LIVRES
Le corps extrême dans les sociétés occidentales

Cet ouvrage collectif dirigé par Olivier Sirost rend compte, avec une rare diversité, des pratiques corporelles « extrêmes ». Dans un contexte aussi singulier que l’écoute quotidienne et attentive d’un corps vécu et représenté dans ses paroxysmes et excès. Le corps extrême dans nos sociétés occidentales est l’acte de colloque du même nom, organisé par le GDR 2322 CNRS « anthropologie des représentations du corps » et qui a eu lieu les 17, 18 et 19 janvier 2002 à Marseille. Il présente la valorisation des expérimentations corporelles « extrêmes » qui s’exercent désormais de manière quasi-systématiques dans nos sociétés occidentales, celles que l’on considère de prime abord comme marginales, singulières et hors normes. Le social se déploierait en fonction de ces phases successives et exploratoires. Ce qui amène les chercheurs en sciences sociales à perpétuellement repenser le corps sous l’égide des instants qui se donnent à vivre, instants marqués par l’extrême des sensations éprouvées et figurées.

Le « phylum de l’extrême » présenté en introduction par Olivier Sirost, nous permet d’entre apercevoir la multitude et la complexité des recompositions du vécu social du corps. Le corps vécu dans sa chair serait la source de toutes sortes d’images et de représentations, pour figurer des sensations originales ressenties de manière individuelle et collective. Seulement, cette terminologie du mot « extrême » au sens occidental du terme est justement ce qui définit la frontière, la coupure ; étymologiquement, hors des limites concédées à l’humain selon les présupposés élaborés par la morale judéo-chrétienne féodale. Ce corps monstrueux qui est « autre » et dont on rejette l’altérité - indiscipliné aux pratiques normées et insoumis aux vues des canons physiologiques prônés - est marqué par le doute et la répulsion de la « bête » non humanisée, exempte d’harmonie et de beauté. On apprend, par exemple, que le geste au XIII ème fut relégué au caractère excessif de l’animalité et non plus à l’action du divin, et qu’il fallut tout le relativisme de la pensée anthropologique et philosophique pour se défaire de ses prénotions classificatrices, stigmatisantes et somme toute discriminantes. On discerne désormais, que le corps dispose de ses propres singularités morphologiques et que les conduites, dites « extrêmes », sont considérées comme des mises en danger de soi, pour soi, sans pour autant être un facteur systématique d’exclusion social, et qu’au contraire, elles nous éclaireraient sur le développement actuel des socialités contemporaines.

Désormais nos sociétés contemporaines occidentales sont parsemées des figures de l’excès, symboles de régénération des imaginaires sociaux, ceux mêmes qui prônent l’intensité de la dépense, le dépassement des limites physiologiques et psychiques. Pour expliquer ce phénomène, cet ouvrage est composé de trois parties.

La première partie entreprend de figurer ce corps extrême au regard de la constitution d’imaginaires fédérateurs, intarissable source de référents identitaires. Ainsi, l’émergence des jeux corporels, tel que le tatouage ou le piercing, pour ne citer que les techniques les plus connues du body art, démontrent la difficulté d’être soi (S.Bobbé) dans une société hyper-médiatique, où les modèles s’intériorisent « en douceur » à l’aide de la publicité (H.T.Feyrabend). Une société au prise avec Internet, comme nouveau support d’une fantasmatique et d’une spectacularisation érotico-pornographique du corps (G.Boetsch & Y.Ardagna). Ce corps extrême peut aussi être décliné dans sa part monstrueuse et endémique, réactualisé par la figure du pestiféré (D.Chevé). Enfin se profile l’incontournable figure des sports collectifs, avec pour sport roi : le foot. Il le révélateur privilégier des constructions et des transformations identitaires et sociales (R.Recours, P.Dantin & J.Griffet), et la diversité de ces pratiques seraient autant de manière de signifier la singularité d’une aire culturelle (M.Travert). Quant au rugby l’intensité de l’engagement physique du joueur serait le reflet de l’esprit de cohésion de l’équipe et de l’engagement charismatique de son entraîneur (D.Féménias).

En seconde partie, c’est un corps confronté à l’extrême, autrement dit, un corps qui est soumis au regard des autres et narcissiquement, à lui-même. Ces épreuves, à juste titre initiatiques, offriraient en retour une connaissance intérieur de son « je » profond et des modalités signifiantes d’une société. Ceci est le cadre tout indiqué pour traiter des expériences mortifères (D.Le Breton) et de l’inscription des pratiques « limites » du sadomasochisme (V.Poutrain). Pratiques difficilement compréhensible pour ceux qui les observent de l’« extrême » extérieur. Expériences « limites » aussi dans les pratiques des raids aventures (M.Barthélémy) ou de l’escalade (C.Martha), car elles confrontent notre être devant ses propres résistances physiologiques et ses freins psychiques. Autre expérience dans la connaissance de soi, pour un « corps imaginaire à soi », de nouvelles méthodes de danse moderne se basent sur les principes de la kinésologie (N.Tardieu, W.Piollet & G. Wierre-Gore). Ce héros colonialiste qu’est l’explorateur (P.Blanchard), ou le jeune affublé de marques de sport (O.Pégard), sont tous deux les exemples, fers de lances, de l’expression des dynamiques civilisationnelles occidentales.

La dernière partie de cet ouvrage a pour objectif d’apprécier ce corps extrême, une appréciation qui rend compte des formes en devenir, celui d’un corps en transformation selon de nouveaux et anciens paradigmes culturels. Autrement dit celles qui nous font pénétrer de plein pied dans le XXI ème siècle. Un corps qui se doit d’être instrumentalisé selon les avancées des stratégies et techniques guerrières, le mythe du surhomme n’étant jamais très loin (E.Deroo). Autre instrumentalisation, celui d’un corps idéalisé selon la logique de ce rite de passage contemporain qu’est le concours de beauté, qui, le temps d’une épreuve, cristallise le discours social sur le corps (A.Monjaret & F.Tmarozzi). Les pratiques du bodybuilding et du Sumo japonais ont la particularité de développer une ascèse nutritionnelle spécifique. Seulement, au delà du fait que ces régimes alimentaires aient pour volonté première d’accroître la masse corporelle, elles sont le fruit d’une vision du corps opposant Occident et Orient (M-F.Noel-Waldteufel). Dans la continuité du culte du corps : la sous-culture du culturisme pratiqué par les femmes. Ces dernières en se réappropriant les attributs physiologiques de la masculinité dresseraient les contours d’une nouvelle féminité (P.Roussel). Pour finir, deux devenir de l’être humain sont ici présentés. Le premier est celui des résurgences imaginaires du devenir animal au travers du scoutisme (N.Palluau). Le second présente la communauté californienne des Extropiens et les débats que suscitent l’avènement du transhumain et du posthumain (A.Casilli).

Par ces différentes visions du corps extrême qu’offrent les auteurs de cet ouvrage, se dresse l’imaginaire d’un corps occidental multiple, fractal, qui se diffracte en autant d’expériences individuées et individuantes. Un corps pétri en tout sens par ses expériences, où toutes frontières et territoires sont méthodiquement dépassés. Car ce qui ce dessine in progress sous nos yeux, c’est un corps dans la complétude et la diversité de ses formes.

Résumé par F.Lebas. 

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