CHERCHEURS
Stéphane HUGON

Docteur en sociologie, chercheur au CeaQ, responsable du Groupe de Recherche sur la Technologie et le Quotidien, chargé de cours à l'université Paris V.

stephane.hugon@ceaq-sorbonne.org  / tél. 33+6 60 78 64 51


> Thématiques de recherche :

- la construction du lien social et des identités dans les environnements en ligne et/ou techniquement assistés.

- les appropriations sociales de la technique dans la vie quotidienne,

- les esthétiques sociales et relationnelles à travers les médias d'image et de réseau

- la question du rapport à l'espace (médiatique, virtuel, et/ou techniquement *augmenté*) et la mobilité dans la construction du lien social et groupal. 

> Travaux actuels :

Dans le cadre du cycle "Paysages, technologie, socialité", au GRETECH, animation d'un travail collaboratif sur l"Espace anomique", rapporté à un questionnement sur les rapports de l'espace technologique et des formes de socialité. (Voir articles et agenda dans page Groupes de Recherche/GRETECH )

> Thèse de doctorat :

Circumnavigation. La construction sociale de l'identité en ligne.

Jury : Pr. Maffesoli, CeaQ-Sorbonne, directeur; MCF Ph. Mallein, CNRS-CEA, Pr. Valade, Univ.Paris V, président, Pr.Watier, Univ. Strasbourg.

> Enseignements actuels :

Chargé de cours à l'Université Paris V, Institut de Psychologie, Boulogne-Billancourt. Sociologie de la vie quotidienne. 

> Publications :

Cahier Internationaux de Symbolisme, # 100, déc. 01, La rencontre comme oeuvre d'art. (Consulter le Sommaire)

Revue Famecos, #75, déc. 04, PUCRS (Pontificia Universidade Catolica do Rio Grande do Sul), Porto Alegre, Brésil. L’image reliante de Michel Maffesoli. (F. Casalegno, coauteur)

Revue Caja Negra, Mexico DF, 01/05 Communication online et esthétique sociale.

Revue Sociétés, Sorbonne, Paris-Bruxelles, # 79, Technocommunication et esthétique sociales.

(Consulter le sommaire.)

Revue Sociétés, Paris-Bruxelles, # 91,  Imaginaire, technologie, socialité,01/06. (Consulter le sommaire.)
 

> Enquètes, rapports et expertises publiques.

- Fondation Wyeth / INSERM / Ministère de l'Education Nationale (Dgesco) Participation à l' Etude préparatoire au Forum adolescences auprès des adolescents et jeunes adultes sur la question de la confiance dans l'avenir.

- Mairie de Paris, Délégation au commerce et à la création, Etude sur les imaginaires et les comportements dans les marchés de Paris, 05-06.

- Mairie de Paris, en collab. avec Florian Dauphin, Le logiciel libre à Paris. 06. 

- Mairie de Paris, Délégation à la recherche et aux Nouvelles technologies, Atlas des expériences de villes numérisées, 03.

- Union Européenne, Ville de Parthenay, Observatoires des NTIC dans la ville, 00.

> Etudes et recherches privées.

- Ricard SA, Tribus et territoires de la nuit parisienne, Une lecture sociologique des phénomènes festifs à Paris, 99.

> Interventions, colloques, ateliers et rencontres : 

- IULM, Univ. Milan, Departement de communication, nov. 06, Colloque Le Monde Imaginal. (Autour de Pr. Abruzzese, Pr. M. Maffesoli, Dr V. Susca et M.V. Dandrieux.)

- La Sapienza, Univ. Rome. 05, Colloque : Rencontre avec l'IRIS (Institut de recherche Imaginaire et Société),

- Paris, Sorbonne, 04, Dix ans du GRETECH, Rencontres inernationales : Imaginaire, technologie, socialité.

- Paris, Espace Paul Ricard, 04, Avec Michel Maffesoli et Jean Baudrillard, Les ennemis fraternels.

- Paris, Sorbonne, 04, Les Journées du CeaQ, Etats de recherche.

- Paris, Espace Paul Ricard, 04, Avec Michel Maffesoli, Angeline Scherf et François Roche, L'architecture corrompue.

