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Mabel Franzone CORPS EXTREME : LA VOIE DU GUERRIER. NAGUALISME ET TENSEGRITE
CORPS EXTREME : LA VOIE DU GUERRIER. NAGUALISME ET TENSEGRITE
 
Il s’agit de traiter la Vision du Monde et de l’Univers des anciens Toltèques du Mexique, appelée le NAGUALISME. Et d’étudier la forme que cette Vision a pris actuellement, appelée TENSEGRITE. Tant dans l’une comme dans l’autre la métaphore du guerrier est centrale est c’est la figure qui incarne le changement : on se change soi-même pour comprendre le monde, le connu, l’inconnu et l’inconnaissable. Cette métaphore du guerrier détient un rôle cognitif. Tout processus de catégorisation comporte une activité métaphorique et le guerrier est un mythe, un beau mythe de notre temps. Il reflète nos plus nobles aspirations de mortels, il nous convie à les incarner, et nous guide dans le processus de transformation adéquat [1] Du point de vue anthropologique, il est vain de se demander si ces histoires appartiennent à la réalité ou à la fiction. Les mythes sont une réalité, dès lors qu’ils ont une fonction réelle parmi les peuples. Et du point de vue de l’anthropologie de l’imaginaire le mythe se présente comme une conduite du retour à l’ordre, comme prototype d’équilibre de l’univers, comme formule de réintégration. Autrement dit le mythe a des propriétés curatives autant à niveau individuel qu’à niveau social [2]. Ainsi en période de crise, la conscience mythique nous permettra de nous retrouver, elle sera un retour à l’ordre et une espèce de salvation. 

Le mythe du guerrier nous murmure à l’oreille des promesses de beauté et de liberté. D’Hercule à Quetzalcóatl, de Bouddha au Christ, les thèmes sont identiques: celui de l’homme dont les aspirations profondes surpassent le monde où il vit ; celui du conflit opposant sa pensée à son milieu social ; celui de la lutte, des doutes et des épreuves qu’il doit affronter pour réaliser son rêve, transcender le chaos et la misère de la condition humaine. Le guerrier va vers le savoir comme vers le combat : avec crainte, respect et confiance, avec l’esprit en éveil. Cela n’a rien à voir avec les guerres. Le monde non occidental a conçu des formes de guerre et de lutte tout à fait différentes, du guerrier contre ses propres faiblesses et ses limitations, contre les forces qui s’opposent à l’élargissement de sa conscience et de son pouvoir ; contre celles qui tendent à le réduire, à faire de lui un homme ordinaire, entièrement déterminé par son histoire personnelle et ses circonstances[3]. Le guerrier, ce guerrier-là, lutte pour l’harmonie, la quiétude, la liberté, sachant que celle-ci naît en lui-même et rayonne dans son champ d’action.

Le geste du guerrier est une attitude, une manière de relever constamment le défi d’être, qui échappe à toute définition précise ou totalisante. Le signe distinctif du guerrier est sans doute la persistance à vouloir attendre l’impeccabilité. Cela signifie donner le meilleur de lui-même, utilisant toutes les ressources d’énergie. De cette métaphore ouverte jaillit un faisceau d’instructions recouvrant l’ensemble des activités humaines. Les outils du guerrier sont la discipline, la volonté, la conscience de sa mort prochaine. Cette mort devient ainsi un allié et pas une peur dominante, puisque avoir conscience de sa proximité lui donne le détachement nécessaire de ne se lier à rien et de ne se refuser à rien. Il se contrôle lui-même contrôlant aussi sa vie.

Les éléments appropriés à la stratégie du guerrier sont ceux offerts par le chemin du cœur, laissant tout le loisir d’apprécier pleinement chaque instant et d’en jouir. C’est la conscience du moment présent comme le seul à vivre. La renaissance ou la reprise de certaines valeurs que font appel au don de soi, m’interpelle et personnellement je crois que derrière cette métaphore (bien sûr il y a différents paliers, et une métaphore cache toujours une autre) on trouve la grand figure de synthèse du Sacrifice. Mais ce n’est qu’une intuition pour l’instant.

