ARTICLES DU GESCOP
Pour une éthique du risque
Ceaq

Intervention aux journées du CeaQ 2007

Aurélien Fouillet

Pour une éthique du risque.

 

Mon travail de recherche s’insère tout d’abord dans le déroulement des séminaires du GESCOP qui se sont intéressés cette année à l’élaboration d’une épistémologie des sciences sociales à partir des théories de la complexité. C’est-à-dire la théorie du chaos déterministe, la théorie systémique, mais aussi la thermodynamique ou la théorie des systèmes dissipatifs. Toutes ces théories ont en commun un changement de paradigme concernant l’élaboration du savoir, mais aussi concernant les prétentions du savoir. En effet, la science moderne et positiviste s’est trouvée mise à mal avec l’apparition du second principe de la thermodynamique, de la mécanique quantique et de la physique statistique. Le paradigme dominant alors, qui était celui d’une vision mécaniste et déterministe du monde s’est trouvé confronté à des réalités indéterminées, et même plus encore indéterminable. Le principe d’incertitude d’Heisenberg officialise l’indétermination consubstantielle à la connaissance du monde microphysique (expliquer : impossibilité de connaître simultanément la position et la vitesse d’un objet quantique). Mais ce paradigme ne s’est pas arrêté là. Lorentz, en étudiant la forme des nuages a constaté l’existence du premier macro-système chaotique : le climat. La météorologie s’est alors trouvé propulsée au rang de première science du chaos et a fait des petits dont la théorie du chaos déterministe de Prigogine ou encore la théorie des catastrophe de Thom. Ces différentes théories placent alors l’étude du monde comme étude du chaos (le chaos n’est pas associer ici au seul désordre, mais aussi à ce qui est indéterminé, cf. étym. Informe, mythe du démiurge). Chaos qui n’est plus alors présenté comme une situation limite ou comme le fruit d’une connaissance imparfaite liée à la finitude de notre capacité de connaissance, mais bien à une indétermination du monde lui-même. Le chaos n’est plus à la marge, c’est bien l’ordre et le déterminé qui se retrouve marginalisé.

 

Ce changement de paradigme scientifique nous semble se retrouver dans ce que l’on pourrait appeler l’esprit du temps. Le corps social n’envisage plus le risque comme quelque chose à minimiser ou à éradiquer (stratégie qui, comme nous le verrons n’est d’ailleurs pas sans danger) mais plutôt comme quelque chose avec lequel il nous faut apprendre à vivre. On voit d’ailleurs comment les sociétés d’assurances ont pris acte de ce créneau, et ce d’ailleurs dans le dernier spot de publicité de GAN, où un père prévoyant s’est assuré sur la vie pour permettre à ses enfants de vivre et de faire des études malgré sa disparition. Le ton même du spot est révélateur. « Je suis mort ce matin, mais j’ai une assurance » alors ce n’est pas grave semble nous dire GAN. On retrouve également cette volonté dans le droit où apparaît une volonté d’indemnisation des victimes de risques, volonté qui nous semble marquer à la fois la reconnaissance de l’irréductibilité des risques, mais aussi un moyen d’apprendre à vivre avec. Mais on peut également s’interroger sur le récent engouement pour le poker que nous avons connu en décembre dernier. N’est-il pas lui aussi la manifestation de cette tendance à vivre avec le risque ? Bref, autant d’indicateurs d’un changement de perception du risque, qui ne sont pourtant pas souvent analysé dans ce sens...

 

Cependant, il nous semble que le risque a pris également une dimension sociétal, c’est-à-dire source de création d’un nouvel ordre social. Nombre de recherches du CeaQ, ou proche du CeaQ nous indiquent d’ailleurs un tel changement. On peut citer ici les travaux de Lionel Pourtau sur les comportements à risque dans les free parties, par exemple. Mais comment le risque, envisagé jusqu’alors comme source de déstructuration et de mise en danger peut être envisagé comme source de recréation sociétale ? Les valeurs modernes arrivent à saturation comme le montre l’œuvre de Michel Maffesoli et de nouvelles valeurs sont en gestations. Cette gestation comment se passe-t-elle ? Quel processus permette à une société de se renouveler ?

