule, l’autre serait le véhicule de nous-mêmes, réceptacle de notre humanité et même, dirons-nous, de proto-humanité. On pourrait le résumer en des termes encore plus simple en référence à la géométrie : des segments et lignes (réseaux) et des points (sphère). Ceci relève du topos, mais en ce qui concerne la genesis de la choras c’est le mouvement, la dérive pour reprendre un terme cher au situationniste qui fait acte d’existence. Mais un mouvement qui se trouve être circonscrit dans des sphères. Pour Peter Sloterdijk « la sphère est la rondeur dotée d’un intérieur, exploitée et fragmentée, que les hommes habitent dans la mesure où ils parviennent à devenir des hommes. Parce qu’habiter signifie toujours constituer des sphères, en petit comme en grand, les hommes sont les créatures qui établissent des mondes circulaires et regardent vers l’extérieur, vers l’horizon. Vivre dans des sphères, cela signifie produire la dimension dans laquelle les hommes peuvent être contenus. »22
Nous allons maintenant mettre en perspective l’une de ces formes par quelques projets architecturaux et artistiques : la sphère. Il y aurait des moments clés, des événements ou bien encore des coupures épistémologiques qui rendraient compte de la constitution du paysage. Dans cette dernière partie il faudra ne pas perdre de vue que la constitution du cyberespace réticulaire et du milieu urbain sont tous deux soumis à l’organicité des formes et à sa puissance dynamique.


PENSER LA « SPHERE »

Avant de continuer de manière approfondie nos propos, il est intéressant d’examiner deux lieux communs et quotidiens dans la pratique d’Internet ou de l’ordinateur personnel. Le premier traitera de la praticité de l’interface avec l’ordinateur : le pointeur de la souris ; le second traitera de la représentation du corps en DAO (Dessin Assisté par Ordinateur) numérique et analogique du corps.
Il faut mettre en perspective dans le virtuel ce que l’on peut identifier par corps ou substrat de corps de celui ou celle se déplaçant dans l’espace réticulaire. L’existence de la présence de l’action corporelle dans Internet se résumerait en un pointeur, une visée ou bien même un « smiley » utilisé dans les forums. Ce pointeur bien qu’anodin pour ses utilisateurs est ce par quoi nous avons une action sur la matière immatérielle, là ou l’attention de nos yeux nous porte le pointeur qui est le prolongement de notre main le suit. Nous sommes aussi bien évoqué par un dessin, un texte que par ce pointeur, ce dernier étant notre seul référentiel de l’action. L’existence de soi se résumerait à ce pointeur ou à une main succédané du mode de préhension. Cela est difficilement décelable dans le domaine de la représentation des mondes imaginaux numérisés, c'est-à-dire dans les jeux sur ordinateur et console, étant quelques peu plus vaste et plus complexe. Dans les arts graphiques, il est à noter une difficulté majeure dans la reproduction des effets de textures des matières et formes en mouvement : l’écoulement de fluide, l’étoffe, la rugosité et la complexité de certaines matières organiques tel la peau, les écailles ou la fourrure… Des techniques de simulation perfectionnées n’ont été mises au point que récemment et nécessitent encore de nombreuses améliorations. Encore maintenant, les simulations analogiques et numériques ne sont le miroir de ce que l’on peut nommer par « réel ». Toutes représentations de volumes d’objets ou de corps ont cet aspect lisse, plein et fini. Les avatars ainsi représentés deviennent métaphoriquement des objets soumis au banc d’essai de la recherche en mécanique des fluides : un corps hydrodynamique ou aérodynamique. Il faut ajouter à cela l’utilisation de formes elliptiques, bombées ou curvilignes qui renforcent ce carénage du corps. Par ces difficultés inhérentes aux procédés techniques, ce dernier devient « malgré lui » une métaphore d’un corps devant se déplacer dans des espaces fluides ou dans le vide spatiale (rigidité des mouvements d’un spationaute engoncé dans son scaphandre). Par ce jeu en « trompe l’œil » informatique, on croit être en présence de corps conçus et affublés de métal, de plastique ou de matière lisse non poreuse, alors qu’ils sont censés reproduire l’aspect « carné » et « vivant » de la chair et de la peau.