- Paris, sept. 02, Cité des Sciences et de l’Industrie, 3e congrès Sciences de l'homme et sociétés, "Aux limites de l'humain"

- Monte Verita, Ascona, Suisse, sept. 02, Architecture et comportements. 

- Mons, Belgique, Université du Hénault, 01, Colloque, Utopies du lieu commun. 

- Montpellier, juin 99, Congrès sciences de l'homme et société, "Penser la mutation"

 

> Relations avec le public et vulgarisation :

Psychologies magazine, La iPod mania, sept. 06 

Stratégies, Le phénomène MySpace, 04/06 

Les Echos, entretien, Les socialités en ligne, 04/1/06,

Libération, 14/12/05, entretien, Networking social,

Radio Suisse Romande, 2-4/11/05, entretien, Les réseaux en ligne,

Le Monde, Technologies et humanité, 27/02/99

France 3, Soir 3, FlashMobs, entretien.

M6, Culture Pub, Le retour des années 80, Fév. 2000,

France Inter, Journal de 8 heures, Les rites piaculaires,

Game One, Flashmob, 52 mn, réal. F. da Porta, Viva Prod.

 

> Contact :

Stéphane Hugon,

CeaQ, Univ. Paris V- René Descartes

Galerie Jacob, Bureau J525,

45, rue des Saints-Pères,

75006 Paris

33+1 42 86 41 68

stephane.hugon@ceaq-sorbonne.org  


> Extrait d'un article :

 

 

"Grandi strepiti."

 

Figures baroques et socialités électroniques contemporaines.

 


Nos guerres sont de surface, nos crises des certitudes. L'essentiel nous échappe, par trop évident, ostentatoire. C'est là toute la substance de nos expertises modernes, ne pas s'encombrer des apparences, et dénier ce que F. Dagognet a nommé la morphosociologie. Comme le rappelle M. Maffesoli, c'est pourtant au creux des apparences que se joue l'essentiel de la structuration sociétale. Deux postures s'opposent et se complètent, l'extravagant et le contenu, le baroque et le mesuré. Peut-être vivons-nous alors ce paradoxe, celui qui produit sous nos yeux les signes et les formes d'une modification importante de nos cultures, et que, par manque d'attention, beaucoup rejetteront, comme de simples à-côtés, des épiphénomènes. L'on a rarement pris au sérieux les volutes et les ornementations, nos philosophies aristotéliciennes nous avaient appris à nous méfier du spécieux, ce qui se voit trop est suspect. La vocation intellectuelle moderne est celle de l'éclaircissement, de la mise à jour, de l'explication, et elle suggère que ce que l'on recherche est par avance caché.

Ce thème de la surface, des physionomies - du style dira encore Maffesoli -, afin de dire le social est pourtant aujourd'hui au cœur de préoccupations sociologiques. Une sociologie est à l'œuvre, elle est figurative selon P. Tacussel, c'est une sociologie des formes, empruntée entre autres à G. Simmel, et dont P. Watier nous rappelle la puissance heuristique, par le détour, le dircursus, l'essai, et qui prête le regard aux surfaces, aux formes et aux figures.


Le propos de cet article portera sur un objet double; d'une part, aborder un terrain d'observation – les techniques de communications en ligne - sur lequel peut se lire l'émergence de phénomènes qui accréditent l'hypothèse postmoderne; et d'autre part, tenter d'utiliser méthodologiquement des figures puisées dans l'imaginaire baroque afin d'établir leur capacité heuristique dans le cadre d'une étude des formes de socialités émergentes.

Le thème de la technique nous parait intéressant, tant il conjugue à la fois les moments d'aboutissement de la culture moderne et de ses grands thèmes – la maîtrise de soi et du monde par la rationalité -, et en même temps leur réversion totale, dans ce qui mettrait alors à jour le paradigme postmoderne – l'abandon de soi dans le collectif, le jeu, les effets de formes. La technique se propose à nous comme un lieu de convergence du baroque, et du postmoderne.

