INVITATIONS à L'IMAGINAIRE
La dépense et la crise économique 19/12/2008

Rendez-vous de l’Imaginaire

Mardi 19 décembre 2008

Compte-Rendu

« La dépense et la crise économique »

 

Michel Maffesoli introduit la thématique de ce rendez-vous en nous invitant à saisir le climat de crise actuelle en ce qu’il a d’impalpable. Bien qu’essentialisée par la sphère économique, la crise est devenue une incantation omniprésente dans le discours social. De ce fait plus un seul domaine ne semble résister à son évocation : capitalisme, éducation, culture, politique, droit, valeurs… Elle est employée comme un révélateur de « problèmes sociaux », de forces antagonistes, d’éventuelles transformations et comme effectrice des rapports qu’entretiennent les individus avec la société. Autrement dit son événement, ou avènement, affecte les consciences humaines, les comportements et les représentations. A cet effet Michel Maffesoli nous renvoie à la prophétie nietzschéenne, laquelle préfigure le Crucifié, le dieu chrétien, cédant sa place au dieu bruyant des bacchanales, de la dépense et de la perte, c’est-à dire Dionysos. En la matière il s’agirait de dire que l’économie stricto sensu, dont l’esprit du christianisme fut le précepteur par économie de soi et du salut, s’avérerait aujourd’hui en fin de souffle. La crise apparaitrait alors comme intégrante du simulacre dont parlait Jean Baudrillard, pour qui « la guerre du golfe n’a pas eu lieu ». Ainsi pour Michel Maffesoli, les conditions d’émergence de cette crise sont l’occasion de s’apercevoir comment la dématérialisation fiduciaire et les enjeux abstractifs du capitalisme financier ont laissé s’introduire une nouvelle dimension, s’apparentant au retour d’un homo ludens, notamment autour du trader et son activité de spéculation. Cette crise perçue comme consumation révèle alors un changement de fonds, un tournant qui n’est pas sans rappeler la métaphore heideggérienne die Kehre.

 

Anthony Mahé intervient premièrement pour nous proposer une analyse de la crise à partir de la notion de dépense telle qu’elle est présente chez Georges Bataille. Le constat est que le plus souvent l’économie est réduite à la question du besoin et à la dimension de l’utilité. Or ce principe d’utilité apparaît chez Bataille aussi classique qu’insuffisant. Dans son texte intitulé La notion de dépense (1933), il définit l’étroitesse d’une économie qui ne reconnaît que « le droit d’acquérir, de conserver ou de consommer rationnellement, mais [qui] exclut en principe la dépense improductive. » Ainsi une économie qui comprend l’ensemble des expériences humaines doit s’élargir et prendre en compte ce qui ne trouve sa fin « qu’en soi », ce qui s’apparente au non-productif, en d’autres termes ce qui ne retourne pas à l’appareil global de production d’une société. Antony Mahé rappelle qu’il existait déjà chez le sociologue Gabriel Tarde une tentative de prendre en compte les forces consumatoires, notamment celles des passions. Dans ses théories sociales Tarde préconise une science des « intérêts passionnés » dont la finalité n’est pas tant l’étude du besoin ou de l’utilité, mais plutôt de ce qui nous rattache à la marchandise dans son immédiateté. Il donnera à cette loi le nom « d’économie du désir ». Selon lui la diffusion des marchandises et l’accroissement des réseaux sociaux sont issus d’une convention générée par le désir. Anthony Mahé, définissant le désir comme « attachement intersubjectif au-travers des objets »,  reprend à ce niveau la notion d’argent telle qu’elle est développée dans la célèbre Philosophie de l’argent de Georg Simmel, parue en 1900. En effet pour le sociologue allemand la valeur de la marchandise est le corrélat du désir, l’estimation d’un bien reposant sur une coupure artificielle entre le sujet et l’objet, sur une objectivation de la jouissance du bien. Ce principe de jouissance se retrouve dans ce que le phénoménologue Wilhelm Dilthey nommait l’état phénoménal, au cours duquel s’indifférencient le sujet et l’objet ainsi que leurs représentations respectives. Cependant nous dit Dilthey, dans le flux continu des sensations qui le relient au monde, l’homme introduit des formes discontinues qui vont donner à l’objet une valeur et une signification. Anthony Mahé nous rend alors attentifs aux phénomènes de consommation sociale. Les biens qui nous impliquent dans une relation sociale sont davantage consommés, parce que la valeur d’échange interindividuelle contenue dans les objets ou le principe d’achat sont des actes de consommation investis émotionnellement. L’objet consommé devient dispositif de partage de sensations et de régulation sociale. La crise advient lorsqu’il y a discordance entre le désir, l’intersubjectivité ou la diffusion  sociale d’un bien, et la production de ce bien. Parallèlement aux mécanismes financiers auxquels la crise se rattache, il y a donc une condition de possibilité, un contexte socio-anthropologique, qui échappe à la seule dimension économique et pourrait correspondre à la saturation d’un modèle social.