 

Pour le dire brièvement il nous semble que pour comprendre la place du risque dans ce processus il nous faut l’envisager sous l’angle de la dépense, de la consumation pour reprendre la notion développée par Bataille dans La part Maudite. Pour bien comprendre cela, faisons un détour bref par la philosophie de Jean-Marie Guyau. Dans son livre Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, Guyau nous invite à envisager le problème social sous l’angle du problème de la vie. On comprend aisément qu’il est difficile de soustraire le vivant au social. Sans être vivant pas d’être social donc pas de société. Les premières lois, ou tendances, auxquelles obéissent les processus sociaux sont pour Guyau les tendances fondamentales de tout être vivant : conserver et accroître sa propre vie. C’est-à-dire persévérer dans son être. Cette analyse nous semble devoir être mise en perspective ici avec l’analyse que fait Ulrich Beck de nos sociétés dans son livre La société du risque. Ce dernier, nous présente en effet nos sociétés comme des sociétés du risque, car sortie des problèmes de pénuries, c’est-à-dire, pour le dire comme Guyau, des problèmes de conservation de la vie. Nos sociétés se tournent alors vers la seconde tendance caractéristique du vivant, accroître sa propre vie, c’est-à-dire élaborer de nouvelles potentialités en dépensant l’énergie accumulée. La boucle est bouclée, la dépense, acte superflue voire suicidaire dans le processus de conservation primaire, se retrouve maintenant au cœur de l’activité sociale. On peut d’ailleurs également voire la dépense comme un luxe, un superflue, mais c’est désormais un superflue que l’on peut se permettre pour reprendre l’analyse de Guyau dans l’Art au point de vue sociologique. Une société peut se permettre le superflue parce qu’elle a de l’énergie à dépenser. Mais, lorsque la dépense se fait prise de risque ne remet-elle pas en danger la conservation ? Il est bien évident que si, mais comme le dit bien le bon sens populaire « qui ne risque rien n’a rien ». Dans un monde de valeurs saturées, la porte de sortie se trouve dans la prise de risque, la mise en jeu de ces valeurs afin de les confronter aux nouvelles réalités sociétales, au nouvel environnement. Guyau va même jusqu’à poser l’amour du risque comme un des cinq équivalents du devoir (devoir qu’il faut comprendre ici comme applications des tendances fondamentales de la vie).On rejoint ici ce que nous avons dit au début de notre intervention concernant les théories de la complexité.

 

Expliquons-nous sur ce point. Le second principe de la thermodynamique nous dit que l’entropie (c’est-à-dire le désordre) augmente dans tout système proportionnellement au temps. Or, on observe dans notre monde l’apparition d’organisation complexe et même d’organisations de plus en plus complexe. Comment comprendre ce paradoxe ? Il se trouve simplement que les systèmes complexes, comme un tourbillon dans une rivière, une société ou un être vivant, s’organisent et se conservent par leur confrontation au chaos et la fluctuation qui en découle. C’est ce que Prigogine appel l’ordre par fluctuation, ou ce que Atlan appel l’auto-organisation par le bruit. Les systèmes complexes se caractérisent alors par leur état de métastabilité. C’est-à-dire un état qui se trouve perpétuellement sur une crête située entre l’ordre et le chaos. Ordre et chaos deux pôles opposés signifiant pour tout système complexe la fin de celui-ci. Mais ces deux pôles associés dans une organisation complexe permettent l’apparition d’un équilibre mouvant en constant renouvellement. L’organisation complexe, pour se conserver a besoin de l’énergie du chaos, mais elle doit également dépenser cette énergie afin de ne pas être elle-même transformée en chaos. Pour cela, elle se réorganise en intégrant ce chaos. On retrouve ici le jeu de l’instituant et de l’institué. Mais on retrouve surtout la notion d’Anomie telle qu’elle est développée par Guyau. C’est-à-dire une anomie source de troubles créateurs et porteurs de nouvelles potentialités d’accroissement. On comprend aussi comment l’amour du risque, comme équivalent du devoir, est l’expression des tendances fondamentales de la vie. Le risque est alors, selon nous, à penser à partir de cette logique de la dépense, de la consumation que l’on retrouve dans la philosophie de Guyau ou de Maffesoli et dans les sciences contemporaines.

