ARTICLES DE M.M.
LA CONNIVENCE IMPENSEE

Martin Heidegger et Claude Lévi-Strauss

La connivence impensée[i]

 

L’ouvre de Claude Lévi-Strauss a fait l’objet d’une lecture extrêmement rationaliste, telle que celle développée dans Les Cahiers d’études rationalistes ou les Cahiers pour l’analyse dans les années 1960. Une lecture qui n’a pas seulement enfermé l’anthropologue dans une compréhension hyper-rationaliste mais fait de lui une « vache sacrée ». Une consécration paradoxale : Tristes tropiques ou Race et histoire nous confrontent à un relativisme absolu qui met totalement en litige les lecteurs les plus rationalistes de sa pensée. En fait, toute son œuvre – on l’a trop oublié – est largement une antipensée française.

Dans le vrais sens du mot, le relativisme désigne la capacité à mettre en relation des choses différentes et, comme Lévi-Strauss l’a appris de Wilhelm Dilthey et de George Simmel, à relativiser une culture par une autre. Le secret du relativisme, c’est que le « phatique » relativise le « pathique ». Ce n’est donc pas un hasard s’il a crée une œuvre qui est une écosophie avant la lettre.

De façon très significative, l’anthropologue a écrit : « Les hommes ont toujours aussi bien pensé ». Opposant une sensibilité holistique au rationalisme dualiste hérité de Léon Brunschvicg, Claude Lévi-Strauss, au moment même où il choisit de fuir la France et de partir pour le Brésil, envisage l’existence d’un autre rapport à la nature. Un rapport qui n’est pas simplement instrumental, qui ne doit rien au cartésianisme et où, pour parler comme Theodor Adorno, la nature n’est pas uniquement un Gegenstand (objet) – mais un Gegenspieler (partenaire).

Ultimement, son inclination anticartésienne l’a conduit à s’interroger aussi sur les limites d’un certain universalisme. À partir de ses premières expéditions, il n’a eu de cesse de se demander si l’universalisme n’était pas également compromis dans le saccage du monde. À la fin du XIXe siècle, dans le sillage des missionnaires et de leurs conquêtes civilisatrices justifiées par les Lumières, on a assisté à une sorte d’envahissement des grands valeurs universelles. Dans une séquence temporelle très brève – de 1868 fin de l’ère Meiji, à 1888, année où le Brésil choisit d’inscrire sur ses bannières la devise d’Auguste Comte, « Ordem e progresso » -, le monde s’est mis à fonctionner selon une logique du devoir être. Thomas Kuhn l’a admirablement expliqué : à partir de la fin du XVIIe siècle, c’est précisément ce fonctionnement qui va faire la différence - et l’avance – de l’Europe vis-à-vis de l’Extrême Orient : un combiné, de foi en la Raison et de sacralisation de l’avenir et de culte de la valeur-travail. Mais, comme l’a montré justement Lévi-Strauss, c’est au nom de cette philosophie de l’histoire et de l’action prométhéennes que les ethnocides ont été perpétrés.

De ce point de vue-là, la critique du saccage du monde que l’on trouve chez Claude Lévi-Strauss peut être rapprochée de la critique heideggerienne de la dévastation de la Terre par la Métaphysique. La Métaphysique, c’est un dispositif de pensée qui consiste à ne pas prendre au sérieux la physique, à toiser la matière, à mépriser le corps – bref à tenir pour quantité négligeable ce qui relève d’une conception sensible du monde. La métaphasique, c’est un mathein, autrement dit une intelligence, qui se défie du pathein, de la sensibilité, au motif que la Raison humaine devrait forcément conduire à l’unité.

Chacun dans leur voie propre, Heidegger comme Lévi-Strauss, a pensé en résistance à cette Raison unique. L’anthropologue, lui, a conduit cette résistance de la façon la plus rusée. En construisant une œuvre qui, à bien des égards, était du vrai romantisme – mais d’une façon voilée, et aussi imparablement rigoureuse que le Descartes dans la VIe des Méditation métaphysiques. En écrivant une phrase comme « Les hommes ont toujours bien pensé » il s’oppose en profondeur à la marche royale du Progrès ; il montre qu’aucune linéarité ne mène sans heurts et sans retour de la barbarie au triomphe de l’Esprit absolu et que l’histoire est feuilletée.

Lévi-Strauss est rejoint par Heidegger sur un point plus précis encore. Comme Heidegger, il a refusé le dualisme, il a rejeté le subjectivisme qui consacre le divorce du sujet et de l’objet. Tournant le dos à Corneille – « Je suis maître de moi comme de l’univers » -, il a opté pour ce qu’on appellerait aujourd’hui l’holisme. Heidegger partage, avec Lévi-Strauss la perspective de la Ganzheit, de l’entièreté chère aux mystiques rhénans. Dans La Dette impensée, Marlene Zarader souligne que Heidegger, tributaire qu’il était de la métaphysique allemande, ne s’en est pas tenu au fétichisme de l’allemand et du grec qu’on lui a souvent reproché. Et qu’il a accompli un Schrittzurück, un « rebroussement » jusqu’à ce que les Grecs appelaient l’agrios (que les Latin traduisent par paganus). Un Schrittzurück qui n’est pas sans rapport avec la « pensée sauvage » lévi-straussienne et qui a abouti, comme elle, à rétablir un rapport viscéral avec la nature.

A l’opposé du sujet agissant sur un objet, la pensée sauvage, qui doit beaucoup au concept de participation chez Lévy-Bruhl, fait signe vers une vraie connaissance, qui est connaissance du sujet et de l’objet (cumnascere, naître avec). En fait, il y aurait à réfléchir au lien étroit qui unit la pensée lévi-straussienne et la philosophie allemande. Contre la paranoïa de la métaphysique occidentale, l’humilité à l’œuvre tant chez Lévi-Strauss que dans le Schrittzurück heideggerien dérive du romantisme allemand. C’est un geste qui, au sujet agissant sur l’objet, substitue un sujet en proie à la dimension du tragique, par-delà la séparation mutilante de l’homme et de la nature.

Confrontée aux ouvertures heideggeriennes, la pensée de Lévi-Strauss s’avère être de la dynamite à effet retard. Car la fameuse « tribalisation », dont il a pressenti l’avènement et que j’ai moi-même théorisée, n’est que la réponse différée de nos contemporains à la tentative d’unifier le monde de façon totalitaire. Résister au hors-sol planétaire et à sa domestication silencieuse de l’Etre : c’est le programme que recouvre la référence de Lévi-Strauss au mythe d’Antée, ce dieu de la mythologie qui, chaque fois qu’il était blessé, touchait la terre et renaissait. Comme Heidegger, Lévi-Strauss nous appelle à un (ré)enracinement dynamique, à l’opposé du cognitif et du Ciel ouranien. Un (ré)enracinement tellurique, qui éloigne passablement Lévi-Strauss du rationalisme auquel certains de ses émules, qui ont professionnalisé l’anthropologie, cherchent à réduire la portée de son œuvre.                                                                                          

                                                            Michel Maffessoli

 



[i] Ce texte est paru dans « Claude Lévi-Strauss. Le penseur du siècle », Le Magazine Littéraire, N°475, Mai 2008.

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