LIVRES EN FRANçAIS
LE REENCHANTEMENT DU MONDE. UNE ETHIQUE DE NOTRE TEMPS
Quand on observe tous les phénomènes de violence dont l'actualité n'est pas avare, quand on voit les valeurs sociales les traditionnelles perdre de leur force, ou les diverses autorités politiques, intellectuelles, journalistiques être tournées en dérision, on peut se poser la question : existe-t-il encore une morale, universelle, applicable à tous, ou de multiples éthiques propres à des groupes donnés ? Il est bien connu que c'est lorsque quelque chose n'a plus de réalité qu'on en parle beaucoup. C'est ainsi que la Morale représente peut-être un monde qui n'est plus. Et c'est pour cela que de divers côtés, journalistes, hommes politiques entonnent, jusqu'à plus soif, des incantations en son nom. Mais comme il faut bien vivre ensemble, on voit se développer des éthiques particulières. Celles-ci tr aduisant ce « sentiment d'appartenance » propre aux tribus postmodernes. À partir d'exemples concrets, ce livre s'emploie à analyser le glissement d'une Morale sclérosée vers des éthiques en gestation. Celles d'un « réenchantement du monde » que l'auteur a été le premier à (annoncer, il y a quelques années, et qu'il systématise ici.

 Edition de La Table Ronde, Paris, 2007

Compte Rendu

 

Michel Maffesoli : Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps. La Table Ronde, Paris, 2007, pages 206.

Dans cet ouvrage Michel Maffesoli nous offre une réflexion sur la morale et l’éthique en analysant le glissement d’une morale sclérosée vers des éthiques en gestation. À travers un style clair, nourri par de nombreuses références, exemples et métaphores, ce livre poursuit l’édification d’une sociologie originale et a bien le mérite de retenir l’attention du lecteur. La pertinence et la richesse de la pensée maffesolinienne est celle d’être toujours en relation avec l’esprit du temps, le zeitgest c'est-à-dire l’ambiance d’une époque qui nous fait penser à l’air que l’on respire. La force de sa pensée réside sur l’interrogation de l’atmosphère qui baigne la société, sur le climat (cf G. Durand) de notre époque, pour saisir de comprendre notre temps. Ce temps qui nous vivons aujourd’hui c’est bien celui du réenchentement du monde, terme que Maffesoli avait déjà annoncé auparavant et sur lequel concentre ici toute son attention pour le systématiser.

Comme nous l’explique l’auteur, le temps moderne du désenchantement du monde, décrit par Max Weber, s’achève. Ce n’est plus le règne de la rationalité. Nous sommes en face à une nouvelle ère dominée par la raison sensible, la sensualité, les sentiments d’appartenance. « Les mots ne collent plus avec la situation, les institutions sont archaïques. L’heure d’une refonte de notre société à décidément sonné ! » nous dit Maffesoli.

L’analyse de ce glissement vers des étiques en gestation, celles d’un réenchantement du monde, commence par une question de base : existe-t-il encore une morale universelle applicable à tous ou des multiples éthiques propres à des groupes donnés ? Si on reste sidéré par la morale, on risque, selon l’auteur, d’être incapable d’apprécier les nouvelles formes de socialisation. Par conséquence, il faut être capable de penser la vitalité de la vie quotidienne, l’éthique en gestation.

Dans l’histoire de l’humanité, on assiste à une saturation des valeurs sociales et alors on voit bien que la morale est cela même qui représente[1] un monde qui n’est plus (p.20) et où les élites en place n’ont plus rien à dire (p.21). Nous devons être attentif à la réalité et reconnaître la richesse du vivant, ne plus se contenter de la représentation du monde de la vérité objective et scientifique, mais au contraire présenter ce qui est. Rendre attentif aux nouvelles formes de socialités qui émergent dans le XXIème siècle, auxquelles Maffesoli au fil de ses ouvres a donnée importance depuis longtemps. Formes de socialités qu’une partie du monde académique, autant que la politique, certains secteurs de la culture et l’intelligentsia moderne ne semblent pas encore en reconnaître l’importance et la centralité, tant ils sont encore ancrés dans l’idéal de la modernité, de la morale universelle. Au cours de cet ouvrage Maffesoli nous montre le chemin nécessaire pour voir « ce qui est », et il y a là une nécessité de savoir dire ce qui est vécu, dire ce qui est. Cela est possible grâce à sa capacité intellectuelle, d’un coup d’œil (cf Simmel) bien attentif sur la profondeur de la réalité sociale qui fait ressurgir à la surface les aspects du sociétal.

