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Aurélien Fouillet (épistémologie des sciences sociales, philosophie morale, philosophie des sciences, sociologie du risque, sociologie du jeu).
Doctorant en Sociologie à l'Université Paris V René Descartes
"Res in ludio : L'esprit du jeu dans les sociétés contemporaine"
Chercheur au CeaQ
Membre du Réseau international d'études sur les jeux In Ludio.
Fondateur de la Revue La Tête qui manque.
Membre de la rédaction des Cahiers européens de l'imaginaire.
Co-Responsable du GESCOP (Groupe d'études sur les phénoménologies compréhensives et phénoménologiques).
Responsable du GEIST (Groupe d'étude sur l'éthique, l'imaginaire et la santé).
Lauréat du prix 2007 de Master 2 du cancéropole d'île de france.
Réédition de l'esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, de Jean Marie Guyau, aux éditions allia.
http://www.lescahiers.eu/auteurs/aurelien-fouillet/
http://www.cairn.info/publications-de-Fouillet-Aur%C3%A9lien--26727.htm
http://www.rsr.ch/#/la-1ere/programmes/l-invite-du-12h30/?date=28-01-2011
aurelien.fouillet@gmail.com
Avant propos du numéro de Sociétés : L'esprit du jeu.
La valeur, le ludique et le postmoderne :
L’esprit du jeu dans les sociétés contemporaines.
La valeur est une notion large qui recouvre tout aussi bien les principes moraux que la valorisation économique ou encore les qualités de combat et de bravoure des chevaliers du moyen âge. Si l'on doit ici en proposer une définition transversale, afin d'en étudier le mouvement de la modernité jusqu'au monde contemporain, il s'agit de dire qu'elle est ce par quoi l'existence est donné au monde (existere : se tenir (sistere) au dehors (ex)), ce par quoi le monde est en dehors de nous – mais pas sans nous. Comme nous allons le voir c'est par et au travers du jeu que cette existence est rendu possible.
Avec la modernité, la valeur a trouvé sa source dans la distinction cartésienne entre res extensa et res cogitans. C'est à dire dans la distinction entre une chose pensante (le sujet) rationnelle, et une chose étendue (l'objet) quantifiable. La valeur ontologique de l'objet, c'est à dire son existence est alors posée par le sujet lui-même, fondateur de tout existant. Autrement dit, la valeur devient l'expression de ce rapport entre un sujet rationnel fondateur et un objet rationnellement fondé. Elle exprime cette relation hiérarchique entre un homme maître et possesseur de la nature et une nature à rationnaliser, à arraisonner.
De cette relation de domination allait naître une position économique de pénurie, c'est-à-dire la volonté de civiliser une nature sauvage vis-à-vis de laquelle l'homme se sentait en défaut. Il s'agissait de produire de quoi se protéger de la Nature. Avoir les moyens de se nourrir, de se loger et de se vêtir. C'est le début de l'urbanisation du monde, ou pour reprendre une expression d'Hannah Arendt d' "une croissance contre nature du naturel", c'est-à-dire de ce qui "est habituellement considéré comme l'augmentation en accélération constante de la productivité".[1] La valeur allait prendre la forme d'une accumulation. Accumulation de biens, mais aussi accumulation de savoirs au travers du positivisme. Il s'agit alors de s'approprier une valeur, c'est-à-dire d'en déposséder le monde.
Mais Weber a bien montré les limites de cette rationalisation du monde. Elle a conduit à ce qu'il a appelé un désenchantement. C'est-à-dire une mise au second plan du religieux, du magique et du sacré, finalement du sens. Si l'on poursuit cette analyse avec les propos de Sahlins sur l'économie des sociétés primitives et ceux de Beck concernant l'économie du risque, on s'aperçoit alors que nous sommes passés d'une économie de la pénurie/accumulation à une économie de l'abondance/risque. Cela se manifeste notamment dans la finance spéculative, qui est certainement l'exemple paradigmatique d'une société qui cherche à produire de la valeur au moyen de la perte, du sacrifice. Mais cela se manifeste aussi dans la transformation du modèle de valeur produit par internet. Ici, il ne s'agit plus de déposséder pour s'approprier une valeur. L'appropriation démultiplie plutôt la valeur. Chaque copie d’un fichier multiplie sa présence sur la toile. Il s'agit donc de constater une transformation contemporaine de la production et de la signification de la valeur. La question est alors de savoir quel type de valeur est produit, et par quels moyens?