Ces deux constats permettent de mettre en évidence l’imperfection des procédés d’interactivités homme / machine et la difficulté de la figuration de l’être humain et de animal. Ce sont ces mêmes procédés techniques qui peuvent influencer les conditions de notre propre perception et vision du virtuel.

Dans ce qui va suivre nous allons aborder ce même rapport entre le corps et la technique. Néanmoins la volonté créatrice des artistes que nous allons aborder est tout autre, car ils interrogent les processus techniques et la notion de corps au travers de notre propre expérience du vécu. « Le rôle de l’artiste consiste davantage à s’approprier, voire à détourner, les nouveaux instruments de connaissance, de représentation et d’action, pour tenter, au travers de langages inédits, d’élargir les horizons de notre perception, de notre sensibilité, de notre conscience critique, éthique et spirituelle. »23. Nous finirons ensuite cette phase exploratoire par l’exemplarité de l’architecture métaboliste.
Lee Bul dans ses installations/sculptures renvoie à ce même souci de ne pas donner de formes concrètes ou abouties. Au départ, elle interrogeait le regard du public dans ses performances en endossant des costumes fait de mousse expansé dans la traditions des animations et des films japonais ayant pour sujet les monstres. Par la suite, elle eut la nécessité de se passer de l’expression corporelle pour réaliser des installations. Dans la continuité de ses performances « carnavalesques » stéréotype de mangas, elle élabore dans les séries Amaryllis et Monsters24 des êtres monstrueux dynamiques totalement déshumanisés ne préservant que des morceaux épars du corps en y ajoutant de multiples prothèses, tentacules et appendices qui dans leur agencement rhizomorphique et machinique font penser à un corps en expansion continu dans l’espace, voué à la non détermination des formes. On pénètre dans la dimension de l’informe, on relève ce même souci dans Expansion n°37 25 de César : une mousse en polyuréthane au départ fluide qui en s’écoulant trouve d’elle-même sa propre forme dans le mouvement. Ces formes incomplètes et provisoires (il faut les imaginer dans le mouvement et non dans leur fixité) sembleraient passer des gradients, des états successifs de métamorphose. Tel un arbre ces sculptures en expansion remplissent littéralement les trois dimensions de l’espace. Ces corps cyborgs ne sont plus des éléments isolés, inscrits dans le paysage mais font littéralement paysage : un corps-paysage. Un corps devenu un espace en soit qui renverse les perspectives des formes macroscopiques et microscopiques, ce qui renforce la perte d’échelle dont nous avons mentionné les traits principaux plus haut. Il faut ajouter à cela que ses formes s’inspirent de formes organiques aquatiques et spatiales. Ces corps multi-appendices et prothétiques seraient la symbolisation de la connectivité et de l’inter-connectivité, dans un mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur, du noyau (homoncule) à sa périphérie (spirale).
Afin de coller au plus près de la sphère, de la bulle on peut ajouter dans cette mouvance asiatique (Lee Bul est une artiste coréenne) le japonais Kenji Yanobe26. Ce dernier développe des scaphandres afin de protéger le corps de son environnement extérieur. Son travail artistique serait une stigmatisation de l’effroi de la culture japonaise post-atomique (Godzilla en serait un autre) vis-à-vis des dangers de la survie en milieu radioactif ou toxique. Il s’inspire du scaphandre spatial, de véhicule ou des combinaisons de plongeurs, un imaginaire dans la veine des otakus (qui signifie maison en japonais) de la culture mangas. Ses créations ne visent pas tant l’élaboration de module d’exploration que l’instinct de survie. Le même instinct qui pousse l’être humain à se munir de techniques lui permettant de survivre dans une biosphère malade et à se reclure ainsi dans l’œuf, protégé de sa frêle coquille.
Ces deux artistes cristalliseraient deux particularités de la corporéité sphère : la nécessité de protection et la préservation de l’intégrité physique, et la nécessité de l’ouverture au monde, en conséquence d’être connecté et interfacé à lui.