 

Des observations empiriques des relations de communications en ligne sur Internet par le biais du chat, de newsgroups, notamment sur des groupes d'adolescents ou de jeunes adultes ont constitué le terrain principal de ces quelques réflexions. L'essentiel des phénomènes observés indique que ces moyens de communication permettent à des groupes de correspondants de participer simultanément à plusieurs groupes de discussion, et de construire des formes de subjectivités parfois paradoxales, souvent éphémères, mais néanmoins très solides et présentées comme totalement sincères. Nous avons noté une très grande labilité et une forte mobilité des participants à travers les lieux de communication. Toute cela semble contredire une analyse traditionnelle de l'économie des médias et des technologies numériques lorsqu'elles sont approchées en termes purement fonctionnels.

Pour analyser sociologiquement, de manière plus fine, le lien social émergent sur ces espaces numériques, nous utiliserons ici trois figures, issues de l'imaginaire baroque afin de typifier les intervenants et les caractères des espaces sociaux observés.




Natures techniques.

L'un des caractères essentiels de technologies numériques, c'est de pouvoir donner aux utilisateurs un large choix de mode d'apparition et de construction de l'identité. Cette capacité de l'outil numérique à moduler les apparences, les masques, les identités peut permettre de reformuler l'expression du soi, et du nous, par le biais d'une échappatoire, d'une définition autre du soi, en deçà, ou delà de l'individu. En effet, rien n'oblige l'utilisateur à établir une fidélité parfaite entre la subjectivité qu'il développe en ligne et son identité hors ligne. Nous retrouvons ici ce qui existe déjà très largement sur les outils présents dans les organisations ou institutions qui proposent non pas une modulation de l'identité, mais bien plutôt une variable relative au rôle fonctionnel et hiérarchique occupé dans la structure. Les adolescents observés ont quant à eux occuppé cette fonctionalité pour y introduire de la fiction et du jeu de rôle. Les artifices et les effets de manche que nous avons constatés ne manqueront pas de faire l'effet d'une posture postmoderne, c'est-à-dire d'un éclatement de l'identité, en fonction des situations de communication.


C'est ici un tournant important dans l'histoire de la technique. Jusqu'ici la technique avait été appréhendée comme l'instrument de production du standard (homogénéisation du temps, production industriel du même, processus de déconstruction du geste artisanal, et en fin de compte, fonctionalisation du geste huamain.) La technique, dans sa perspective moderne aboutit, comme le diront les premiers sociologues (Durkheim, Weber), à une perspective de désenchatement du monde.

Rappelons ici la question heideggérienne, celle qui nous suggère que c'est par le biais de cette technique, celle-là même qui a embaumé le sujet, tel un coléoptère, dans une posture sociale définitive, et qui lui permet aujourd'hui, par cette faculté de réversion, d'arborer toutes les personnalités qu'il désire, sans que chacune d'elle ne s'inscrive définitivement, en dehors de la situation, du lieu de la présence de la relation sociale. Voici venu le temps du basculement de cette même technique, vers une ère de réanchatement du monde, par le biais du numérique notamment.

Paysage de mutation, voici le terrain de jeu de l'individu contemporain, évoluant au gré des rencontres, si virtuelles soient-elle, par la ruse de la technique.


Technologies et figures baroques

Dans l'espace social des relations de communications électroniques, on est souvent frappé par la perpétuelle modification des choses, tant sur le fond que sur la forme. Cette perception, celle de la transformation, du jeu de masque et de la modification, dessine un espace que l'on pourrait dire baroque, dans le sens évoqué par M. Maffesoli lorsqu'il parle de la baroquisattion de l'existence, et que l'on retrouve également, parmi d'autres, sous la plume de Armindo Biao. L'impersistance, l'inconstance des relations, des certitudes et des identités fait de ces lieux un espace fuyant, et en perpétuelle reconstruction. Dans sa structure et dans ses appropriations, l'espace virtuel n'est que mouvance, mutation, changement. Et toutes les relations sociales en ligne sont très largement baignées d'un imaginaire de la métamorphose, et qui l'on retrouve très largement dans les sources littéraires de l'Internet et des jeux de rôles de la fin des années quatre-vingt.