Pour comprendre quel type de valeur se manifeste dans le monde contemporain, il faut d'abord comprendre quelle "béance" la modernité a laissé dans le mode d'existence de l'homme. « Ce n’est pas dans la contemplation du passé que nous devons chercher les bases d’une analyse du non-institué, mais dans les convulsions de notre réalité, au moment où surgissent les béances. »[2] Comme nous l'avons vu, c'est au travers de la rationalisation du monde, et plus particulièrement au travers de la science et de la technique que la modernité a cherché à produire de la valeur. Mais dès lors, et c'est ce qui explique en partie le désenchantement Wébérien, la question de la signification du monde et de la place de l'homme dans ce monde est évacuée. Comme l'a bien montré Kant, la Science s'occupe du "comment" et ne pourra jamais s'occuper du "pourquoi" qui est d'ordre métaphysique. La modernité laisse donc vacante la question du sens. Le sujet fonde le monde, et s'en retrouve maître et possesseur, mais du même coup il se retrouve sans signification vis-à-vis de sa propre place dans ce monde qu'il fonde. L’homme dans le monde ressemble à se quantum individuel qui compose la foule solitaire décrite par Charles Baudelaire.
La modernité remplace alors la signification par la consommation, ou pour le dire avec Augustin Berque : "Certaines sociétés disent ce manquent-à-être sous la forme du totémisme, d'autres sous celles du monothéisme, etc...; tandis que la modernité quant à elle, a engendré la croyance qu'il pourrait être comblé par la consommation des étants eux-mêmes."[3]
Mais le réenchantement qui se donne à voir dans la postmodernité va à l'encontre de ce processus de dé-signification et de consommation/accumulation. On assiste au retour d'une certaine forme de sacré, c'est-à-dire au retour de ce qui donne sens et valeur à l'homme et à sa place dans le monde. De ce qui fonde le monde et son organisation, c'est-à-dire les rapports entre les êtres (cf. Elliade). Cela apparaît, notamment, dans la modification du rapport à la technique, où celle ci n'apparaît plus simplement comme "bâton de pouvoir", comme expression de la distinction sujet/objet, mais où se joue, aussi, ce que Berque appelle une introjection, c'est-à-dire que "Le symbole joue en sens inverse de la technique [et vient la compléter]. Celle-ci est bel est bien une extériorisation, qui prolonge notre corporéité hors de notre corps jusqu'au bout du monde ; mais le symbole est au contraire une intériorisation, qui rapatrie le monde au sein de notre corps."[4] C'est ce que l'on voit avec l'iphone, ou avec la wii et qui s'exprime plus généralement avec la notion d'affordance. La valeur qui est alors en jeu est celle de la signification et donc d'une certaine forme de sacré. C’est alors l’expérience technologique qui fonde la communauté. On ne possède plus simplement un ordinateur comme un simple outil. « On est mac » ou « on est pc ». La technologie, en tant que promesse relationnelle, devient alors un mode de vie. Ou pour reprendre la terminologie de Wittgenstein, le jeu de langage que nous jouons actuellement avec les NTIC correspond à une forme de vie qui est la notre. C’est de la compréhension et de la description de cette forme de vie dont il sera question dans cette thèse.
Pour comprendre comment le contemporain produit du sacré, revenons à la généalogie que nous en propose Nietzsche dans la généalogie de la morale. Voici ce qu'il écrit : « on reconnaît donc une dette qui même ne fait que croître, du fait que ces ancêtres, dans leur survivance comme puissant esprits, ne cessent d’accorder de par leur force de nouveaux avantages et de nouvelles avances à leur descendance. » [5] C'est alors par l'être-en-dette que le sacré apparaît. C'est-à-dire qu'il y a ici production au moyen de la perte.
Le jeu est dépense et sacrifice, et il semble bien que nos sociétés du risque (Beck), semblent exprimer cette même tendance. C'est à dire cette violence banale et fondatrice (Maffesoli[6]), qui est aussi violence sacré du jeu. La crise financière en étant peut-être le paradigme le plus ostentatoire. Le degré de spéculation des places financières mondiales n’est, en effet, pas sans rappeler les sacrifices pléthoriques des Aztèques ou même du Potlatch ou de la Kula. Dans tous ces cas on assiste à des sacrifices situés dans une autre sphère que la sphère profane et quotidienne. La finance spéculative, comme son nom l’indique, se situe elle-même dans une réalité où toute dépense est rendue possible. Il s’agit bien sûr d’accumuler de la richesse, mais le processus de cette accumulation est en définitive celui de la dépense sans limite et de la consumation.
Faut-il y voir une résurgence de « Ce coup de génie du christianisme [pour reprendre une expression de Nietzsche] : Dieu se sacrifiant lui-même pour payer la dette de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même, Dieu comme seul capable de racheter l’homme de ce dont l’homme lui-même est devenu incapable de se racheter. »[7] ? C'est-à-dire ce nécessaire besoin qu'à l'homme de se mettre en relation avec un sacré qui le dépasse et lui donne sens ? Une expression contemporaine de l’être-en-dette de l’être humain ?