La ville qui est désormais soumise dans son expansion à la métaphore organiciste a pour élément de base ou unité d’habitation la cellule. En architecture, il faut mettre en évidence l’architecture dite « capsule » ou « cellule », cette mouvance architecturale s’inspire de la conquête spatiale et du constat de la prolifération « rhizomorphique » du milieu urbain. Devant cette prise de conscience effective de la ville et l’immensité du vide sidérale, accentuant la petitesse de la terre, le corps prend une place toujours plus centrale. Tel Yves Klein qui exécuta Le saut dans le vide27, les architectes dont nous allons parcourir les œuvres font partie de cette génération fascinée par l’espace. L’esthétique fonctionnelle et novatrice de ces espaces de survie ne cesse de trouver des applications et entre autre dans la création d’habitats que l’on pourrait désigner comme des structures d’habitation élémentaire. Cette forme devient la figure archétypique de la mobilité, de la modularité et de l’adaptabilité.
L’exemple le plus symptomatique de cette architecture se trouve dans le mouvement Métaboliste. Avec ces derniers les métaphores de réseau et de rhizome sont relayées par les significations de tissu cellulaire et de système nerveux. D’ou le terme métabolisme qui souligne l’aspect d’assimilation et de métamorphose de la matière, comme principe organisateur de la ville, une prolifération selon l’organicité des formes. Kurogawa, le tenant de ce mouvement, considérait que « […] ce qui était traditionnellement gangrène, cancer ou chaos devenait ici développement biologique et élan vital. »28 Leur démarche est un renversement complet des propositions sur la ville, la croissance urbaine deviendrait alors maîtrisable. Les conceptions de Villes spatiales de Friedman ont été déterminantes dans l’élaboration conceptuelle des Mégastructures métabolistes, termes inventé par Fumihiko Maki. De même que les cellules proliférantes qui se « pluggent » (se branchent) les unes aux autres de Peter Cook et David Green, qui font eux-mêmes parti d’ARCHIGRAM, ont permis à Kurogawa de concevoir les « Clusters » qu’il désigne par une « agglomération de cellules vivantes » ou de « regroupements en grappes ». A la différence de Yona Friedman du groupe Archigram dont les créations restaient de l’ordre de la Futurologie et de la Science Fiction, Kurogawa est un constructeur de réalisations d’anticipation. Ce dernier en 1969 publie la « Capsule déclaration » : « La capsule est une « architecture cyborg ». L’homme et l’espace construisent un nouvel organisme qui transcende leur opposition. Comme un corps humain équipé d’organes artificiels fonde une nouvelle espèce qui n’est ni machine ni humain, de la même manière, la capsule transcende l’homme et l’équipement. L’architecture prendra de plus en plus le caractère de l’équipement »29 On ressent dans cette déclaration les prémisse de ce que l’on nomme désormais l’avènement du posthumain. On peut l’inscrire dans la même veine que la maison Dymaxion créée en 1928 par l’architecte Buckminster30 et qui taraude l’imaginaire moderne. Avec kurogawa, on accède à une architecture postmoderne. Sa tour capsule Nagagin à Tokyo est l’aboutissement de l’architecture métaboliste. En utilisant la technologie des containers (ceux du transport maritime) il met au point des capsules interchangeables qui sont fixés et isolées les unes des autres sur un axe de treize niveaux en béton armé pourvu d’ascenseurs et de réseaux domestiques. L’habitat, considéré comme une prothèse, dans son aspect minimaliste, reprend les dimensions traditionnelles du Tatami (4×2,5 mètres). On retrouve ces mêmes propos dans ceux de David Green, son Living Pod serait tout à la fois un habitat mobile, une enveloppe vestimentaire, une capsule automatique équipé d’un « kit » intégral.
On pourrait considérer ce qui vient de suivre comme un enfermement du corps dans un espaces de vie intérieur toujours plus restreint, et ce en le séparant de son environnement (qu’il soit originel : la nature, ou qu’il soit artificiel, dans le cas de la ville). Au contraire, pour l’architecte/artiste Frederick Kielser qui conçut en 1965 l’Endless house (la maison sans fin) ce serait une ouverture. Son habitat capsule retournerait topologiquement l’intérieur et l’extérieur, avec comme principal référent le corps humain. Ce dernier serait pour Kiesler « […] le dernier refuge pour l’homme en tant qu’homme » ou encore « […] chaque être humain est une île née d’elle-même et qu’il ne dépend que de lui-même »31. En isolant et en rendant compte de l’autonomie du corps, il précise - et c’est cela qu’il pense le endless, qui peut être substitué par le cosmos - que le corps est en correspondance avec l’infini. Le corps devient le dernier refuge.


