INVITATIONS à L'IMAGINAIRE
Incarnation de la Philosophie?
Incarnation de la Philosophie?

18 novembre 2008

Avec Charles Pépin, écrivain, philosophe et journaliste, Christophe Mory, journaliste, écrivain et enseignant et Michel Maffesoli

Compte-rendu

Pour ce premier Rendez-vous de l’Imaginaire de la rentrée, Michel Maffesoli reçoit en invité Charles Pépin, écrivain, philosophe et journaliste, autour de son ouvrage Les philosophes sur le divan paru aux éditions Flammarion cet octobre 2008, ainsi que Christophe Mory, journaliste, écrivain et enseignant, et Aurélien Fouillet, chercheur au CeaQ, réunis sur le thème « Incarnation de la philosophie ».

Quand Freud rencontre Platon, Kant et Sartre… sous-intitulé du roman dont il est question, fiction au-travers de laquelle, commence Michel Maffesoli, on peut trouver un véritable savoir philosophique. Il évoque la portée analytique de cet ouvrage, dans cette confrontation des affects des trois philosophes ici indiqués, « passant » sur le divan du père de la psychanalyse Sigmund Freud. Trois thèmes convergents sont ici représentés, « très peu d’affects » pour Sartre, Kant qui « a la sueur en horreur » et Platon qui « a la haine du corps chevillé au corps », pour aboutir à ce que Charles Pépin nomme la détestation du soi, et qui pour Michel Maffesoli révèle une « détestation du monde ». Cette dénégation du vécu ou haine de la mondanité poursuit-il, se rencontre chez Charles Pépin dans ce dualisme fondamental entre le corps et la nature. Dans cet ordre d’idées, « la nature est méchante » disait Emmanuel Kant. Par cette remarque Michel Maffesoli entend dénoter de cette haine inhérente, « cette peur de ce qui est », au fondement de cette intellectualité se posant contre le monde, la nature et enfin le corps. Cette interprétation de la haine sous ses diverses formes se retrouve dans la peur de l’amour manquant où, indique t-il en citant les travaux Max Scheler (Ordo Amoris), « rentrer en empathie dans le monde » semble être la véritable préoccupation du livre et le véritable fond du problème.

Christophe Mory quant à lui va relever dans cet ouvrage ce qui s’apparente à une tripartition de l’âme occidentale, tripartition désignée chez ces trois philosophes comme : L’idée, la morale, l’existentialisme. Regrettant l’absence du philosophe allemand Friedrich Nietzsche et d’un penseur chrétien dont Blaise Pascal ou Søren Kierkegaard aurait pu tenir le rôle, Christophe Mory indique le remarquable travail d’écriture ainsi que le soin apporté aux dialogues qui s’instaurent comme un condensé de la pensée de chaque auteur. Plus encore Charles Pépin propose une vision incarnée de la philosophie, ne mettant pas en scène des concepts mais des idées d’être et de sang, des histoires impulsées par la psychanalyse freudienne. Autour de l’étymologie du nom de Platon, des névroses sartriennes et d’éléments biographiques comme la mort de la mère de Kant, Christophe Mory ne manque pas de souligner que l’on découvre aussi dans cette lecture la philosophie freudienne. La philosophie mise en jeu dans cet ouvrage est identifiée selon lui comme la quête du salut par l’homme sans religion, dans une dimension non pas prométhéenne mais au-travers d’un aspect purement et simplement humain. Au constat de ce portrait de l’homme occidental, dépourvu de transcendance religieuse, la question se pose de savoir, termine t-il, si la part religieuse de l’occident ne serait pas tellement « névrosée » qu’on ne pourrait l’allonger sur le divan ?