Il s'agit bien là d'un univers qui, en permanence, perd son unité. Le sol se dérobe, les espaces remodèlent constamment leur apparence dans une géométrie toujours nouvelle et recommencée. Si l'on dit souvent, en évoquant le premier principe deleuzien (1980) sur l'hétérogénéité du rhizome, que n'importe quel point du réseau peut être connecté avec n'importe quel autre, sans qu'il y a ait entre eux aucune relation sémantique ou logique, c'est pour définir l'indéfinissable, un lieu qui n'en est plus un l'instant d'après, et sans lequel toute forme d'existence est rendue sur un mode d'apparition et de disparition, toute forme d'être se réduit à son événement. Deleuze est souvent invoqué par mieux saisir ces formes de paysages. Et les notions de segmentarité paraissent des plus appropriées pour tenter de dessiner une représentation de ces espaces sociaux. Une segmentarité courte, qui met à mal la durée, la persistance, et donc les formes d'expressions de la modernité, que scelle une géométrie euclidienne, qui s'exprime dans l'identité individuelle, et qui réduit la personne à une dimesnion univoque de l'utilitarisme.


L'espace ainsi constitué paraît jouer des représentations matérielles; comme si l'espace de représentation sociale, par le biais de la technique, s'offrait à la figure de Circé, première figure que nous utiliseront afin de tenter de mieux comprendre le lien social que semble se jouer sur ce type d'espace.

Circé est une magicienne, usant d'artifice, et dont J. Rousset nous dit qu'"en sa présence l'univers perd son unité; le sol sa stabilité, les êtres leur identité, tout se décompose pour se recomposer, entraîné dans le flux d'une incessante mutation, dans le jeu d'apparences toujours en fuite devant d'autres apparences." (Rousset, J., La Littérature de l'âge baroque en France. Circé et le Paon, José Corti, Paris, 1954.) Cette figure alimentera de manière plus ou moins directe, et avec certaines variations, bon nombre de personnages de la littérature et de l'imaginaire baroque, que l'on retrouve dans l'opéra (Rinaldo de Händel, notamment). Semblant à une sorte de fête permanente, cet espace symbolique est celui où l'ordinaire côtoie l'exception, et l'on le rapprochera de nos terrains électroniques sur lesquels les cours de la bourse avoisinent les poèmes en prose, sans que l'un ni l'autre ne s'impose d'avantage. Démiurge capricieux d'une création instable, Circé est la maîtresse des lieux, la clé de voûte d'un dédale de personnes et d'idées qu'elle transforme à sa guise.

 

Ainsi, cet espace aux vertus magiques de transformations, d'inversions, que l'on observe sur l'Internet, trouve-t-il un enracinement, des récurrences et des antériorités, peut-être une généalogie. Et il faut probablement savoir relativiser la nouveauté de tels paysages – électroniques, humaines et sociaux. Car c'est peut-être parce que les technologies de réseau ont permis la subversion de l'espace social moderne – linéaire, identifié, contrôlé – que le resurgissement des espaces fragmentés, piégés, hypertextuels a eu le succès pratique et imaginaire qu'on lui reconnaît.

Cette généalogie, cette permanence nous renvoient à la manière dont Eugenio d'Ors conçoit le baroque, non pas seulement comme une période, close et délimitée dans un espace historique, mais bien plutôt comme un potentiel qui peut s'actualiser dans la variété des moments sociaux. M. Maffesoli nous rappelle que nos cultures sont animées de structures et de constantes anthropologiques, celles-ci se modulant historiquement au gré des espaces et des moments sociaux. Ce qui donne sens à l'observation d'Alain Tapié1, commissaire de l’exposition Baroque, vision jésuite, et qui évoque l’histoire de l’art et des cultures, structurée, avant même l’apparition du baroque, entre une peinture de la pose, et une peinture du flux2, chacune plus ou moins représentée, mais néanmoins toujours présente.


A cette scène sociale circéenne, s'ajoute un acteur – nous dirons plutôt un comédien – qui nous permet par analogie, de mieux comprendre le jeu social d'apparition et la relation humaine qui prend acte sur l'Internet contemporain. Il faut évoquer la figure de Protée, celui-ci opère sur lui-même ce que Circé inflige aux paysages. Protée n'existe que dans la transformation, la mutation ; toujours mobile, et voué à se fuir pour exister, il s'arrache continuellement à lui-même. Fuyant toute identification définitive, tout assujettissement, toute assignation, tout asservissement que pourraient lui commander les mécanismes de la société totalitaire. Comme l'explique J. Rousset à propos du XVème siècle :"Et l'homme, lui aussi, est en déséquilibre, convaincu de n'être jamais tout à fait ce qu'il est, paraît être, dérobant son visage sous un masque dont il joue si bien qu'on ne sait plus où est le masque, où est le visage."