NAGUALISME

On entend le nagualisme comme un analogisme, aux dires de Philippe Descola, comme un mode d’identification qui fractionne l’ensemble des existants en une multiplicité d’essences, des formes et des substances séparées par des faibles écarts, parfois ordonnées dans une échelle graduée, de sorte qu’il devient possible de recomposer le système des contrastes initiaux en un dense réseau d’analogies reliant les propriétés intrinsèques des entités distinguées [4]. Il n’y a donc, plus d’hiérarchies entre les vivants et même entre les non-vivants, se dressant ainsi un tableau complexe et surtout mystérieux, dont l’homme ne peut connaître qu’une partie infime, presque dérisoire. Et cet homme n’est pas le centre de la Création, il ne domine rien. C’est une des grandes différences avec une Vision du Monde Moderne et Occidentale. Cette manière de distribuer les différences et les correspondances lisibles sur la face du monde est très commune. Elle s’exprime par exemple, dans les corrélations entre le microcosme et le macrocosme qu’établissent la géomancie et la divination chinoises, dans l’idée courante en Afrique que des désordres sociaux sont capables d’entraîner des catastrophes climatiques ou dans la théorie médicale des signatures qui fonde l’étiologie et la thérapeutique des maladies sur les ressemblances que des substances ou des objets naturels présentent avec des symptômes ou des parties du corps humain. Ce qui frappe d’emblée dans de tels systèmes, c’est l’inventivité qui se déploie pour traquer à des fins pratiques toutes les similitudes et les résonances offertes à l’inférence par l’observation analogique. La quête du bonheur ou des causes de l’infortune s’appuie sur les hypothèses que les qualités, les mouvements ou les modifications de structure de certains existants exercent une influence sur la destinée des humains. Toutefois l’analogie ne devient possible et pensable que si les termes qu’elle met en rapport sont distingués à l’origine. Le pouvoir de déceler les similitudes entre les choses efface, en partie, leur isolement. En bref, l’analogisme est un rêve herméneutique de complétude qui procède d’un constat d’insatisfaction. Je pense, en transposant tout cela à la théorie de Gilbert Durand, que il y a dans l’analogisme une forme de pensée hermétique, et que si cela se manifeste aujourd’hui c’est parce qu’il y a –peut-être- un retour d’Hermès. Par ailleurs Gilbert Durand nous dit que le progrès des sciences de l’homme doit se faire à la lumière des  connaissances les plus anciennes, car en elles nous trouvons les méthodes logiques d’appréhension des choses. Wunenburger cite l’exemple de Paracelse et son destin de modernité. Durand dégage ainsi certains principes pour une nouvelle science de l’homme, dont le principe de symétrie identificatrice et celui de ressemblance. La connaissance ne sera féconde que si elle intègre ce principe de ressemblance mettant l’accent sur les qualités. Par ailleurs, c’est le fondement de la connaissance ésotérique et hermétique traditionnelle.

Pour faire entrer en relation ces qualités, Durand propose un « non-causalisme objectif » c'est-à-dire un principe d’homologie par l’extraction de l’archée ou arcanum commun. La volonté de rapprocher la totalité du cosmos de sa diversité dynamique nous conduit finalement à un principe de non-dualité logique. Voilà les bases d’une novelle science de l’homme, bases que j’ai rencontré analysant la Vision du Monde des anciens Toltèques.