CONCLUSION

L’œuf, en respectant la corporéité humaine, et selon la perte d’échelle que dénonce Augustin Berque, serait le dernier lieu existentiel qu’il nous reste. Il se logerait autant dans l’espace mental et électronique qu’évoque le cyberespace que dans l’espace urbain, ces deux espaces ayant pour source d’altérité l’impesanteur.
A mesure que l’habitat se réduit dans une bulle et que le corps se désincarne, paradoxalement, il devient une ouverture au monde. Accéder à ces sphères où l’on met à l’intérieur et en son centre l’homme, ne renverrait pas à un enfermement. On pourrait pareillement considérer la réduction de la sphère de l’intimité à un électron, libre de tous champs de gravités, et ce en se référant à l’atomisation de la famille dans une logique basée sur le logocentrisme individualiste, mais ce n’est pas discerner ce qu’il en émane de plus profond et de souterrain.
Pour Dagognet en parlant des matières plastiques et polymères, celles mêmes qui rendent envisageable la conception de bulle « L’intérieur consiste à transformer l’extérieur, et inversement, ce dernier révèle l’audace de celui qui l’a construit. […] ils (les ingrédients de la matière) libèrent la création »32. C’est pourquoi nous avons fait la critique de l’action sur la matière et de la puissance démiurgique qu’a l’habitant sur ses mondes matériels et immatériels qu’il occupe. La sphère comme enveloppe creuse et protectrice, celle qui colle littéralement à la peau, ou sous sa forme pleine avec le CsO, nous mènerait vers des phases successives de déterritorialisation/reterritorialisation, tout point de l’espace se devant d’être exploré, c'est-à-dire habité. Grâce aux arts, nous sommes devenus nous-mêmes des machines désirantes et plus précisément encore : des machines de guerre. Des machines de guerre nomades ayant le désir de rendre lisse toutes les aspérités des espaces striés et faire que l’on fasse corps avec l’espace rhizomorphique du réseau monde et de ces mégalopoles.
Cette enveloppe se doit d’être considérée comme la plus subtile des interfaces en interconnexion constante avec ce qui l’entoure. Dans cette logique, tout objet technique serait le prolongement prothétique du corps, ou inversement, ces objets seraient intégrés à la dynamique du corps. Le corps est en communication sensoriel avec l’extérieur de lui-même. Il n’y aurait plus de frontières, le cosmos serait même désormais théoriquement habitable. L’habitat, l’habitant et l’habité ne feraient plus qu’un, comme si nous nous étions réappropriés totalement nos propres corps. En respectant la métaphore du corps et son organicité, ces sphères dans lesquelles l’homme réside, seraient construites à son l’image, et pour lui seul.
