INVITATIONS à L'IMAGINAIRE
Autour de la Transfiguration du politique
16 mai 2002

avec Michel Maffesoli, Patrick Tacussel, Jean-Pierre Philippe, Stéphane Hugon

La politique du retrait.

Maffesoli, Michel, La transfiguration du politique.La tribalisation du monde postmoderne, La Table Ronde, Coll. La petite vermillon, Paris, 2002, réédition augmentée. (Première édition, , Grasset, 1992), 307 p.

La Table Ronde vient de rééditer la Transfiguration du politique, et nous livre ainsi l'occasion d'évoquer quelques passerelles, notamment sur l'actualité sociale, et les autres ouvrages de Maffesoli.

Avant d'aborder l'ouvrage en lui-même, il convient de rester un instant sur le contexte et le sens de la réédition.
En effet celle-ci prend ici un double portée, par rapport à l'actualité, mais également d'un point de vue théorique ou méthodologique.
L'actualité politique et sociale des derniers mois (élections présidentielles et législatives) nous livre de manière manifeste, un peu abrupte, et parfois inattendue, l'expression d'une forme de saturation de la médiation et de la représentation sociale. A la fois dans le phénomène d'abstention, c'est-à-dire dans le retrait ou la distanciation prise par le corps social par rapport à cette politique-là ­ ce qui ne veut pas dire qu'elle ait disparu -, et en même temps dans la fascination malsaine pour des franges politiques qui semblaient marginales.

Il y a dix ans, lors de la première édition de la Transfiguration du politique, M. Maffesoli évoquait déjà "le réveil brutal de la classe politique", et le risque que représente l'abstraction des considérations et du discours politiques : " Il en est de même dans l'ordre du pouvoir, à trop bien s'abstractiser, et par là même en abstractisant ce qu'il touche, il se fragilise et se met progressivement hors jeu. Il laisse alors la place aux histrions et populistes, de gauche et de droite, car en la matière la démagogie n'a pas de frontière."

Il est une signification plus particulière que peut revêtir une réédition chez Maffesoli, c'est la forme du retour, du rappel, de la redite. Et qui renvoie à la richesse et l'efficacité heuristique de la structure roborative. Il semble que cette structure du rappel participe de la nature même de cette sociologie. Redire, rééditer ; c'est un parti pris je dirais presque méthodologique. Le premier chapitre de l'Instant éternel (Denoël, 2000) rappelle d'ailleurs la prégnance sociale de la temporalité cyclique. C'est là un trait de l'hypothèse postmoderne, celle qui perçoit la réalité sociale comme une concaténation des phénomènes, complexes, contradictoires, asynchrones, hypothèse qui semble déjouer les pensées monolithiques et les vérités a priori. Il s'agit bien là de développer une posture intellectuelle en cohérence et en adéquation avec la société et l'époque qu'elle est censée venir comprendre. Comme en écho à une réalité sociale elle-même fragmentée, multiple, plurielle, vivant des temporalités parfois aphasiques, la sociologie dont il est question propose des digressions, des retours en arrières, des petites histoires, comme des petites touches, des formes, qui de manière impressionniste viennent dépeindre un ensemble cohérent.

Dans Au creux des apparences, 1990, cette correspondance était établi entre ces phénomènes de baroquisation de l'existence, et la posture intellectuelle qu'il convenait d'adopter. Evoquant volontiers Simmel dont on connaît les discursifs, Maffesoli propose des formes, des images, des tracés, des pistes, afin que chacun pense par lui-même.

La société est elle-même dans la redite, ce qui fait de l'analyse de Maffesoli une pensée inactuelle, voire intempestive. Une forme de rumination.

C'est tout le souci de cette sociologie, trouver les mots, sans trahir l'idée, préférer les notions, ouvertes, aux concepts qui enferment, et montrer quelles sont les formes sociales qui sont les nôtres, dans lesquelles se rejouent invariablement, de manière cyclique, les petites histoires de l'imaginaire social. Avec à chaque fois une adaptation, une modification, une reprise, qui en fait la nouveauté. Les anciennes formes servent de niches aux nouvelles, peut-on lire dans la Transfiguration du politique.

De ce point de vue, la réédition entre en écho avec le rythme social. Elle trouvera la force de l'illustration qui ne se résume pas dans la tautologie, mais qui permet de mettre en perspective, de mettre en relation.