Selon Aurélien Fouillet cet ouvrage trouve une correspondance à La philosophie à l’époque tragique des grecs de Nietzsche, lorsque ce dernier émet que ce qui peut rester de la philosophie et des philosophes, ce ne sont pas leurs idées ou conceptions sur le monde, mais leur personnalité devenant par là archétypale en des possibilités d’envisager la vie et le monde. L’ensemble des anecdotes biographiques que Charles Pépin reprend, anecdotes vérifiées tel qu’indiqué au début de l’ouvrage, nous donne à voir des philosophes dans leur quotidien, périssables, névrosés, mortels, humains. Plus que l’humain, c’est cet humus dans l’humain à la manière dont l’énonce Michel Maffesoli, qui est donné à voir dans cette réflexion. Ce serait presque des pulsions qui ont permis aux philosophes en question de développer leurs systèmes de pensée, à l’opposé de la construction logique et raisonnée dont les manuels d’histoire de la philosophie et cours magistraux regorgent lorsqu’ils abordent ces philosophes. « Comment vivre est possible ? » est une question récurrente de cette interface Platon-Sartre-Kant-Freud permettant par la même de repenser la question de l’angoisse (du sujet / du monde), et le rôle de cette angoisse dans la constitution de la pensée philosophique et apriorique de toute connaissance. En définitive selon Aurélien Fouillet, ce que montre Charles Pépin dans ce livre revient à cette différence relativement contemporaine de penser qu’il n’existe pas qu’une tradition philosophique mais des ponctualités temporelles dans lesquelles des individus ont apporté leur philosophie, c'est-à-dire leur manière de vivre le monde. Citant Nietzsche dans La philosophie à l’époque tragique des grecs : « Celui que réjouit la fréquentation des grands hommes se réjouit également au contact de ces systèmes, fusent-ils même tout à fait erronés. Car, néanmoins, ils renferment quelque point absolument irréfutable, une tonalité, une teinte personnelle qui nous permettent de reconstituer la figure du philosophe comme on peut conclure de telle plante en tel endroit au sol qui l'a produite. En tout cas, cette manière particulière de vivre et d'envisager les problèmes de l'humanité a déjà existé; elle est donc possible. Le « système » ou tout au moins une partie de ce système est la plante issue de ce sol... » Aurélien Fouillet conclue son intervention en évoquant que le fait même de confronter ces philosophes au divan de Freud porte en soi l’idée que le système philosophique d’un auteur n’est pas la Philosophie, mais un symptôme de sa manière de vivre le monde.

Charles Pépin entreprend immédiatement de répondre aux questions et réflexions toutes soulevées par ses commentateurs. Tout d’abord à propos de l’absence de Nietzsche sur le divan. L’auteur justifie de son absence par son omniprésence qu’il localise dans l’esprit même de sa démarche. Une inspiration nietzschéenne donc, un peu à l’instar de sa généalogie, se dévoile en filigranes et se dissémine dans l’ensemble de l’ouvrage, ce qui a conduit l’auteur à cet essai de psychanalyse des valeurs occidentales, qui selon lui est divisées en trois tropismes : L’idéalisme (Platon), La morale (Kant) et la fascination pour le regard d’autrui (Sartre). En ce qui concerne l’absence d’un penseur chrétien ainsi que l’influence si ce n’est la prise en considération du primat de la pensée judéo-chrétienne nécessaire à toute analyse de la civilisation occidentale, Pépin aborde cette question dans son ouvrage qu’il entend soutenir par un regard influencé par le même philosophe prussien. L’auteur prend l’exemple du platonisme qu’il délivre ici comme le fondement de l’idéalisme qui a influencé tout l’occident chrétien. En effet cet idéalisme chez Platon est le « ciel des idées » qu’il développe comme le niveau invisible de l’être, constitué de tous les principes de connaissance, c’est-à-dire le monde des idées éternelles. En bref il s’agit du monde des « formes intelligibles », immuables, que Platon distingue radicalement du monde sensible. Cette conception ontologique, souligne Pépin, sera reprise plus tard dans la conception chrétienne de l’Eden (le Paradis céleste), voir dans la conception communiste de la Société sans classes (entendue comme le Paradis terrestre), ce qui revient fatalement à l’histoire de l’idéalisme. La critique qui consiste à voir dans le christianisme un « platonisme du pauvre », la doctrine chrétienne admettant en principe l’accès au « ciel des idées » par la foule et non comme réservé à une élite de sages tel que défendu dans la pensée platonicienne, est mise dans la bouche même de Platon par l’auteur sous un accès de culpabilité devant Freud afin de traduire la critique que Nietzsche produit à l’égard du platonisme. De même en ce qui concerne la Morale kantienne, elle est interprétée dans la critique soutenue par Nietzsche en ce qu’elle devient et se substitue à Dieu. Ce ne serait qu’une question de termes. De cette manière le fond chrétien de la philosophie kantienne du devoir moral se perçoit dans ce que Charles Pépin analyse du rapport problématique entretenu par Kant tout au long de sa vie avec les affaires amoureuses et la spontanéité du sentiment, sphère des affects qu’il a poursuivi et conceptualisé sur le modèle de l’obligation rationnelle. Citant Jacques Lacan depuis son texte Kant avec Sade qui dira que « jouir aux ordres » est précisément le problème, Charles Pépin rappelle que l’impératif kantien dont souffre son concepteur est celui duquel nous souffrons précisément, d’autant que notre société a déplacé l’obligation morale vers l’obligation de jouir, notamment au-travers du consumérisme.