1 La métastabilité désigne l’état de l’équilibre instable ou pseudo-équilibre, il s’agirait d’un état limite à la fois suffisamment stable pour ne pas changer d’état et à la fois détenant presque toutes les potentialités pour le changement. Simondon en fait un caractère générale de l’être, mais ce qui nous intéresse c’est ce qu’il relate sur les techniques Pour qu’une lignée technique se développe, selon Simondon, elle se doit de passer par des paliers de stabilité. Arrivé à saturation dans son développement, c’est à dire après avoir suffisamment accumulé de micros changements qui saturent l’environnement technique, il s’opère un réarrangement de sa forme pour une nouvelle exploitation et expansion. Avec Internet, le développement des machines de troisième génération, le système technique accède à un état toujours plus sur tendu : c'est-à-dire hyper-métastable.Gilbert Simondon Du mode d’existence des objets technologiques (De Aubier, Paris, 1989, 1ère édition en 1958, 333p) 2 http://www.frac-centre.asso.fr/public/collecti/textes/crit01fr.htm
3 Au creux des apparences, pour une éthique de l’esthétique, Le Livre de Poche, biblio essais, Paris, 1990, p109 4 Cybèle et Cyborg : les échelles de l’écounène (Revue Urbanisme, n°314 septembre/octobre 2000) 5 Ecoumène, Introduction à l’étude des milieux humains Ed Belin, Paris, 2000, p98
6 Ibid. p22 7 La dimension cachée Ed du Seuil, Coll Points, 1966, Paris. 8 « Comment je suis devenu amphibien » in Chaos et Cyberculture Edition du Lézard, Paris, 1996, pp 19-24 9 « Le site serait un espace du troisième type… ni vraiment un espace abstrait ni non plus lieu concret et qualifié. Introduisant un point de vue temporel, le corps d’une mémoire, la trace d’une altérité, un lieu pour l’action, le site géographique et cartographiable serait un espace inventé, lui aussi, comme le fut en son temps le paysage. » Le site et le paysage Ed Quadrige/PUF, Coll Essai, Paris, 2002, p15. 10 Article de Stéphane Hugon en ligne sur le site http://www.gretech.org : De Saint-Simon à Gibson. Il faut précise que Saint Simon était ingénieur en hydrologie, ceci permet mieux comprendre comment il développa ce type de sensibilité dans la gestion des flux. 11 Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p130 12 Augustin Berque Cybèle et Cyborg : les échelles de l’écounène (Revue Urbanisme, n°314 septembre/octobre 2000) 13 Pourparlers Edition de minuit, Paris, 2003, p34 14 Ibid. p34 15 Le corps Ed du seuil, Coll Points, 1972, Paris, p147. 16 Les machines architecturales de Shin Takamatsu p8. http://www.revue-chimeres.org/pdf/21chi14.pdf 17 Ibid. p10 8 Capitalisme et schizophrénie, Tome 2 : Mille plateaux Ed. de Minuit, Coll. Critique, Paris, 1980, p31 19 Le banquet, Ed Flammarion, Coll GF, Paris. 20 Mille plateaux. op. cit. p197 21 L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière Livre de poche, Biblio essais, Paris, 1942, p123. 22 Peter Sloterdijk, «Sphères», tome I «Bulles», Pauvert quatrième de couverture. 23 Olga Kisseleva CYBERART, un essai sur l’art du dialogue. Ed Harmattan, Coll Ouverture Philosophique, Paris, 1998, p26 24 Lee bul, Monsters Catalogue d’exposition le Consortium à Dijon et le MAC à Marseille, Les presses du réel/Janvier/Artha, Dijon, 2002, 191p 25 Exposition permanente au Centre George Pompidou, Paris. 26 Kenji Yanobe, site official : http : //web.iminet.ac.jp/yanobe/works.html 27 « Ni les missiles, ni les fusées, ni les spoutniks ne feront de l’homme le "conquistador" de l’espace. Ces moyens-là ne relèvent que de la fantasmagorie des savants d’aujourd’hui qui sont toujours animés de l’esprit romantique et sentimental qui était celui du XIXe siècle. L’homme ne parviendra à prendre possession de l’espace qu’à travers les forces terrifiantes, quoiqu’empreintes de paix, de la sensibilité. Il ne pourra vraiment conquérir l’espace – ce qui est certainement son plus cher désir qu’après avoir réalisé l’imprégnation de l’espace par sa propre sensibilité. » Le manifeste d’Yves Klein de l’hôtel Chelsea, 1961 http://normandart.free.fr/artconte/vide3.htm 28 Kisho Kurokawa : le métabolisme 1960-1975, Edition du centre Pompidou, Collection Jalon, Paris, 1997, p9 29 Ibid. p49 30 Premier à avoir conçut en 1928 une capsule en architecture, il fut suivit par la suite par de nombreux mouvements architecturaux qui développèrent ce même genre d’habitacles fait de matières plastiques.
31 Propos de Kiesler recueillis par Bart Loostma dans son article Des corps et des globes in Vision machine Catalogue d’exposition du musée des beaux-arts de Nantes, Somogy, Edition d’art, Paris, 2000, p213
32 Corps réfléchis Ed Odile Jacob, Paris, 1990, p182.
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