Pour les Toltèques de l’Ancien Mexique le Monde n’est plus fait des objets qui nous entourent sinon d’énergie. La source de cette énergie est appelée « les émanations de l’aigle », ainsi nommée parce que les anciens « voyants » poussant au maximum les portes de la perception, sont arrivés à la source première où ils ont perçu de l’énergie noire et de l’énergie blanche. Pour donner une idée de la portée de cet aigle, je dirai que ces émanations sont des champs d’énergie groupés en « bandes », qui sont autant d’univers indépendants, dont deux seulement, des 48 existants, sont accessibles aux hommes. Celle où est regroupé la vie organique et celle des structures inorganiques, tel les minéraux, les gaz, etc. A l’intérieur de la bande d’émanations des êtres organiques, une zone particulière correspond à la bande de l’homme et borne la perception du connu. Toutes les émanations de la bande de l’homme ne sont pas égales en chacun. Ces variations sont considérées comme des formes de sensibilités atypiques : perceptions extrasensorielles, phénomènes, génies ou encore comme des tares. Les émanations normalement alignées sont appelées la conscience commune, le côté droit, le tonal. Les émanations d’au-delà de la bande de l’homme forment l’inconnu proprement dit, le nagual, la réalité a part, le côté gauche. La pratique des anciens Toltèques consiste, en partie, à développer la capacité de percevoir de telles émanations.

Cette Vision du Monde nous est parvenue aujourd’hui grâce aux livres de Carlos Castaneda, anthropologue d’origine péruvienne, qui ayant été initié par un homme de savoir indigène -Don Juan-, et avec la permission de celui-ci, décida de publier les étapes de la connaissance acquise tout au long d’une quinzaine d’années d’apprentissage. Aujourd’hui cette connaissance s’appelle la TENSEGRITE, terme adopté par l’Ecole Castaneda pour adapter la connaissance des Toltèques à notre temps et la rendre accessibles aux Occidentaux. En effet c’est un terme propre à l’architecture, utilisé d’abord par Buckminster Fuller en 1949, contraction d’intégrité tensionel, et caractérise un système mécanique comportant un ensemble discontinu de composants comprimés au sein d’un continuum de composants tendus, dans un état d’auto équilibre stable. Les systèmes de tenségrité sont caractérisés aussi par leur autocontrainte et leur légèreté, pouvant être pliés et dépliés et sont à la base des dômes géodésiques ou des dômes de grandes expositions. Transposé à l’enseignement des Toltèques définit l’art du mouvement dont le but est de dégager des énergies corporelles cachées. Je pense ici aux structures anthropologiques de l’imaginaire et leur mise en relation des perspectives « en sympathie » avec celles « en opposition » donnant lieu à des mouvements constants et créatifs. Ainsi tenségrité et structures de l’imaginaire mettent en place des formes insoupçonnées dotées d’insoupçonnables stabilités. L’Ecole Castaneda se développa en France et en Europe après la mort de ce dernier. Vers l’année 1998, les anciens élèves de Castaneda, dont plusieurs d’origine européenne, débarquent sur ce continent fondant des groupes en peu partout. J’ai pu compter une vingtaine de groupes fonctionnant en France. En Argentine il y a 70. Et je me demandais pourquoi cette vision toltèque du monde avait charmé un certain type de la population européenne. Autre le mythe du guerrier, il y a une architecture de la pensée très particulière, qui efface les limites du réel.

 Une phrase peut résumer l’étendue de la pensée toltèque, phrase dite par don Juan à celui qui était son apprenti, Carlos Castaneda :