Image d'une société en pleine mutation, où chacun fuit, par instants choisis, et se soustrait à sa propre identité, la socialité électronique doit être entendue comme le signe discret d'une transformation majeure, qui, à l'instar des révolutions du XX ème siècle qui promirent un changement des rapport sociaux tout en conservant le lien social, dessine une catastrophe euphorique semblable à un ballet des fols des la féerie baroque.

Chacun apparaît ainsi dans un jeu double teinté de sincérité et de futilité, et au-delà de la relation de discussion banale, cette ambiguïté de la parole (écrite) sur l'Internet remet en cause toutes les certitudes érigées dans l'espace social du face à face. Les questionnements que pose l'Internet autour des notions d'auteurs, de signature, de droits d'auteurs, de l'autorité et de la performativité de l'acte de parole confèrent aux socialités en ligne une qualité de symptôme et d'indice forts sur la modification de nos sociétés contemporaines.

La figure protéenne – protéiforme – nous permet de mieux cerner tous les jeux d'identité affichées, simulées, ou cachées qui prennent acte sur les relations en ligne. Le jeu de pseudonymes, les modes graphiques dans la présentation de soi que permettent bon nombre de chat, ou de newsgroups, nous rappellent que tous ces petits artifices ne sont ni absurdes ni nouveaux, et qu'il témoignent probablement de l'émergence d'une socialité que le paradigme baroque permet de mieux cerner.


Cette confusion des genres et des réalités gagne également la poétique de l'amour. Les sites de rencontres se multiplient, et n'ont pas forcément comme objectif de proposer l'équivalent virtuel des agences matrimoniales. Au contraire, c'est bien de frivolité qu'il s'agit, une légèreté fondamentale qui brouille les codes sociaux de l'usage du corps et des sentiments. On y vient pas non plus pour y programmer une économie sexuelle et affective, et son pendant familial et patrimonial, comme l'avait proposé une culture du XIX ème siècle. Et c'est une troisième figure de la littérature baroque qui vient nous éclairer sur cet aspect. Hylas, personnage cultivant la confusion des sentiments, prince de l'inconstance, nous rapporte J. Rousset. "Il est le Don Juan sans tragique." Multipliant les relations amoureuses, il s'épanche et se réalise avec toutes ses conquêtes. "Les aimer toutes, c'est se changer en toutes; c'est se quitter soi-même […]" Transgressant ainsi allègrement l'idée de la fidélité, il symbolise la fluidité des personnages, des situations, des fuites et des étreintes. De même sur le réseau des rencontres, où tout un chacun peut jouer à loisir des relations de séductions multiples et sincères à chaque fois, et dont la forme ultime pourrait mener à une rencontre réelle, bien que ça n'en soit pas réellement le but, l'essentiel de la séduction n'étant jamais un état définitif.


Ce besoin de séduction multiple et insatiable, cette constante fuite et ses formes de transformations, largement occultés et diabolisés par l'économie affective moderne – et par une économie, tout court - paraissent pourtant être là encore à l'état de potentiel. Il s'agirait d'une tension, un "sortir de soi" une extase de soi vers autrui, de l'individu vers le collectif, et dont les formes de subjectivité sociales contemporaines incarneraient la double dimension. G. Simmel avait évoqué cette dimension de l'être humain lorsqu'il évoqué "la parure", en réunissant un être-pour-soi, et un être-pour-les-autres.


Tous ces caractères sociaux, s'exprimant essentiellement par des formulations à la fois discontinues et parfois chaotiques, semblent contourner l'abstraction des schémas d'analyse classiques, et par là même redonner au baroque, son origine étymologique de beauté atypique. Les formes sociales contemporaines en deviennent des perles irrégulières.

 

1 Baroque, vision jésuite. Du Tintoret à Rubens (Exposition), Musée des Beaux-arts de Caen, 6-10/03

2 Alain Tapié, entretien in Libération, 2-3/8/03

 


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