INVITATIONS à L'IMAGINAIRE
DE LA BRESILIANISATION DU MONDE
22 mars 2007

Le thème de ce rendez-vous de l’imaginaire "De la brésilianisation du monde" réunira autour de Michel Maffesoli, le journaliste italien, Giuliano da Empoli, directeur de la revue Zéro et auteur de "la peste et l'orgie", le journaliste brésilien Andrei Netto et Stéphane Hugon, chercheur au Ceaq (Sorbonne)

RESUMER 

Par Andrei Netto 

Je suis entouré de trois personnes qui connaissent bien le Brésil, ou au moins ses imaginaires. M. Michel Maffesoli est l’auteur d’une expression qui, à mon avis, exprime bien ce dont nous sommes en train de parler : « laboratoire de la postmodernité ». M. Hugon a écrit un essai intitulé « Le Brésil mythique des français », que je considère fascinant. M. da Empoli, quant à lui, est l’auteur du livre qui suscite ce texte-ci. J’ai eu le plaisir de lire « La peste et l’orgie » et je suis impressionné par la connaissance et par la précision avec laquelle M. da Empoli parle sur du Brésil.

Il y a quelques années, j’ai écrit que le Brésil était en vogue, qu’il était célèbre, pop. J’imagine que c’est encore le cas. Pourtant je ne vois un seul, mais au moins deux grands imaginaires sociaux du Brésil contemporain.

Le premier, c’est celui des médias, qui sont toujours préoccupés par les « grands sujets », comme la politique, l’économie, l’ouverture des marchés, l’égalité, la démocratie, l’efficacité de l’Etat, la construction du futur. On doit se rappeler que le Brésil a toujours été considéré comme le pays du futur, et non du présent. Depuis les années 80, l’intérêt des médias, des académiques et du publique en général a toujours été croissant vis-à-vis du Brésil. Je suppose que la mondialisation a été déterminante dans la divulgation de l’image de mon pays à l’étranger. Je regarde tout cela à la télé, je lis tout cela dans la presse européenne. Et tout cela me fait penser que le Brésil se modernise. Cet imaginaire-là, c’est celui qu’on peut appeler l’imaginaire « médiatique ».

En revanche, j’observe que le Brésil est de plus en plus connu pour le talent de ses athlètes, de ses artistes, pour la beauté de ses femmes, et pour son carnaval, bien sûr. Mais aussi pour ses plages, pour le soleil, pour la sympathie du peuple, sa gaieté, pour la jubilation d’être ensemble, pour la convivialité pacifique entre les blancs, les noirs, les mulâtre, les indigènes. Pour la convivialité, la confusion quand même, parmi les catholiques, les protestants, les fidèles d’Alain Kardec ou du candomblé et y compris toute sorte de rituel africaniste. Même encore pour la convivialité des riches et des pauvres, qu’on peut regarder, comme a observé M. da Empoli, dans un match de football, dans un concert, dans une parade de carnaval, dans une fête populaire.

Ce que j’observe, c’est que le Brésil est admiré quand même, pour son « esprit brésilien », c’est-à-dire sa pluralité, sa tolérance, son informalité, son allégresse, sa sensualité, son obscénité, son paganisme, la valeur de se retrouver en tribus, de transfigurer le politique pour trouver de meilleurs moyens de survivre et de bien vivre. Je pense que le Brésil n’est pas admiré pour avoir adopté la morale rationaliste Moderne, positiviste, mais pour « laisser proliférer » plusieurs éthiques qui se respectent mutuellement et qui sont capables de vivre ensembles. A mon avis, le Brésil est de plus en plus connu pour être le « pays de la complexité », comme a affirmé Edgar Morin, pour être le « laboratoire de la postmodernité » ou pour se laisser « réenchanter », comme a dit Monsieur Maffesoli. C’est cela, à mon avis, le deuxième grand imaginaire, réel, populaire et paradoxalement plus complexe que celui médiatique, que je vois se former sur le Brésil.

Tout cela, que Sérgio Buarque de Holanda, Gilberto Freyre, Darcy Ribeiro, parmi d’autres, ont conclu il y a décennies, me fait penser que le Brésil se postmodernise. Cet imaginaire-là, c’est celui qu’on peut appeler l’imaginaire « ordinaire ».

J’en arrive donc au travail de M. da Empoli, mais également d’autres sociologues et anthropologues. Tous ces auteurs vont au-delà des préjudices de la raison et de la rationalité modernes, au-delà de « l’imaginaire médiatique », et font une nouvelle anthropologie du Brésil. Ils dénoncent tous la malédiction d’être « le pays du futur », pour devenir ce qu’un cher ami, Juremir Machado da Silva, écrivain brésilien, a appelé « pays du présent ».

Finalement, je ne sais pas si le monde se « brésilienise ». Mais je suis sûr que le Brésil se « brésilienise ». Cela veut dire que les conflits de races ou de classes, par exemple, sont présents bien sûr, mais ils sont aussi de moins en moins importants. Le Brésil abandonne progressivement le projet d’être un jour une nation moderne, parce que cela veut dire avoir une identité nationale. Et ce que je vois, c’est la construction d’un « imaginaire ordinaire », une identité culturelle, marquée par la tolérance et par la pluralité.

CEAQ
c/o H2M
67 bd Saint-Germain - 75005 Paris