« Ce monde réel est tel parce que on nous l’a appris comme cela » En effet, au moment de la naissance, l’enfant ne perçoit pas le monde de la même manière que les adultes. Il n’a pas encore appris à sélectionner et à organiser les émanations qui l’environnent comme le font les adultes. Il acquerra cette possibilité en grandissant, en assimilant la description du monde que lui présentent ses aînés. Ainsi lorsque un adulte, ou même un enfant, entre en contact avec un bébé, il se transforme- involontairement, mais spontanément-, en un maître qui lui transmet une description du monde. Même, si tout d’abord, l’enfant ne comprend pas la description, puisqu’il ne perçoit pas le monde en ces termes, il l’assimilera tout de même petit à petit, et apprendra à percevoir la réalité dans les termes de la description. En fait ce sera la description qui déterminera de façon précise la perception, la sélection et l’organisation des champs d’énergie qui l’environne. On peut donc dire que ce que nous percevons quotidiennement n’est autre que la description même. Et celle-ci émane constamment de nous ; elle est notre manifestation. Ce qui  traduit nos propres limites mais pas le monde ni l’univers. Ce flux de la description, généralement ininterrompu, soutient la description du monde qui nous est familière, d’instant en instant, jour après jour.  La description du monde est maintenue comme tel grâce aussi à ce qu’on appelle « le point d’assemblage ». Ce point est situé en haut du dos, entre les omoplates. Pour sortir de la description du monde le Nagual ou guide peut, avec un coup sec porté sur cet endroit, le faire bouger passant ainsi à un autre type de conscience. Autrement, ce point bouge par lui-même pendant le sommeil.

 Si ce flux est interrompu, la réalité qu’il engendre est à son tour suspendue. Ce que Carlos Castaneda appelle « stopper le monde ». Il appelle « voir » la capacité de percevoir le monde que nous dévoile l’interruption du flux de la description.

Au cours de la phase initiale de l’apprentissage de l’initié, le guide ou Nagual présente la description du monde selon les sorciers comme un moyen d’interrompre le flux de la description ordinaire. Mais la description des sorciers est en effet simplement une description autre, à laquelle il serait aussi vain de s’en attacher. Donc, il faut se détacher de tout, même de la description des sorciers, pour pouvoir arriver à être un guerrier et un voyant. Je ne puis éviter de faire un rapprochement avec la Phénoménologie tel l’avait entendu Husserl. Il y a trois types de gestes intérieures ou mentaux qu’opère nécessairement tout phénoménologue et qui correspondent a trois facettes articulées, entre elles, de la méthode de réduction propre à la phénoménologie : 1) une conversion réflexive, qui consiste à détourner son regard des objets du monde et des contenus (sensoriels, affectifs, éthiques ou intellectuelles) pour faire retour sur l’acte intérieur que j’accomplis, à savoir la manière dont je m’y prends pour percevoir ces objets ; 2) la variation « éidétique », par laquelle je cesse de voir dans chaque objet ou situation un fait particulier pour l’envisager comme une structure essentielle et universelle de mon expérience ; 3) une mise en suspens  radicale qui me permet de prendre distance au lieu d’être capté par un objet ou absorbé par un événement. Les ressemblances sont là, même si dans la phénoménologie l’accent est mis sur l’individu et chez les Toltèques il y a retour à soi, parce que il faut justement sortir d’une description collective pour revenir à une autre forme de perception, qui est vécue de manière individuelle.

Pourquoi Corps Extrême

J’ai décidé de donner à ce travail le titre de « Corps Extrême » parce que simplement pour aboutir à ses fins, que sont la liberté et la connaissance, le guerrier doit faire appel à tout son corps, de chercher en lui les possibilités encore inconnues de la conscience. De là surgit l’idée de responsabilité personnelle que je mets en relation avec la pensée de Hans Jonas. Dans son livre Evolution et Liberté ce philosophe dit que rien que pour avoir un tel système nerveux lié au système endocrinien, nous avons la possibilité d’évolution. Cette évolution est la conscience. Et de nous dépend son élargissement. (Stéphane Lupasco, pour sa part dans son ouvrage Les Trois Matières exprime que la conscience et l’inconscient s’avèrent avoir des propriétés consécutives aux opérations des systèmes qui, comme le système biologique, désintègrent tout antagonisme, projetant dans la potentialité objectivante l’activité inconsciente du sujet, le sujet lui-même.) Don Juan et Castaneda affirment que les clefs dont nous pouvons avoir besoin se trouvent en nous-mêmes et nous pouvons arriver à une liberté vécue et non livresque par notre manière de vivre. Cette manière de vivre implique prendre en compte certains paramètres de comportement qui feront changer radicalement nos jours.