Si la morale générale repose sur une conception ontologique du monde, les étiques plurielles au contraire sont labiles et provisoires. La morale continue à exister mais elle est désormais muséographiée, tandis que l’observation, la présentation phénoménologique de la vie quotidienne nous montre que tout est en mouvance, tout fluctue. L’idéal morale se trouve alors impuissant devant le resurgissement des imaginaires tribaux, et il faut donc savoir reconnaître la vie dans son aspect constructeur et aussi destructeur. Le glissement qui s’opère est celui de l’âme collective qui tend à prévaloir contre l’esprit individuel (p.46). Les diverses pratiques illustrées dans les pages de cet ouvrages, caractérisent le sentiment d’appartenance et sont expressions des affinités électives propres aux micro-tribus postmodernes. Dans ce que je vis avec d’autres ici et maintenant, le corps « imaginal », comme l’appelle Maffesoli, a tendance à s’affirmer dans l’organicité des groupes émotionnels. Dans ce désir d’être et vivre ici, il y a l’émergence d’une éthique dynamique. Éthique qui est quelque chose d’incarnée, proxémique, une mode de vie, une manière d’exister à partir d’un lieu que l’on partage avec des autres. Une éthique de situation comme juxtaposition de rituels quotidiens, créant un état d’âme collectif et qui est tributaire d’un lieu (réel ou symbolique), une éthique qui nous situe dans l’humanisme du présent. Maffesoli donne à voire, dans une perspective phénoménologique, l’effervescence sociale et les transformations de fond qui s’opèrent dans les divers domaines tel que les codes vestimentaires, la sexualité, le travail.

Diverses manières d’être, de penser, qui sont de l’ordre émotionnel, anomique, localiste, qui témoignent ainsi la saturation de la morale et l’émergence des éthiques particulières, des déontologies éphémères tributaires des situations, une déontologie faite de démobilisation par rapport aux valeurs que la modernité s’étaient donnés comme objectif. La déontologie sera, pour l’auteur, un savoir de situation, une sorte de « situationnisme » extrême, l’acceptation donc de la complexité humaine. Le principe relationis est bien celui de la déontologie-éthique opposé à ce principe individuationis propre à la morale ; une morale qui aujourd’hui se trouve en crise face à ce nouveau rapport au monde et à l’autre qui s’élabore sous nos yeux. Il faut accepter ce nouvel esprit à l’œuvre dans la société, ce retour au sensible, au présenteisme, les communautés de destin, la réaffirmation tribale, l’enracinement dynamique qui caractérise la déontologie, ce vivre des situations avec des autres, une existence individuelle et sociale, qui s’organise autour des passions, des émotions, des manies.

Le regard sociologique de Maffesoli nous invite à la réflexion sur les manières de vivre qui sont en action dans la société postmoderne. Il s’agit d’un regard lucide et pertinent qui fonde sa pensée radicale, audace. Une pensée qui fait écho, une ouverture d’esprit qui s’oppose à l’attitude moraliste intellectuelle, à ce « Niagara des bon sentiments ». Comme dit Maffesoli : « Il y a bien mieux à faire : penser les nouvelles et par bien des aspects, anciennes formes d’une être-ensemble faisant sa mue. Penser l’immoralisme éthique en son éternel recommencement ! ».  

Fabio La Rocca CeaQ – Sorbonne



[1] Terme en italique dans le texte original.

 

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