ARTICLES DU GRETECH
Grandi strepiti. Figures baroques et socialités électroniques contemporaines.
Stéphane Hugon
Nos guerres sont de surface, nos crises des certitudes. L'essentiel nous échappe, par trop évident, ostentatoire. C'est là toute la substance de nos expertises modernes, ne pas s'encombrer des apparences, et dénier ce que F. Dagognet a nommé la morphosociologie. Comme le rappelle M. Maffesoli, c'est pourtant au creux des apparences que se joue l'essentiel de la structuration sociétale. Deux postures s'opposent et se complètent, l'extravagant et le contenu, le baroque et le mesuré. Peut-être vivons-nous alors ce paradoxe, celui qui produit sous nos yeux les signes et les formes d'une modification importante de nos cultures, et que, par manque d'attention, beaucoup rejetteront, comme de simples à-côtés, des épiphénomènes. L'on a rarement pris au sérieux les volutes et les ornementations, nos philosophies aristotéliciennes nous avaient appris à nous méfier du spécieux, ce qui se voit trop est suspect. La vocation intellectuelle moderne est celle de l'éclaircissement, de la mise à jour, de l'explication, et elle suggère que ce que l'on recherche est par avance caché.
Ce thème de la surface, des physionomies - du style dira encore Maffesoli -, afin de dire le social est pourtant aujourd'hui au cœur de préoccupations sociologiques. Une sociologie est à l'œuvre, elle est figurative selon P. Tacussel, c'est une sociologie des formes, empruntée entre autres à G. Simmel, et dont P. Watier nous rappelle la puissance heuristique, par le détour, le dircursus, l'essai, et qui prête le regard aux surfaces, aux formes et aux figures.

Le propos de cet article portera sur un objet double; d'une part, aborder un terrain d'observation – les techniques de communications en ligne - sur lequel peut se lire l'émergence de phénomènes qui accréditent l'hypothèse postmoderne; et d'autre part, tenter d'utiliser méthodologiquement des figures puisées dans l'imaginaire baroque afin d'établir leur capacité heuristique dans le cadre d'une étude des formes de socialités émergentes.
Le thème de la technique nous parait intéressant, tant il conjugue à la fois les moments d'aboutissement de la culture moderne et de ses grands thèmes – la maîtrise de soi et du monde par la rationalité -, et en même temps leur réversion totale, dans ce qui mettrait alors à jour le paradigme postmoderne – l'abandon de soi dans le collectif, le jeu, l'érotisme, les effets de formes. La technique se propose à nous comme un lieu de convergence du baroque, et du postmoderne.

Des observations empiriques des relations de communications en ligne sur Internet par le biais du chat, de newsgroups, notamment sur des groupes d'adolescent ou de jeunes adultes ont constitué le terrain principal de ces quelques réflexions. L'essentiel des phénomènes observés indiquent que ces moyens de communication permettent à des groupes de correspondants de participer simultanément à plusieurs groupes de discussion, et de construire des formes de subjectivités parfois paradoxales, souvent éphémères, mais néanmoins très solides et présentées comme totalement sincères. Nous avons noté une très grande labilité et une forte mobilité des participants à travers les lieux de communication. Toute cela semble contredire une analyse traditionnelle de l'économie des médias.
Pour analyser sociologiquement, de manière plus fine, le lien social émergent sur ces espaces numériques, nous utiliserons ici trois figures, issues de l'imaginaire baroque afin de typifier les intervenants et les caractères des espaces sociaux observés.


La technologie est un lieu double disions-nous. Le lieu d'expression du fleuron de la rationalité cartésienne, pour lequel le corps disparaissait, ou s'objectivait Cette approche qui emprunte la forme comme élément d'investigation de l'imaginaire social, nous permet de mieux comprendre les expressions des modes de subjectivité contemporaine, à travers notamment le retour d'une figure.

Si c'est à partir de la technologie que peut se r(e)construire le fondement du lien social, il faut prendre en ligne de compte les capacités de l'outil numérique à moduler les apparences, les masques, les identités, et qui peut permettre de reformuler l'expression du soi, et du nous, par le biais d'une échappatoire, d'une définition autre du soi, en deçà, ou delà de l'individu, et dont les artifices et les effets de manche ne manqueront pas de faire l'effet d'une posture postmoderne.
Rappelons ici la question heideggérienne, celle qui nous suggère que c'est par le biais de cette technique, celle-là même qui a embaumé le sujet, tel un coléoptère, dans une posture sociale définitive, et qui lui permet aujourd'hui, par cette faculté de réversion, d'arborer toutes les personnalités qu'il désire, sans que chacune d'elle ne s'inscrive définitivement, en dehors de la situation, du lieu de la présence de la relation sociale.
Paysage de mutation, voici le terrain de jeu de l'individu contemporain, évoluant au gré des rencontres, si virtuelles soient-elle, par la ruse de la technique.

