INVITATIONS à L'IMAGINAIRE
Récréation-Recréation

« Récréation - Recréation » 

Michel Maffesoli invite Vincenzo Susca, Claire Bardainne, Jean-François Colosimo

Récréation-Recréation : La ballade acidulée de Claire & Vincenzo dans le TSD : technosociodivertissement. 13 Mai 2009

 

Hier soir, grâce à Claire Bardainne & Vincenzo Susca, sous le regard doux de Michel Maffesoli et dans l’atmosphère de fin du monde de Pierre Ardouvin, artiste invité de la Fondation d’Entreprise Ricard, nous avons tangué doucement entre hypermodernité et postmodernité, au coeur de ce que je nomme le TSD (TechnoSocioDivertissement). Nous fêtions un nouveau livre mosaïque: "Récréations", couverture rose stabilo et fines bulles de champagne de la pensée. Objet livre OVNI comme le CNRS n’en a sans doute jamais édité. Peut-on en aveugle effleurer la couverture ? Lapper les grains de sucre glace à la surface ? Livre galaxie, qui évoque pour Michel Maffesoli l’arbre de la connaissance de Descartes. Synergie aussi : pas des éléments côte à côte, mais une réversibilité. Des auteurs comme Nietzsche, Heidegger, Baudrillard se sont intéressés à la musique, la peinture, la littérature, Bardainne et Susca leur emboîtent le pas. Quand Michel Maffesoli, maître revendiqué de Vincenzo parle de "synergies comme formes en interactions", je pense évidemment à l'artiste Chen Zhen. C’est justement la vocation de la Fondation Paul Ricard que de provoquer des interactions, des synergies, rappelle Michel Maffesoli, nous invitant à transcender les grands domaines disciplinaires qui, comme l’a développé Michel Foucault, nous ont mené à des impasses. Dans le grand temple de la Nature, les couleurs et odeurs se répondent, non pas une esthétique à part, muséographiée, mais un faire-penser, faire rêver. Place aux auteurs qui dans mon esprit nous jouent un remake Birkin Gainsbourg plus au Sud, plus socio, plus sucette délicieuse à savourer car nous sommes dans l’après. Claire Bardainne : « mon métier , c’est la direction artistique, donner forme, mettre en images. J’ai l’habitude de travailler avec un cahier des charges, respect de contraintes marketing et d'identité de marque. Tout cela donne un axe qui réduit l’angoisse liée à la multiplicité des possibles." Quand Claire dit cela, on n’en croit pas un mot, car dans ses yeux brille la jubilation de la liberté que lui a procuré ce livre, acte créatif enamouré. Non pas qu’elle ne connaisse pas les dites contraintes, mais elles sont ici déplacées, Claire est timide, son non dit silencieux en dit plus que ses phrases respectueuses, émues d’être dans ce haut lieu de l’art magifié - oui, magifié et non pas simplement magnifié - par Colette Barbier. Le travail de Claire dans l’image du livre, du livre dans l’image est à proprement une merveille, un rêve qu’on feuillette distraitement. Vincenzo, sociologue qui serait espiègle si né dans le pays d’Eulenspiegel, mais plutôt de la veine d’un Nanni Moretti qui serait épris de philosophie littéraire, prend la parole : « Rabelais décrit le carnaval comme une période où le peuple a la liberté de montrer toutes ses impulsions de manière obscène. Mais l’espace est dessiné par avance par l’Etat. Des places où l’on peut faire la fête… Les espaces et les moments où l’on peut faire la fête, « se lâcher » sont délimités. Cette liberté de s’échapper de la loi civile conforte la loi, le statu quo. Aujourd’hui, nous vivons la liaison entre l’immatériel électrique et la vie réelle. La vie électronique s’incarne, devient matérielle. Déjà Karl Marx reconnaissait que l’imaginaire s’incarnait dans la masse. Au XIXème siècle, on a inventé « le temps libre ». Aujourd’hui, nous assistons à un renversement entre productif et improductif. Pour illustrer son propos, le tendre Vincenzo choisit un domaine qui frappe les esprits, invitation émotionnelle à embarquer dans sa théorie. Il évoque la consommation de pornographie. Jusqu’à il y a 10 ou 15 ans, il y avait une barrière à franchir pour acheter un journal ou une K7 pornographique. De nos