Mais avant je voudrais vous parler de la division des composants de toute existence d’après les anciens mexicains.

Il y a quatre composants de la personne humaine- le tonacayo, le tonalii, teyolia et ihiyotl. Tonacayo est « toute notre chair », et c’est le terme communément en usage pour désigner le corps entier comme une réalité substantielle formant une totalité discrète. Il s’employait pour désigner autant les humains que les plantes. Les autres trois composants n’ont pas une traduction et peuvent être considérés comme « des centres animiques », c'est-à-dire des foyers localisés dans l’organisme commandant la vie, le mouvement, l’individuation et les fonctions psychiques, chez les humains comme chez les non-humains. L’élément le plus particularisé d’un existant semble être le tonalii. Situé dans la tête chez les humains, il  diffuse son influence dans tout le corps (au moyen du sang, selon les nahuas contemporains).  Emanation impalpable se matérialisant parfois dans le souffle, il adopte un contour invisible identique à celui du corps où il est logé lorsqu’il lui arrive de s’en absenter, mais il ne peut demeurer longtemps sans enveloppe protectrice et va chercher refuge dans un autre tonalii humain, animal ou des plantes. Tonalii peut être traduit par « irradiation » et peut signifier également « la destinée d’une personne selon son jour de naissance » ou bien « quelque chose qui appartient en propre à quelqu’un en particulier ». Il s’agit d’une force ou d’une essence manifeste dans le monde sous forme de chaleur ou de lumière, quoique singularisée pour chaque individu en fonction du signe correspondant au jour où il est né et du nom, tenu secret, qui lui sera affecté en conséquence. Le tonalii n’est pas présent à la naissance et il doit être incorporé par le biais d’une cérémonie, un bain rituel qui parachève la personne du nouveau né et définit le cadre de ses futurs accomplissements. Le tonalii peut quitter le corps de façon temporaire, lors de l’ébriété, de la maladie, du rêve ou le coït, ou l’abandonner pour toujours, symptôme d’une mort imminent, car on ne peut vivre sans son tonalii plus d’un bref laps de temps.

Le teyolia est localisé dans le cœur, sans être pour autant confondu avec lui. C’est la part de la personne qui rejoint le monde des morts  et il peut être assimilé à l’anima, l’âme chrétienne. Il est la source de la sensibilité, de la mémoire, des états d’âme et de la formation des idées. Commande aussi les affects en tant qu’ils s’expriment en un tempérament durable. Un individu peut avoir un cœur « blanc », « dur », « doux », « amer », « triste », « cru », ou « froid ».

L’Ihiyotl est lié au foie et à la bile. Le terme signifie « souffle » et était utilisé pour désigner le visage. On le décrit comme un gaz lumineux et dense émanant de l’humain, de l’animal ou d’un objet. Présent  dès le stade embryonnaire et subsistant après la mort comme une exhalation dangereuse, l’ihiyotl engendre et canalise les affects dirigés vers un objet quelconque –désir, colère, appétit, envie de nuire- et il doit sans cesse être revitalisé par l’air respiré ou la nourriture ingérée. Il combine le registre des émotions productrices d’action et celui des vertus civiques que lui sont associés. Le visage reflète des qualités idiosyncrasiques reconnues par la collectivité : la gloire, la réputation, l’humilité, la splendeur, l’expérience, la dignité. 

Les Toltèques et la Tensegrité travaillent surtout avec le tonal et le nagual. Tonal c’est le tonalii, nagual est aussi abstrait que les notions données antérieurement. Nagual est un guide, un maître ; c’est aussi le côté gauche du cerveau et l’inconnu, l’invisible. Mais le tout doit être mis en relation avec « l’intention », force qui unit et réunit les différents composants du monde, l’énergie sauvage, comparée à la Shakti indienne, et qui est au même temps simplement l’intention, notion traduite comme « la volonté de faire quelque chose ».