Dans l'espace social des relations de communications électroniques, on est souvent frappé par la perpétuelle modification des choses, tant sur le fond que sur la forme. Cette perception, celle de la transformation, du jeu de masque et de la modification, dessine un espace que l'on pourrait dire baroque, dans le sens évoqué dans le présent dossier, ce sens évoqué par M. Maffesoli lorsqu'il parle de la baroquisattion de l'existence, et que l'on retrouve également, parmi d'autres, sous la plume de Armindo Biao. L'impersistance, l'inconstance des relations, des certitudes et des identités fait de ces lieux un espace fuyant, et en perpétuelle reconstruction. Dans sa structure et dans ses appropriations, l'espace virtuel n'est que mouvance, mutation, changement. Et toutes les relations sociales en ligne sont très largement baignées d'un imaginaire de la métamorphose, et qui l'on retrouve très largement dans les sources littéraires de l'Internet et des jeux de rôles de la fin des années quatre-vingt.

Il s'agit bien là d'un univers qui, en permanence, perd son unité. Le sol se dérobe, les espaces remodèlent constamment leur apparence dans une géométrie toujours nouvelle et recommencée. Si l'on dit souvent, en évoquant le premier principe deleuzien (1980) sur l'hétérogénéité du rhizome, que n'importe quel point du réseau peut être connecté avec n'importe quel autre, sans qu'il y a ait entre eux aucune relation sémantique ou logique, c'est pour définir l'indéfinissable, un lieu qui n'en est plus un l'instant d'après, et sans lequel toute forme d'existence est rendue sur un mode d'apparition et de disparition, toute forme d'être se réduit à son événement. Deleuze est souvent invoqué par mieux saisir ces formes de paysages. Et les notions de segmentarité paraissent des plus appropriées pour tenter de dessiner une représentation de ces espaces sociaux. Une segmentarité courte, qui met à mal la durée, la persistance, et donc les formes d'expressions de la modernité, que scelle une géométrie euclidienne, et qui s'exprime dans l'identité individuelle, et son expression politique l'Etat.

L'espace ainsi constitué paraît jouer des représentations matérielles; comme si l'espace de représentation sociale, par le biais de la technique, s'offrait à la figure de Circé, première figure que nous utiliseront afin de tenter de mieux comprendre le lien social que semble se jouer sur ce type d'espace.
Circé est une magicienne, usant d'artifice, et dont J. Rousset nous dit qu'"en sa présence l'univers perd son unité; le sol sa stabilité, les êtres leur identité, tout se décompose pour se recomposer, entraîné dans le flux d'une incessante mutation, dans le jeu d'apparences toujours en fuite devant d'autres apparences." (Rousset, J., La Littérature de l'âge baroque en France. Circé et le Paon, José Corti, Paris, 1954.) Cette figure alimentera de manière plus ou moins directe, et avec certaines variations, bon nombre de personnages de la littérature et de l'imaginaire baroque, que l'on retrouve dans l'opéra (Rinaldo de Händel, notamment). Semblant à une sorte de fête permanente, cet espace symbolique est celui où l'ordinaire côtoie l'exception, et l'on le rapprochera de nos terrains électroniques sur lesquels les cours de la bourse avoisinent les poèmes en prose, et les machines à coudre les tables de dissection, sans que l'un ni l'autre ne s'impose d'avantage. Démiurge capricieux d'une création instable, Circé est la maîtresse des lieux, la clé de voûte d'un dédale de personnes et d'idées qu'elle transforme à sa guise.

Ainsi, cet espace aux vertus magiques de transformations, d'inversions, que l'on observe sur l'Internet, trouve-t-il un enracinement, des récurrences et des antériorités, peut-être une généalogie. Et il faut probablement savoir relativiser la nouveauté de tels paysages – électroniques, humaines et sociaux. Car c'est peut-être parce que les technologies de réseau ont permis la subversion de l'espace social moderne – linéaire, identifié, contrôlé – que le resurgissement des espaces fragmentés, piégés, hypertextuels a eu le succès pratique et imaginaire qu'on lui reconnaît.
Cette généalogie, cette permanence nous renvoient à la manière dont Eugenio d'Ors conçoit le baroque, non pas seulement comme une période, close et délimitée dans un espace historique, mais bien plutôt comme un potentiel qui peut s'actualiser dans la variété des moments sociaux. M. Maffesoli nous rappelle que nos cultures sont animées de structures et de constantes anthropologiques, celles-ci se modulant historiquement au gré des espaces et des moments sociaux. Ce qui donne sens à l'observation d'Alain Tapié , commissaire de l’exposition Baroque, vision jésuite, et qui évoque l’histoire de l’art et des cultures, structurée, avant même l’apparition du baroque, entre une peinture de la pose, et une peinture du flux , chacune plus ou moins représentée, mais néanmoins toujours présente.