 

De la gestion des risques, il nous semble donc que notre époque, se dirige vers une éthique du risque. C’est-à-dire un mode à partir duquel nous tenons compte de la dimension tragique du risque, c’est-à-dire sa réalité irréductible, et qui nous pousse à élaborer des stratégies pour apprendre à vivre avec. On pense ici, aux compagnies d’assurances, mais aussi à la science-fiction et à la littérature en générale qui nous permet de nous projeter dans des réalités où des risques présent se seraient réalisés et à envisager dès lors des réponses à ces actualisations.

Mais vivre avec, ne veut pas seulement dire se faire une raison, ou chercher des stratégies pour contrecarrer ou compenser les risques. Vivre avec, comme nous avons essayé de le montrer ici, c’est aussi envisager le risque comme processus nécessaire à l’élaboration d’une société et donc vivre avec le risque c’est aussi vivre avec le souci d’élaborer un nouveau monde social. Prendre en compte la réalité complexe du phénomène sociétal, c’est-à-dire sa dimension d’état métastable, et donc envisager le risque comme une condition nécessaire à son existence et à son renouvellement. L’amour du risque dont parle Guyau nous semble ici une clé éclairante pour comprendre certains comportements à risque, qui peuvent sembler absurdes si l’on se place dans un paradigme purement rationaliste. Cependant, il faut bien entendu apporter une mesure à tout cela pour ne pas tomber dans la caricature, et peut-être serait-il bon de reprendre la notion d’homéopatisation développée par Maffesoli dans la Part du diable. Homéopathisation où sont réfrénés l’instinct sauvage et la violence fondatrice au cœur de toute société et présent dans tous ces comportements à risque. Dans cette perspective il nous semble aussi qu’il y a apparition d’un mode ludique du risque, qui s’exprime dans une moindre importance dans l’engouement pour le poker, mais que l’on retrouve aussi dans la pratique des sports extrêmes (sauts à l’élastiques, parachutes, rafting, etc…) où l’on va jusqu’à mettre en jeu son propre corps. L’homéopatisation du risque se manifeste alors sous la forme du jeu, du pari, de la mise. C’est le mode du « qui ne risque rien n’a rien ».

 

Pour conclure notre intervention nous souhaiterions citer tout d’abord Henri Atlan, voici ce qu’il écrit : « Une éthique vraie, nous permettant d’utiliser au mieux cette liberté, serait la loi nous permettant de savoir comment intervenir dans ce combat incessant entre la vie et la mort, l’ordre et le désordre, en sorte d’éviter toujours un triomphe définitif de l’un quelconque sur l’autre, qui est, en fait, l’une des deux façons possibles de mourir complètement, si l’on peut dire, par arrêt du processus soit dans un ordre définitivement établi, inamovible, soit dans un désordre total. » Citation qui résume bien l’ensemble de notre intervention et qui nous invite à réfléchir sur les façons dont s’élaborent aujourd’hui cette éthique du risque qui semble être le symptôme du vitalisme sociale. Enfin, nous souhaiterions conclure sur cette célèbre sentence d’Holderlin : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve » qui résume parfaitement l’esprit du temps que nous avons essayé de décrire ici.

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