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Du Nomadisme, vagabondages initiatiques
Comment rendre compte d'une époque où le flou règne en maître, où les valeurs fluctuent au gré des événements le plus souvent incontrôlés, où les repères traditionnels s'effacent et où l'"esprit du temps" semble devoir échapper aux observateurs les mieux avertis ? Comment comprendre, ou simplement décrire des sociétés prises dans un mouvement de permanente transformation et de renouvellement de leurs structures les plus essentielles ? Autrement dit, comment aborder le présent dans ce qu'il a de plus insaisissable et de plus volatile ?
Après Le Temps des tribus, Michel Maffesoli continue son investigation du social.
Du nomadisme, vagabondages initiatiques propose une vision rénovée du continent humain et montre qu'au morcellement croissant des sociétés correspond une autonomie renforcée de l'individu. Hier bloqué dans les rôles sociaux prédéfinis ? métier, famille, etc. ? celui-ci s'arroge désormais un surcroît de liberté. Imaginaire, plaisir, désir, fête , rêves deviennent les maîtres mots de sa révolte.


Article par Georges Bertin

Compte Rendu:

En s'interrogeant sur les phénomènes sociaux caractérisant cette fin de siècle, Michel Maffesoli, montre comment le nomadisme peut être considéré comme une des figures emblématiques de notre époque. Sa démarche reste fidèle à une sociologie formiste compréhensive, voulant présenter les phénomènes sociaux et non pas les démontrer. L'auteur entend ainsi mettre en úuvre une ëmétaphysique sociologique' permettant de montrer le paradoxe contemporain : face à la globalisation du monde, face à une société se voulant positive, lisse, sans aspérités, face à un développement technologique et à une idéologie économique dominante, bref face à une société s'affirmant ëplaine' et parfaite, s'exprime la nécessité du ëcreux', de la perte, de la dépense, de tout ce qui ne se comptabilise pas et échappe au fantasme du chiffre et de la domestication.

Son ouvrage nous amène à réfléchir sur l'époque moderne, caractérisée par le glissement du ënomadisme vers la sédentarité' : le passage des communautés aux communes, puis de celles-ci aux entités administratives plus grandes, pour arriver à l'État-Nation, va de paire avec la naissance d'un pouvoir d'autant plus abstrait qu'il est plus éloigné. Le manque de flexibilité et l'assignation des individus à une fonction (professionnelle, affective ou idéologique) qui ont dominé à l'époque moderne peuvent être le symptôme d'un enfermement mortifère.
Aujourd'hui, cette mécanique sociale, visant à tout planifier et à rationaliser, connaissant la via regia à suivre, est grippée. L'omnipotence, ou violence totalitaire, s'inverse et devient impotence : le plein devient poreux. C'est ainsi que nous assistons au retour du nomadisme et nous sommes confrontés au phénomène de l'errance. Dans le domaine du travail ou de la consommation, du tourisme ou des voyages, sur le plan idéologique ou dans les rapports sociaux, l'homme post-moderne en est pétri. Le déclin de l'Etat-Nation et des grandes idéologies sont des facteurs de ce nouvel air du temps. Ce phénomène est ainsi présenté dans un ensemble renvoyant à une conception organique du monde et dépassant les stabilités identitaires qui ont caractérisé l'époque moderne. Le nomadisme est vu comme une structure anthropologique reposant sur un trajet complexe où s'expriment des éléments hétérogènes, parfois contradictoriels, en attente d'un équilibre à venir et non pas sur un acquis simple, finalisé et monocausal. C'est dans cette harmonie conflictuelle que l'individu, comme la société dans son ensemble, se renouvelle. Il y a, certes, le besoin d'un territoire solide où pouvoir s'enraciner, mais, en même temps, cet enracinement se veut dynamique, ne prédisposant pas à l'établissement, avec les habitudes sclérosantes et la perte de l'élan constructif qu'il implique. Cette notion centrale ìd'enracinement dynamiqueî permet de voir comment les sociétés, comme les hommes, peuvent rester ouverts et se nourrir toujours d'éléments nouveaux et, par conséquence, ne pas s'enfermer et mourir. Ainsi, l'errance primitive, ou ponctuelle, n'est pas seulement une sorte de respiration sociale en ce qu'elle met l'accent sur la dimension structurelle de l'échange (tout ensemble social est fondé sur la ëcirculation' originelle), mais elle renvoie également à une caractéristique humaine. La confrontation avec l'extérieur, l'étrange et l'étranger permet à l'individu de vivre la pluralité structurelle sommeillant en tout en chacun. L'errance est, finalement, un vecteur de socialisation important.

L'homme post-moderne, dans un mouvement d'ex-stase, sort du rôle dans lequel il est emprisonné. Le nomadisme est ainsi une sorte d'ascèse, permettant un élargissement de soi à quelque chose plus grand englobant la terre, le monde et les autres. Ainsi, l'ouverture à l'autre, l'accueil de l'étranger, est aussi une manière d'accueillir l'étrange et de l'intégrer dans la vie quotidienne. Voila la fonction de l'errance : vivre une double tension, d'une part, en direction de l'étranger et de ses potentialités et, d'autre part, en direction du monde et de ses richesse. Selon l'auteur, le nomadisme est donc une forme d'inclusion dans un ensemble global, renvoyant à une vision écologique du monde et dépassant les séparations et les distinctions sociales et épistémologiques qui ont caractérisée la pensée occidentale. En brisant l'enfermement individuel et les stabilités identitaires, en restaurant la mobilité, professionnelle, idéologique ou amoureuse, l'errance redonne vie, elle réanime la vie personnelle et communautaire.

C'est autour de ces thématiques de nomadisme, d'enracinement dynamique et de territoire flottant que s'articule l'ouvrage de Michel Maffesoli qui, en nous proposant une sociologie de l'aventure, nous permet d'appréhender le mouvement de notre époque.

Compte rendu du livre par F. Casalegno .

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