Toute cette connaissance était transmise par un Maître, guide ou Nagual à un apprenti, choisi par des signes du destin, de l’invisible. Les enseignements se faisaient de manière individuelle, par le moyen des dialogues, dans un premier temps, après par l’utilisation des plantes hallucinogènes et finalement d’une manière collective. Il y a un enseignement pour le côté droit et un autre pour le côté gauche pour arriver à la totalité de la personne.

J’avais dit que l’on pouvait changer de comportement et d’attitude, mais que pour y arriver il fallait mettre en place une autre stratégie de vie et l’apprentissage  de deux arts, celui du guet ou de la traque et l’art de rêver. Mais pour pouvoir commencer il faut le faire prenant conscience de sa propre mort, ce qui produit un tremblement de terre dans nos vies.

LA MORT

La seule certitude du guerrier est qu’il va mourir et il faut agir comme si celui-ci était notre dernier jour sur terre. Mais pour les toltèques cette mort n’est pas quelque chose d’abstrait qui nous attend à la fin de notre vie, sinon qu’elle à un espace propre, elle occupe une place à notre gauche à la longueur d’un bras. Il faut se familiariser avec elle, l’interroger, la connaître et la prendre comme conseillère. Ainsi il suffit d’évoquer notre mort quand nous nous sentons bouleversés ou accablés. Puisque elle est là à tout moment et nous guette. Un des pas à suivre pour parler avec la mort, c’est de prendre conscience de notre propre squelette par le moyen ce certains exercices.

A partir de là il y a un tas de techniques pour accéder à une réalité à part :

LE DIALOGUE INTERIEUR/ LE SILENCE INTERIEUR

Le dialogue intérieur est la conversation mentale que nous soutenons constamment avec nous-mêmes. Il est l’expression la plus immédiate de la description assimilée par chacun. Cela fait de lui notre gardien, dont la fonction fondamentale est de protéger cette description en l’abreuvant de nos pensées et en suscitant les activités que la renforcent. Ce que nous discutons en nous-mêmes est ce qui nous fait percevoir le monde et nous comporter comme nous le faisons. L’arrêt du dialogue intérieur est la vraie clef de passage entre les mondes, de l’accès à la réalité à part.

Art du Guet ou de la Traque : l’objectif est de se traquer soi-même et ses propres modes de comportement. Il s’agit de tout convertir en proie, même sa propre personne et ses faiblesses. Le guet permet d’obtenir un déplacement progressif et harmonieux du point d’assemblage et l’accès aux mondes inconnus s’opère alors mesure et efficacité. Pour la personne qui n’a pas de guide, celui-ci est le meilleur moyen d’avancer dans la voie du guerrier, évitant tout traumatisme. Je tiens à signaler qu’une fois qu’on a décidé de bouger le point d’assemblage il est nécessaire de le faire en douceur car il y a un risque de menace pour la santé mentale.

LE NON AGIR : les divers non-agir du moi constituent un champ d’expérimentation inscrit, dans celui, plus large, du guet, et recouvrent une série d’exercices dont les effets visent la déstructuration de l’ego du guerrier, et, par conséquent, de sa vision ordinaire du monde.

LA RECAPITULATION : quand une personne et sur le point de mourir il se produit spontanément une récapitulation qui aboutit à une explosion de la conscience, conscience récupéré par l’Aigle ou la source de énergie primordiale. Le guerrier, dans sa quête de liberté peut éviter cette récupération par le moyen d’une récapitulation  consciente et programmée. Il s’agit de dresser une liste de tous les événements survenus au long de notre vie, qui nous ont marqué. De les revivre réintégrant l’énergie que nous y avons laissé et rendent celle que nous avons pris et que ne nous appartient pas, par le moyen de techniques de respiration particulières.

