ARTICLES DE M.M.
L'Imaginaire social
Afin de comprendre l’importance de l’imaginaire qui marque la vie sociale, il faut avoir à l’esprit qu’il y a des “climats culturels” où s’ajustent les pratiques et les représentations, la statique et la dynamique, constituant par là la musique spécifique qui baigne l’activité et la vie de tout un chacun, inexplicables sans cela.
    Le mot musique peut permettre de comprendre l’aspect lancinant qu’a parfois cet esprit du temps “imaginal”. On n’échappe pas à son emprise, et plus d’une fois on va se surprendre à la fredonner. Il faudrait en parler en termes d’épidémiologie tant la contamination y joue un grand rôle. Ainsi nombreuses sont les situations où de proche en proche l’excitation se répand. Il est non moins fréquent de voir l’émotivité et les sentiments submerger les blocages ou les barrières intellectuelles de tel ou tel individu par ailleurs parfaitement rationnel. Et ce dans tous les domaines : le religieux bien sûr, mais aussi le musical, le sportif, le politique. C’est ainsi que l’on peut comprendre et analyser cet étonnant phénomène qu’est la mode, qui prend naissance dans le besoin de se singulariser, mais qui ne peut exister qu’en sécrétant l’imitation la plus plate. La mode, vestimentaire, idéologique, langagière, etc., traduit bien cette “inflation du sentiment” suscitée par l’atmosphère ambiante.
    Ce “devenir mode du monde” est utile pour comprendre que l’individu n’est pas, ou n’es plus maître de lui. ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas acteur. Il l’est, certes, mais à la manière de celui qui récite un texte écrit par un autre. Il peut ajouter l’intonation, y mettre plus ou moins de chaleur, éventuellement introduire une répartie, il reste cependant prisonnier d’une forme qu’il ne peut en aucun cas changer à son gré. En ces temps où il est de bon ton de parler d’individualisme, où il semble difficile de mettre en question cette pensée convenue, il n’est pas inutile de rappeler l’évidence empirique de l’imitation forcenée, de cet instinct animal qui nous pousse en général à “faire comme les autres”. L’individu est dès lors entraîné par l’imaginaire frémissant de la masse comme par une force qui lui est extérieure, indifférente à son être et à sa volonté individuel. Alors que pourtant cette masse est constituée exclusivement de tels individus.
    Le cadre est bien dressé. Il peut même y avoir conscience de cet entraînement, rien n’y fait. C’est  comme si je mettais entre parenthèses ce qui fait la qualité propre de ma personnalité : pour un moment plus ou moins long, je deviens étranger à moi-même. Il n’est que de voir les conformismes de pensée, l’aspect clanique des regroupements, les intolérances théoriques dans le milieu intellectuel, qui devrait être le plus étranger aux phénomènes de mode, pour apprécier la justesse de telles observations. En fait, pour reprendre une hypothèse formulée dans un ouvrage antérieur (Le Temps des tribus, 1988), l’on doit reconnaître qu’il est des époques où vont prédominer la contagion affectuelle, les phénomènes émotionnels, époques à dominante “imaginale” donnant naissance à un tribalisme exacerbé. La massification de la culture, des loisirs, du tourisme, de la consommation, est bien sûr la cause et l’effet d’un tel tribalisme. Il est non moins clair, afin de préciser ce qui a été déjà dit sur ce sujet, que ce dernier ne peut (re)naître que lorsque l’imaginaire prend le dessus sur la simple raison. Parce qu’il favorise l’imaginaire, le ludique, l’onirique collectif, il conforte les micro-regroupements. Il en est, en quelque sorte, la châsse qui les protège et les met en valeur.
    L’accent mis sur l’imaginaire et sur les contaminations qu’il impulse peut éclairer d’un jour nouveau la dialectique existant entre représentations individuelles et représentations collectives. Comme pour tous les aspects de la vie sociale, la modernité avait fondé son assise sur la conviction que celles-ci étaient le fruit d’un déterminisme rationnel, cheminement propre à l’individu, bien sûr, et qui était le fait de l’éducation et des diverses formes de socialisation, mais également cheminement global de l’humanité qui, partie de la situation primitive et barbare que l’on sait, en était arrivée à ce point de civilisation où tout était mesuré à l’aune de la raison. Le “progressisme” ou le “développementalisme” optimiste des temps modernes se trouve ainsi résumé : combattant puis vainquant les forces obscures de l’irrationalisme, les représentations individuelles permettaient à tout un chacun de diriger sa vie, selon ses convictions, pour le plus grand bien de son épanouissement. De même, contractuellement, c’est à dire d’une manière raisonnée, ces représentations ne manquaient pas, par additionnement conscient, de constituer des représentations ou des systèmes de représentations collectives qui, eux, permettaient de diriger la vie publique, que ce soit celle des états-nations, ou celle d’autres ensembles organisés sur le même modèle.
C’est ainsi que l’on peut définir la modernité par l’adage : “politique d’abord”, ou encore “tout est politique”. Celle-ci étant l’expression d’un “ego” transcendant (J. P. Sartre), séparé et distinct d’autres “egos” non moins transcendants avec lesquels il fait société.
    Mais si un tel schéma, qui s’est élaboré à partir de la renaissance et s’est conforté dans les deux siècles passés, a été pertinent jusqu’à nos jours, on peut dire que dans le balancement cyclique des histoires humaines il est en train de laisser la place à une autre configuration. Il me semble qu’à la distinction des représentations séparées est en train de succéder la fusion des émotions communes. Apollon versus Dionysos. Dans un tel schéma, la puissance, qui est celle de la sociabilité de base, qui est celle de la force instituante, a pu être, durant tout un cycle, canalisé par le pouvoir institué (social, économique, politique), mais elle n’en a pas moins exercé une pression souterraine qui explose à la première occasion. Un autre cycle, alors, recommence. Au cours de celui-ci, les “représentations” de tous ordres sont rien moins que rationnelles ou plus exactement intègrent toute une série de paramètres spirituels qui fonctionnent moins sur la conviction que sur la fascination et la contamination. Ces représentations exercent une forme d’action “osmotique”, forme d’autodiffusion qui n’emprunte plus les canaux traditionnellement définis par le rationalisme occidental.
    C’est à la lumière de ce renversement qu’il faut apprécier les divers fanatismes religieux, les mouvements de masse, l’effondrement des systèmes idéologiques les plus rigides, la chute des régimes politiques et des dictatures apparemment très solides, toutes choses qui résultent de la pression irrésistible de “nous” fusionnels dont le ciment est fait d’idées communes contaminant, de proche en proche, des foules de plus en plus importantes. Cette pression, d’abord souterraine puis explosive, des idées communes est une constante des histoires humaines, mais elle s’exprime brutalement dans les périodes de passage à une ère nouvelle, d’où l’intérêt sociologique d’analyser leur émergence, ne serait-ce que pour comprendre le fondement d’une culture en train de naître. A l’instar de la Genèse qui parle de “l’esprit de Dieu flottant sur les eaux”, tous les mythes de fondation font appel au nébuleux, au fluide, au mouvant. Avant de se solidifier en civilisation, la culture est donc affaire d’imaginaire.

Michel Maffesoli
Professeur à la Sorbonne

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