Ne pas être fasciné par le terrain, ne pas être spécialiste, peut-être ne pas être trop sociologue, ce qui permet de capter l'ambiance d'une époque, et la notion de style, que l'on trouve dans la Contemplation du monde, 1993. Si Dieu est dans le détail (L. Mies Van Der Rohe), l'intégration du minuscule, l'observation des formes, nous aide à percevoir le paradigme émergent et les traits pertinents de la socialité contemporaine.

Dans sa Logique de la sensation, réédité en 1996, Gilles Deleuze fait à propos de Francis Bacon, le peintre, le distinguo entre la figuration et le figural. La figuration ne renvoie qu'à son modèle, et rentre dans un rapport de redondance, alors que le figural prend un dimension supplémentaire, une forme qui ne se tarit jamais dans le modèle.

Au delà de l'intérêt de la réédition, si l'on devait donner envie de lire cet ouvrage, l'on pourrait aborder deux mots, presque pris au hasard, pour quelqu'un qui feuillète la Transfiguration du Politique.

Premier terme, le politique, justement.
Afin de bien comprendre le terme, Maffesoli esquisse une généalogie, dans laquelle il retrace ce cheminement des sociétés occidentales vers ce qui est une philosophie de l'individu, mais aussi et surtout une philosophie de la maîtrise, de l'annexion, de la conquête du monde. L'auteur soulignera bien ici combien ce progrès, cette construction, se fera aussi, paradoxalement, par l'abandon, le refus, et les petites concessions qui feront de l'homme moderne un contractant, un obligé.

Notons ici par ailleurs que P. Tacussel avait abordé cette question en ces termes. Il rappelait dans la première partie de son Attraction sociale, en 1984, combien le projet de la modernité et de son enfant la politique comprend une vertu homogénéisante, une capacité " à supprimer l'événement, et de rayer le fait divers.[…]La modernité désigne la désolation, c'est-à-dire la perte de confiance dans les sens, nos sens de l'appréciation. " Comme Maffesoli, Tacussel aborde la question de la modernité comme une philosophie de la contrainte.

Pour évoquer la modernité, Maffesoli met en évidence combien l'imaginaire politique s'est construit dans une dynamique projective, une forme de cycle qui s'articule entre deux états, ou deux événements que propose le corps social. C'est là comme une palpitation entre deux moments que l'on atteint jamais vraiment, mais qui dessinent un espace social. Il s'agit du couple pouvoir/puissance, qui caractérise cette trajectoire, et qui est identifiée dès 1979, dans la Violence totalitaire, réédité en 2000, et permet d'apprécier l'alternance qui alimente la respiration des sociétés humaines. Pour faire bref, la puissance constitue une germination instituante, la pulsion de vie, l'instinct grégaire. C'est l'instinct premier, vital, reptilien. Elle est une expression de la socialité de la base, et qui vient prendre acte dans une institution, qui peut prendre la forme du contrat, afin d'exercer son pouvoir. Sur ce principe, la loi s'inspire et devient l'expression de la coutume.

Ce balancement trouverait son apogée dans la construction de l'espace politique, celui de la Modernité, avec les différents attributs et satellites, telles la rationalité, la perspective, la citoyenneté, l'universalité ; toutes les valeurs issues à la fois de la Renaissance et du siècle des Lumières.

Le constat de Maffesoli est celui de voir les manifestations contemporaines de ce qu'il appelle la saturation de ces valeurs modernes. C'est là où l'on peut revenir sur les événements récents. L'abstention disions-nous. Le fait de ne pas se sentir inclus ou concerné par des élections, voilà bien un indice de cette saturation. La véritable subversion des jeunes générations ne vient pas d'une possible insurrection ou d'une tentation révolutionnaire, elle vient de la désaffection de la structure politique. Le fait de ne pas être concerné, et d'habiter ailleurs en quelque sorte. D'être plus proche d'une communauté affectuelle ­ une tribu, Le Temps des Tribus,1988 - que d'une société politique. Partager des expériences sensibles ­ L'Ombre de Dionysos, 1986 ­ plutôt qu' une abstraction intellectualisée.