           

L’intervention de Benjamin Dard quant à elle se pose comme une réflexion sur l’imaginaire médiatique, d’autant plus alimenté en période de crise, à partir de son travail de journaliste. Il fait remarquer d’abord le mouvement de précipitation, puis de comparatisme systématique exercé par l’appareil médiatique à l’égard des précédentes périodes de décroissance, notamment le krach boursier survenu en octobre 1929 aux Etats-Unis. Selon lui cette construction médiatique est génératrice d’un imaginaire anxiogène. Etant incapable de connaître précisément ce qu’il se passe, toute situation n’étant jamais objectivable de prime abord, c’est comme si nous racontions une fiction de ce qui peut arriver, et de ce qui arrive vraisemblablement. La rhétorique d’intitulés à connotation forte fait également état, nous dit-il, d’un discours parfois joué sur la modalité du record sportif. Enfin le cortège d’images sombres annonciatrices de catastrophes combiné aux récits de dépenses, avalanche de dollars et d’euros aux fins de conjurer la récession, nous soumettent un peu plus à cet univers anxiogène. Aussi selon Benjamin Dard, dans cet univers le rehaussement se donne un goût « déculpabilisant » et la dépense s’affranchit d’elle-même. Cependant, souligne t-il, ce qu’il y a de remarquable tient au fait que de nombreuses dépenses résistent, la propension à consommer dans certains secteurs n’a pas diminué pour autant, voire s’est vue augmentée – notamment en ce qui concerne l’industrie vidéoludique.

 

Enfin, pour Nicolas Hirel, on ne peut douter de l’existence de la crise. Elle est incontournable, les faillites et la perte massive des emplois dans différents secteurs d’activité professionnelle en sont la preuve. Il existe une succession de cycles économiques incluant des récessions plus ou moins importantes, cependant ajoute t-il, toute crise aussi dramatique soit-elle, est aussi « crise heureuse ». Nicolas Hirel constate que notre rapport à la consommation et à la dépense s’est complexifié. Pour l’essentiel, la bipolarisation producteur-consommateur s’est vue devenir tripartite, intégrant notamment le principe de sponsoring. Nous pouvons prendre pour exemple le crowdsourcing, ou l’utilisation des données de consommateurs par Internet. Des logiciels légaux comme Google AdSense permettent l’annonce prolifératrice de liens sponsorisés directement en relation avec le contenu des informations que l’utilisateur transmet par Internet. Les publicitaires n’irradient plus un message, mais jouent sur la dépense des utilisateurs, c’est-à-dire sur la propagation de leurs activités sociales dans le réseau d’autres utilisateurs, au cours d’un email ou d’une discussion sur Facebook. Les hypertextes sont devenus le sillage d’un engloutissement thématique, d’un ciblage de marchandises à produire et à distribuer. Alors qu’avant le message publicitaire était le même pour des millions de consommateurs différents, il y a aujourd’hui quadrillage des informations directement chez l’individu, répercutées par informatique et rétablies vers la création spécifique de biens et services. Selon Nicolas Hirel, la nouvelle monnaie n’est autre que notre intimité. Ce phénomène lié à l’usage des nouvelles technologies dessinerait, parmi tant d’autres, le contour d’une économie en redéfinition, et dont la crise actuelle, bien qu’antérieurement ancrée dans le paysage socioéconomique, marquerait un symptôme.

 

Michel Maffesoli conclue cette rencontre sur une remarque, la longue durée des histoires humaines nous apprend que la décadence se caractérise toujours par un sursaut d’énergie. Une réaction dans la salle évoque néanmoins la monétarisation généralisée, qui ne dispense aucune production humaine et que les principes de désir et de jouissance ne sauraient justifier. Pour Michel Maffesoli, cette marxisation des points-de-vue ne résout pas le problème. La crise économique, sous le joug de l’incantation, indiquerait un renversement des polarités décrites par Marx : l’infrastructure ne régit plus la superstructure, on constate plutôt un phénomène d’inversion. Comme le soulignait déjà Edgar Morin dans les années 1980, la notion de crise porte en elle un caractère incertain, reflétant un moment situé entre la décision et l’indécision, qui sert aujourd’hui à nommer un innommable sans contours, une réalité perturbée, surchargée, saturée. Mais cette situation « crisique » est alors nécessairement régressive de toute la connaissance que nous pourrions en avoir. Pour comprendre la crise il apparaît bien nécessaire de « la mettre en crise », d’opérer jusqu’aux multiples sens et phénomènes qu’elle recouvre et dont elle se prête l’effet.

 

Wilfried Coussieu

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