THEMATIQUE 2011/2012

Pour cette nouvelle année le Groupe de Recherche sur l’Anthropologie du Corps et ses Enjeux (GRACE) souhaite interroger la tendance sociétale actuelle que l’on désigne par immersion sensorielle. Une immersion que nous proposons de diviser en deux moments fondateurs, deux moments gigognes encapsulant le vécu de nos existences, qui dessine les contours de ce que nous définirons par l’« être-là du dispositif ». Ce procédé d’immersion ordonnancerait et requalifierait l’ensemble de nos sensorialités (O. Sirost), et concourrait aux processus d’hybridation et de mutation (B. Andrieu) déjà engagés.

Le premier moment consiste à désirer immerger le corps au sein d’un dispositif environnemental multi et transmédiatique dans lequel les sens - principalement la vue, l’ouïe, le toucher, la kinesthésie - sont sollicités et contrôlés. Ces dispositifs jouent sur l’illusion de téléporter le corps dans un environnement matriciel et fictionnel autre, dans lequel le sujet est en posture de réception somatique et d’interaction. Ici l’environnement serait substitué par un autre, mais cette substitution peut être « totale » ou « partielle », et jouer sur la confusion déjà consommée entre réel et virtuel afin de créer des réalités augmentée (RA) et/ou alternée (AR). Selon les dispositifs engagés et le type de sollicitation recherché il apparaît une grammaire de l’œuvre immersive à mettre à jour.

Le second moment est celui de vouloir incarner, ou endosser, un autre corps que le sien, pour une communication inter et transcorporelle (Bernard Andrieu). Arthur Rimbaud affirmait dans la Lettre à Georges Izambard que « Je est un autre », à sa suite, nous complétons son affirmation par « Je est un autre corps que le sien ». Outre le fait que l’on pense à l’engagement intradiégétique (É. Souriau) du lecteur dans un roman, ou du processus d’identification/projection affectuel (E. Morin), il semble nécessaire de reconsidérer cet engagement à l’aune des productions cinématographiques et vidéo-ludiques qui usent abondamment de ce que l’on désigne par point de vue subjectif (POV, Gonzo…). Cette propension irait de paire avec une diversification et une spécialisation des interfaces visuels (écrans et lunettes 3D, casque de vision stéréoscopique) et haptiques, ainsi qu’un affinement de la sensibilité dans la restitution/création des sensations intracorporelles par les procédés cinématographiques, graphiques, sonores et haptiques. Tous ces éléments concourent à raffermir le principe de synesthésie, de correspondance entre les sens. A cela s’ajouterait le phénomène d’extra-sensorialité, en d’autre terme, l’acquis d’une ubiquité corporelle offrant l’opportunité, par exemple, de passer d’un corps à l’autre.

Ce principe d’immersion doit être considéré comme nouveau champ du « rayonnement » de l'être humain participant à la transformation de son Umwelt selon la terminologie de Jacok Von Uexküll, grand inspirateur de Martin Heidegger et Gilles Deleuze, ce qui, en soit, nous prépare à prédiquer (A. Berque) sensoriellement le monde, ou pour le dire autrement, à créer de nouvelle affordance (J.J. Gibson) ou mieux d'énaction (F. Varela). Le GRACE, dans la poursuite des travaux déjà entrepris, continue donc cette année son exploration sur la fabrique des corps et les imaginaires sociaux de la corporéité.

CEAQ
c/o H2M
67 bd Saint-Germain - 75005 Paris