jours, la pornographie est consommée majoritairement durant le temps de travail. Une fenêtre ouverte sur la partie obscure de notre existence, contamine notre vie rationnelle ou fonctionnelle. Le carnaval n’est plus limité à un espace temps limité, il devient moteur de nos vies. Etymologiquement, Carnaval signifie : « la chair vaut ». "Monstres" signifie : Plaisir, jouissance, douleurs… Nous visons la synergie entre sens et imagination. Comment la socialité électrique se développe : la rationalité ne dirige plus les sens, mais les sens se mettent à penser. Marcel Duchamp fut précurseur de notre temps, avec sa déclaration: « les regardeurs font les œuvres », mais avant lui, Nietzsche, encore plus fort, avait déclaré : « L’homme n’est plus artiste, il est devenu oeuvre d’art ». Aujourd’hui, tout le monde devient artiste, comme dans Ratatouille, le film des studios Disney, Rémi le rat dit : « tout le monde peut cuisiner ». Les écrits de Wikipedia, les photos de Flick’r sont des moments de gratuité où on n’est pas payé, mais où on investit de la passion. Voici venir la carnavalisation du monde : le carnaval n’est plus seulement un moment pour recréer le temps de travail. Alors que chez Georges Bataille, le système ménage des petites éruptions volcaniques qui empêchent une expression radicale de la volonté de se consumer, on est aujourd’hui face à la grande dépense, au grand gaspillage de soi. Alors Vincenzo Susca oublie la postmodernité pour basculer dans l’hypermoderne : « Une grande partie du débat sur le développement durable est idéologique. Le mouvement d’expansion de la consommation ne peut être réduit. La pulsion ne peut pas être freinée ni limitée. L’univers électronique se situe entre sacré et virtuel : désacralisation du sacré institué, libération du sacré sauvage. L’univers des technologies répond à un désir d’existence en dehors des limites du temps du repos. Le sacré est cosa mentale. Le virtuel renvoie à la communion des saints. Un fait nouveau : dans l’Internet, on crée les divinités qu’on va adorer demain. Dans Second Life, les mythologies qui soudent les tribus sont créées par les gens mêmes qui les adorent. Sur ce point, cher Vincenzo, il me semble qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, hormis l’accélération et l’amplification permise par les technologies. Les hommes n’ont-ils pas en tous temps créé leurs idoles et divinités pour mieux les adorer ensuite ? C’est la porte ouverte au prochain livre de Vincenzo et Claire, celui de la postmodernité sombre à la veille de la catastrophe, celui de la décroissance et des usages détournés de la technologie aux fins de la nouvelle écologie. Car cette soirée apparaissait comme l’aboutissement d’un travail de lumière à la veille d’un grand chambardement. Comme me le disait Michel Giroud rencontré ce soir au vernissage de Dream Time, au musée des Abattoirs de Toulouse, nous gravissons l’Anapurna avant la chute. Depuis Dante, nous savons que la chute aux Enfers est une expérience à prendre en compte. Bien que romain, Vincenzo ne peut ignorer le poète florentin. Il sait que les responsables du devenir suivent la voie du purgatoire. Si le livre bonbon de Claire et Vincenzo nous invite donc à réfléchir sur l’être au monde contemporain - c’est une petite merveille -, il appelle un autre livre aux reflets sombres, entre boue, acier rouillé et chlorophylle, le livre d'une époque post-moderne où surgissent les élites non encore nées, courageuses et étoilées, celles des entrepreneurs tisserands héroïques de relations créatives pour surmonter les périls à venir et inventer de nouveaux devenirs. La soirée à la Fondation Ricard fut quant à elle imprégnée des reflets chatoyants, sucre d'orgiaques et gouleyants entre le rose de ce livre enchanteur et le jaune miel du bar alvéolé qui enroba les corps des participants à cette superbe soirée à la gloire de l’intelligence -au sens issu de "inter-legere" - franco-italienne.

 

Christian MAYEUR

Entrepart

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