Ces excès communs, de la valeur, du luxe, de la dépense, de l’érotisme, du sacrifice, qui prennent aujourd’hui une forme ludique, apparaissent comme manifestations séminales d’une tendance plus viscérale encore, qui habite l’homme et en relance l’être : Ilinx, c’est-à-dire l’ivresse d’un jeu total, à la fois origine et fin d’un sentiment océanique vertigineux.
Le jeu est superabundans nous dit Huizinga. Son existence affirme radicalement la position particulière de la vie dans l’ordre du monde. Aussi le jeu se situe-t-il en deçà, mais aussi au-delà de toute culture, de toute valeur. Il n’est donc pas étonnant qu’on en retrouve d’intenses expressions dans une contemporanéité mutante, entre une modernité à bout de souffle et des esquisses postmodernes ou transhistoriques. Où le jeu se manifeste comme lieu de passage, espace dans lequel on s’échappe d’un pan de réalité exsangue, à travers des rites improvisés de (re-)création cosmique, comme les rondes des enfants qui rappelle ces rites du centre féminin sacré que l'on retrouve notamment à Stonhedge (cf. Documents). Le jeu est ce moment d’illusion (in-lusio : « entrée dans le jeu ») densifiant le réel. Par lui, l’homme tend à l’exacerbation d’un vivre-ensemble par et pour l’imaginaire – qui a tant fait défaut aux idéologies d’une modernité industrieusement prométhéenne. L’exception, le secret, le partage sont autant d’aspects du jeu qui s’expriment dans des formations éphémères et mêlées (communautés transversales de World of Warcraft et Second Life, carnavals schizophrènes des cosplay ou du noctambulisme).
Ainsi, comme nous invite à le penser Huizinga, c’est « Dans la forme et dans la fonction du jeu, qualité spécifique, que la conscience qu’a l’homme d’être intégrée dans le cosmos trouve sa première expression, la plus haute et la plus sainte. Dans le jeu pénètre peu à peu la signification du drame sacré. Le culte se greffe sur le jeu. Le jeu en soi fut toutefois le fait initial. »[8]
Ainsi, les jeux et le retour des rites ont de nombreuses illustrations dans nos sociétés. Le poker, réel ou virtuel, nous semble un bon exemple de ce phénomène qui prend de l’ampleur. Mais la décision de Nintendo de développer une console telle que la Wii, où chacun des joueurs impliquent sont propre corps et où la plupart des jeux développés sont des jeux de sociétés est peut-être une illustration encore plus frappante de cette tendance.
[1] H. Arendt, Condition de l'homme moderne, éditions Calmann-Lévy, coll. Pocket, Paris, 2007, p. 87.
[2] Jean Duvignaud, Anomie. Hérésie et subversion, éditions Anthropos, 1973, p. 87.
[3] A. Berque, Ecoumène, éditions Belin, coll. Belin Poche, paris, 2009, p. 210.
[4] Idem, p. 206.
[5] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, 2ème dissertation, §19, éditions Gallimard, coll. Folio Essais, Paris, 1989.
[6] cf. Michel Maffesoli, Essais sur la violence banale et fondatrice, CNRS Editions, Paris, 2008.
[7] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, 2ème dissertation, § 21, éditions Gallimard, coll. Folio Essais, Paris, 1989.
[8] Homo Ludens Essai sur la fonction sociale du jeu, éditions Gallimard, coll. Tel, Paris, 2008, p. 37.
Travaux de Recherches
Master 1: "L'idée de Morale dans l'oeuvre de Jean-Marie Guyau. Etude sur l'Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction." (Université Paris 1, sous la direction d'Hélène Politis)
Dans ce travail nous avons cherché à dégager et à expliciter la théorie morale de Jean-Marie Guyau. A partir de l'étude de l'Esquisse et des influences de Guyau (Spencer, Kant, Fouillée) nous avons éclairer le chemin menant à une morale anomique de l'autonomie. Ainsi, nous avons montré comment Guyau fonde, à partir de l'individualité de l'être vivant, une morale permettant de concevoir un individu autonome, sans pour autant tomber dans les paradoxe de la philosophie kantienne ou de la philosophie nietzschéenne.
Enfin, nous avons également cherché à mettre l'oeuvre de Guyau en relation avec les travaux de recherches contemporains, notamment ceux du CeaQ, mais aussi ceux relatif à la science du complexe ou à la théorie du chaos.
Mots clés: Morale, Individuation, sciences, autonomie, anomie, liberté, déterminisme, volonté, épistémologie.
Master 2: "Esquisse d'une éthique du risque" (Université Paris 1, sous la direction de Michel Bitbol)
Mots clés: Bifurcation, Dépendance sensitive aux conditions initiales, atracteurs étranges, théorie de l'information, science du complexe, théorie du chaos, autonomie, anomie, individuation, épistémologie, éthique, liberté, ontologie.