Ce balancement et cette saturation se fait par à-coups, par prises de conscience, par des moments de certitude. C'est un mouvement lent et profond qui prend aujourd'hui une ampleur significative. Cette notion de saturation pourrait être illustrée avec une idée de Gilbert Simondon. Dans un article intitulé Les limites du progrès humain, et publié en 1959 dans la Revue de métaphysique et de morale, et qui fait écho à son Mode d'existence des objet techniques de 1958, Simondon avance l'idée que le progrès humain se fait par cycles successifs. Chaque cycle se trouve en congruence avec son époque dans la mesure où il génère " une résonance interne " toujours plus légitime que le cycle précédent. La saturation est donc cyclique.

Et Simondon l'applique à trois grands cycles de la société occidentale : le langage, la religion, le dernier est celui de la technique. Ce dernier cycle pourrait être rapproché de la Modernité évoquée précédemment, il s'agirait alors d'une culture et d'une technologie de l'esprit, essence de la philosophie moderne. La saturation évoquée dans le champ politique serait, dans cette perspective, un moment social où les valeurs essentielles de la politique ne génèrent plus de " concrétisation objective " (Simondon) pour ses contemporains.

Le second thème qui nous permet d'aborder de l'ouvrage de Michel Maffesoli serait le rapport qu'entretien cette transfiguration du politique avec la mort.

On sait à quel point la culture moderne a érigé sa promesse dans la maîtrise de la mort, ou plutôt, dans sa dénégation. Ce refus de la mort est un refus de la fin, un refus de la suspension, et d'une certaine manière un refus du corps. Il dessine une temporalité sociale qui est celle de l'attente, que ce soit celle des lendemains qui chantent ou du grand soir politique, ou celle de la tension parousique.

Dans l'Internationale Situationniste numéro 7 et 8, en 1962, Raoul Vaneigem, rapportait dans ses Banalités de bases : "les technocrates nous proposent aujourd'hui de mener à sa fin l'aliénation primitive, […] ils incitent à développer davantage les moyens techniques qui permettraient "en soi" de combattre efficacement la mort, la souffrance, le malaise, la fatigue de vivre. Mais le miracle serait moins de supprimer la mort que de supprimer le suicide et l'envie de mourir. Il y a une façon d'abolir la peine de mort qui fait qu'on la regrette. " On retrouve ici ce vieux thème situationniste qu'est celui de l'abolition de l'ennui, de la vie plutôt que de la survie, et de la nécessité de confondre l'art et la vie. C'est un thème de contestation d'une structuration sociale de l'économie et la préservation de soi.

Or, donner une place à la mort, c'est paradoxalement une manière de célébrer la vie. Maffesoli le rappelle dans plusieurs de ses ouvrages, notamment l'Ombre de Dionysos, mais aussi lorsqu'il oppose le drame à la tragédie. Si le drame se structure autour d'une temporalité qui tend vers le dénouement, la synthèse ou l'apaisement ­ qu'il soit terrestre ou paradisiaque ­ la tragédie, elle, tire sa force et sa poésie dans la constructions de situations aporiques, c'est-à-dire sans dénouement possible. C'est la mort de Mario dans Tosca de Puccini, c'est l'abandon de l'espérance de l'Orphéo de Monteverdi, c'est la douleur d'Alcina de Haendel. La force vitaliste de la proximité de la mort semble ainsi incarner une valeur antipolitique.

Dans l'IS n°7, Raoul Vaneigem l'aborde en ces termes : " Lorsqu'à l'Etre pur de la féodalité, la bourgeoisie prétendra substituer le Devenir, elle se bornera en fait à désacraliser l'être et à resacraliser pour son plus grand profit le Devenir, son Devenir ainsi élevé à l'Etre, non plus de la propriété absolue, mais bien de l'appropriation relative ; un petit devenir démocratique et mécanique, avec sa notion de progrès, de mérite et de succession causale. "

Plus proche de nous, cette présence morbide se trouve réappropriée de manière collective et presque ludique dans les événements politiques récents. On se rend bien compte que nos gouvernants ont fait l'objet d'un véritable autodafé, un rituel sacrificiel qui a eu la double conséquence de les faire mourir symboliquement, afin de mieux les réinvestir et les rendre ainsi à la vie avec une vigueur nouvelle apparente.

Un bain de jouvence, en somme, qui passe par la mise à mort.

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