L’auteur des Philosophes sur le divan conclue que l’objectif de l’ouvrage, en tant qu’il met à jour la pensée de ces trois auteurs au cœur d’un récit où ils entrent en psychanalyse, était de dire que ce dont souffrent ces philosophes, c’est ce dont nous souffrons en en tant qu’occidentaux. Par ailleurs, le fait que la vie des philosophes, leurs affects éclairant leur pensée, ne soit pas abordée durant des études classiques de philosophie en France, dénote de cet idéalisme persistant dans la pensée occidentale, et dénote par la même de cette philosophie désincarnée. Pourtant dit-il, les situations affectives racontées sous la forme d’anecdotes biographiques sont inséparables de la pensée, en cela qu’elles corroborent à l’élaboration des systèmes philosophiques que nous connaissons : l’idéalisme platonicien, l’éloge de la Raison ou le dévouement moral chez Kant, la question de l’identité cartésienne dans l’existentialisme de Sartre, etc. Selon Michel Maffesoli l’ouvrage ici présenté signale la fin d’une conception désincarnée de la philosophie, et questionnant en ce sens Charles Pépin sur la réception de son ouvrage, il poursuit : est-ce que cette conception philosophique enracinée dans l’idéalisme occidental est bien en phase avec le monde actuel tel qu’il est vécu ? Sur un plan symptomatologique, la diffusion et la réception de cette œuvre est aperçu selon Michel Maffesoli comme participant d’un « processus de saturation » au-cours duquel non seulement la philosophie tend à s’incarner, mais où les choses répondent plutôt de l’ordre du vécu que du penser. A l’auteur de l’ouvrage de revenir brièvement sur sa démarche initiale : le débat éternel des idées philosophiques ne suffisant pas nécessairement, il fallait donner un « corps éternel » et restituer leurs affects aux philosophes, l’éternité devenant l’élément pour analyser et tester la validité théorique de leurs systèmes. Certains systèmes philosophiques tiennent donc particulièrement debout jusqu’à ce que leurs auteurs éprouvent le besoin de s’allonger. En effet la dénégation de la complexité du réel, dénégation comprise comme « refuge du concept » (l’idéalisme platonicien, le devoir moral, le néant sartrien) devant les « les choses de la vie », n’apparait plus supportable. Néanmoins « plus d’un qui ne peut se libérer de ses propres chaînes, a pu néanmoins en libérer son ami » disait Nietzsche, cité ici par Pépin pour répondre à une question de la salle (« allonger ces philosophes sur le divan n’est-il pas réduire leur portée ? »). Les « chaînes » des philosophes (leurs névroses) ont établis les grands systèmes de pensée que nous connaissons, mais dont notre connaissance a évacué toute la généalogie personnelle.

Pour ce rendez-vous de l’Imaginaire Charles Pépin nous rappelle à l’expérience humaine de chacun des philosophes, ébranlant de fait la dichotomie fondamentale pointée dans son œuvre entre la pensée et le vécu. Et enfin de terminer sur ce que le philosophe Maurice Merleau-Ponty appelait, dans sa perception phénoménologique, « la chair du monde » qui nous situe, corps-sujet, entre le visible et l’invisible de notre expérience du monde commun.

Wilfried Coussieu

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