A cette scène sociale circéenne, s'ajoute un acteur – nous dirons plutôt un comédien – qui nous permet par analogie, de mieux comprendre le jeu social d'apparition et la relation humaine qui prend acte sur l'Internet contemporain. Il faut évoquer la figure de Protée, celui-ci opère sur lui-même ce que Circé inflige aux paysages. Protée n'existe que dans la transformation, la mutation ; toujours mobile, et voué à se fuir pour exister, il s'arrache continuellement à lui-même. Fuyant toute identification définitive, tout assujettissement, toute assignation, tout asservissement que pourraient lui commander les mécanismes de la société totalitaire. Comme l'explique J. Rousset à propos du XVème siècle :"Et l'homme, lui aussi, est en déséquilibre, convaincu de n'être jamais tout à fait ce qu'il est, paraît être, dérobant son visage sous un masque dont il joue si bien qu'on ne sait plus où est le masque, où est le visage."
Image d'une société en pleine mutation, où chacun fuit, par instants choisis, et se soustrait à sa propre identité, la socialité électronique doit être entendue comme le signe discret d'une transformation majeure, qui, à l'instar des révolutions du XX ème siècle qui promirent un changement des rapport sociaux tout en conservant le lien social, dessine une catastrophe euphorique semblable à un ballet des fols des la féerie baroque.
Chacun apparaît ainsi dans un jeu double teinté de sincérité et de futilité, et au-delà de la relation de discussion banale, cette ambiguïté de la parole (écrite) sur l'Internet remet en cause toutes les certitudes érigées dans l'espace social du face à face. Les questionnements que pose l'Internet autour des notions d'auteurs, de signature, de droits d'auteurs, de l'autorité et de la performativité de l'acte de parole confèrent aux socialités en ligne une qualité de symptôme et d'indice forts sur la modification de nos sociétés contemporaines.
La figure protéenne – protéiforme – nous permet de mieux cerner tous les jeux d'identité affichées, simulées, ou cachées qui prennent acte sur les relations en ligne. Le jeu de pseudonymes, les modes graphiques dans la présentation de soi que permettent bon nombre de chat, ou de newsgroups, nous rappellent que tous ces petits artifices ne sont ni absurdes ni nouveaux, et qu'il témoignent probablement de l'émergence d'une socialité que le paradigme baroque permet de mieux cerner.

Cette confusion des genres et des réalités gagne également la poétique de l'amour. Les sites de rencontres se multiplient, et n'ont pas forcément comme objectif de proposer l'équivalent virtuel des agences matrimoniales. Au contraire, c'est bien de frivolité qu'il s'agit, une légèreté fondamentale qui brouille les codes sociaux de l'usage du corps et des sentiments. On y vient pas non plus pour y programmer une économie sexuelle et affective, et son pendant familial et patrimonial, comme l'avait proposé une culture du XIX ème siècle. Et c'est une troisième figure de la littérature baroque qui vient nous éclairer sur cet aspect. Hylas, personnage cultivant la confusion des sentiments, prince de l'inconstance, nous rapporte J. Rousset. "Il est le Don Juan sans tragique." Multipliant les relations amoureuses, il s'épanche et se réalise avec toutes ses conquêtes. "Les aimer toutes, c'est se changer en toutes; c'est se quitter soi-même […]" Transgressant ainsi allègrement l'idée de la fidélité, il symbolise la fluidité des personnages, des situations, des fuites et des étreintes. De même sur le réseau des rencontres, où tout un chacun peut jouer à loisir des relations de séductions multiples et sincères à chaque fois, et dont la forme ultime pourrait mener à une rencontre réelle, bien que ça n'en soit pas réellement le but, l'essentiel de la séduction n'étant jamais un état définitif.

Ce besoin de séduction multiple et insatiable, cette constante fuite et ses formes de transformations, largement occultés et diabolisés par l'économie affective moderne – et par une économie, tout court - paraissent pourtant être là encore à l'état de potentiel. Il s'agirait d'une tension, un "sortir de soi" une extase de soi vers autrui, de l'individu vers le collectif, et dont les formes de subjectivité sociales contemporaines incarneraient la double dimension. G. Simmel avait évoqué cette dimension de l'être humain lorsqu'il évoqué "la parure", en réunissant un être-pour-soi, et un être-pour-les-autres.

Tous ces caractères sociaux, s'exprimant essentiellement par des formulations à la fois discontinues et parfois chaotiques, semblent contourner l'abstraction des schémas d'analyse classiques, et par là même redonner au baroque, son origine étymologique de beauté atypique. Les formes sociales contemporaines en deviennent des perles irrégulières.






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