EFFACER SON HISTOIRE PERSONNELLE : pour cela beaucoup de techniques appropriées sont à mettre en place :

"Casser les routines

Déménager

Changer de travail

S’isoler

D’éloigner des amis"

Art de Rêver

Si pour la mentalité occidentale contemporaine les rêves constituent une réalité illusoire pour le guerrier toltèque et la tensegrité le monde des rêves est l’accès à des expériences nouvelles : la deuxième attention, la conscience de l’autre moi. Nous pouvons gouverner nos rêves et ceci est primordial dans ce système de connaissance. « L’ensueño » (la rêverie) est le rêve de celui qui rêve sans perdre aucune conscience et commence quand nous nous rendons compte que nous sommes en train de rêver. La technique est simple au début (apprendre à regarder ses propres mains dans un rêve) et après devient extrêmement compliqué de par le pouvoir du rêve et de l’existence d’un corps de rêve. Le rêveur et le rêvé ne se souviennent jamais l’un de l’autre. Nous sommes l’autre moi du rêvé ; notre monde est la réalité à part de notre corps à l’état de rêve. Et c’est là le sens de l’art du guet et de l’art de rêver : se souvenir de l’autre moi, pour aboutir à notre propre totalité.

LES PASSES MAGIQUES : des séries d’exercices sont pratiqués pour apprendre à économiser de l’énergie ou pour récupérer l’énergie du monde qui nous entoure. Ces passes sont censés avoir des propriétés curatives, ce que nous mettons en relation avec les techniques beaucoup plus répandues de Qi Cong, Yoga ou même de l’Eurythmie de l’Ecole de Rudolf Steiner.

 

Plusieurs intuitions ont guidé le choix de ce sujet :

 

Je me demande si ce n’est pas une forme d’appel du sacrifice, étant donné que, comme le dit Pierre Solié, le grand sacrifice, celui du Christ, s’est vidé de sens. Je parts du principe que le sacrifice est nécessaire dans toute société, et suis ici la pensée de Roger Caillois. Et même s’il ne s’agit pas d’une guerre, le guerrier fait don de soi au monde, à la Terre.

C’est peut-être une manière de vouloir appréhender le monde parce que ce que nous connaissons aujourd’hui ne nous suffit plus.

Peut-être nous avons la conscience de l’autre et voulons capter ce que cet autre dit du monde et rassembler ainsi les différentes parties d’une vieille connaissance.

Peut-être les limites imposés ne nous conviennent plus et l’homme entrevoit un monde mystérieux et insondable ou encore ayant connu le connaissable, le monde physique ou ce qu’on voit de ce monde, nous voulons explorer des régions et des dimensions inconnues

Ou simplement nous sentons nous incomplets ?

 

[1] Victor Sánchez. Les Enseignements de Don Carlos. Applications pratiques de l’oeuvre de Carlos Castaneda. Ed. du Rocher. Paris. 1996. p. 49.

[2] Georges Gusdorf. Mythe et Métaphysique. Introduction à la Philosophie. Champs Flammarion. Paris. 1984. p. 58.

[3] Victor Sanchez. Les Enseignements de Don Carlos. Op. Cit. p. 51.

[4] Philippe Descola. Par delà Nature et Culture. NRF Gallimard. Paris. 2005. p. 280.

[5] Jean-Jacques Wunenburger. « Pour une subversion épistémologique » in Maffesoli Michel (dir.) La Galaxie de l’Imaginaire. Dérive autour de l’œuvre de Gilbert Durand. Berg International. Paris. 1980. p. 53.

[6] Il serait pertinent de mettre en relation ces deux types d’énergie avec les considérations de Jean-Pierre Luminet sur l’énergie sombre. Le Destin de l’Univers. Trous noirs et énergie sombre. Fayard. Paris. 2006. 587 p.

 Mabel Franzone mabel.franzone@gmail.com

CEAQ 

Je me suis longuement inspirée du livre de Victor Sanchez, cité en note, comme de celui de Philippe Descola, cité aussi en note.
CEAQ
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