ARTICLES DU GRIS
L'image en sociologie. Le développement de la sociologie visuelle. IRIS/CeaQ

COLLOQUE IRIS/CEAQ

UNIVERSITÀ LA SAPIENZA ROMA

L'image en sociologie. Le développement de la sociologie visuelle.

Fabio La Rocca et Amal Bou Hachem

GRIS - CEAQ

 

Intro :Notre propos concerne l'image en sociologie et le développement de la sociologie visuelle comme nouvelle méthode dans les sciences sociales.

Notre groupe de recherche le GRIS (Groupe de recherche sur l'image en sociologie) en effet, fonde sa réflexion autour de l'image comme signe distinctif de la postmodernité en explorant le langage visuel pour son interprétation du « sociétale » et du « monde imaginal », à travers le cinéma et la méthode de la sociologie visuelle. Cet intérêt pour l'image, s'inscrit bien dans le moment actuel de notre société qui voit l'explosion de la « civilisation de l'image », et on peut dire que l'événement postmoderne est l'image.

 

Amal Bou Hachem : L'homme de tout temps a utilisé divers médiums pour créer et recréer ses images. Lorsque nous évoquons une photographie, un tableau ou un film, c'est aussi d'images dont nous parlons : il s'agit davantage alors des médiums clés dans lesquels les images s'incarnent et apparaissent. Les médiums confèrent la visibilité des images. La fabrication des images est elle même un acte symbolique, puisqu'elle influe et façonne en retour notre regard et notre perception iconique.

À travers elles, l'homme représente la conception qu'il se fait du monde et qu'il veut donner à voir à ses contemporains. Il y a une relation qui lie d'un coté l'image à un corps - spectateur, de l'autre au médium - support qui la véhicule. Une corrélation étroite se tisse entre un corps regardant et un médium regardé.

Avec le cinéma, la photographie est le médium le plus discuté dans les théories des productions visuelles. Ils sont analysé soit comme une trace de ce qui existe dans le monde, soit comme un produit d'une technique. Il est rare qu'on développe à leur propos un discours sociologique ou anthropologique. Ce qui montre bien le peu d'attention qu'on a accordé aux images mentales, à l'imagination et à la mémoire qui hantent ces médiums et qui en constituent l'imaginaire collectif ou privé.

Nous vivons avec des images et nous comprenons le monde en image. La matérialité des images leur conférait non seulement une visibilité, mais aussi une présence officielle dans l'espace social. Représenter une image, cela signifie d'abord la fabriquer physiquement. Les images sont apparues dans des corps-images concrets, immédiatement dotés d'efficacité du seul fait de leur matérialité et de leur dimension physique. Si les images réclamaient une visibilité corporelle, c'est d'abord, ne l'oublions pas, qu'elles accueillaient dans l'espace public les rituels nécessaires à la fondation d'une communauté.

L'expérience du monde s'effectue à travers l'expérience des images. Mais l'expérience des images se rattache à son tour à une expérience de leurs médiums. Ceux-ci ont une forme dynamique qu'ils acquièrent dans les cycles historiques de leur développement. Chaque médium possède une forme temporelle qui en signale la marque à un moment donné. Dans la terminologie des médiums visuels nous ne disposons pas d'une distinction élémentaire équivalente à celle qui sépare l'écriture du langage. A l'heure actuelle, aucune argumentation analogue à celle qui a été développée pour le langage n'existe à l'usage des images. Images intérieures et images extérieures proviennent sans distinction de la même notion « d'Image ». Mais on voit clairement que les médiums sont aux images ce que l'écrit est au langage. La fonction des médiums est de rendre les images visibles et de nous faire communiquer avec elles. L'analyse du triangle image- corps- médiums est primordiale.

A l'heure actuelle il n'existe pas d'études qui sont parvenues à donner une représentation commune de la production de l'imaginaire collectif (les mythes et les symboles d'une époque)  et de la production physique et artistique des images dans laquelle apparaîtrait l'influence des aspects culturels et techniques.

L'image existe à travers la double histoire de sa production matérielle et mentale.

Peut être pourrait-on dire que les images ressemblent à des nomades qui auraient changé de mode de vie au gré des cultures traversées dans leur histoire, en utilisant les médiums des diverses époques comme des étapes dans le temps. Dans la succession des médiums, le théâtre des images n'a jamais cessé d'être réaménagé, en obligeant les spectateurs à développer de nouvelle technique de perception pour réagir à de nouvelle technique de représentation.

La lutte pour la maîtrise des images, le rapport entre image et médiums atteints toujours une dimension critique. Les débats que les images ont suscités aux diverses époques de leur histoire, ont toujours réagi avec sensibilité à ce rapport. Lorsqu'il fut reproché aux images de n'être que des surfaces aveugles, les mouvements iconoclastes ne tardèrent pas à accuser les médiums d'être des matériaux dépourvues de vie. Quand c'étaient au contraire des intérêts politiques qui les animaient, ils reprochaient alors à leurs adversaires idéologiques de mesurer des images à leur propre avantage ou d'utiliser les médiums pour diffuser des fausses images. Ré enchantement versus dé enchantement. Ces images, après avoir été chassées par le début de la science et de la technique, reviennent en force, se diffusent dans l'ensemble du corps social ... la technique n'est plus iconoclaste mais iconophile. (M.Maffesoli)

L'écran est le médium prépondérant par lequel se produisent les images. Ce désir, étant satisfait de façon toujours neuve, nous pensons assister chaque fois à la naissance d'images inconnues. Une distinction entre ce qui est image et ce qui ne l'est pas s'établit d'emblée dans notre mémoire visuelle et dans notre imagination. Un processus de sélection s'y opère, d'où résultent des images d'une concentration et d'une intensité singulière.

Dans l'énigme de l'image, présence et absence sont inextricablement mêlées. L'image est présente à travers son médium (sinon nous ne pourrions la voir), mais elle renvoie immédiatement à une absence dont elle est l'image. L'image a toujours une dimensions mentale et le médium un caractère matériel, même si dans notre impression sensorielle ces deux aspects se conjuguent pour former un tout. Quand nous la regardons, l'image apparaît toujours à travers son médium.

Au Moyen-Âge la figure de la vierge continuait d'exister puisque son corps de statue lui donnait toujours une place dans le présent de ceux qui la contemplaient et qui étaient nés après elle. Aujourd'hui, à l'inverse nous sommes fascinés par l'annulation de l'espace qu'opèrent les images télévisuelles : ce qu'elles nous montrent en image, c'est une autre lieu situé là-bas, quelque part, pourtant notre façon de regarder une émission en direct n'est pas différente de la manière dont nous avons toujours regardé les images. L'émission de télévision comporte une absence qui ne s'inscrit pas dans le temps mais dans l'espace. Par l'imagination, nous substituons notre perception du lieu à cet autre lieu dans lequel les images nous emmènent. L'ici et le maintenant se transforment, en l'occurrence, en un là- bas et un maintenant où nous ne saurions toutefois être présents sans sortir mentalement de notre corps. Présence et absence se mêlent donc ici sur un mode inédit que seul l'image, une fois encore, rend possible.

L'image cinématographique fournit la meilleur démonstration à caractère anthropologique de l'image, car elle ne se forme ni sur l'écran ni dans l'espace filmique, mais chez le spectateur, par association et réminiscence. Aussi la fascination qu'exerce, dans leur étrangeté, les images d'une autre époque ou d'une culture étrangère ne peut se comprendre sans cette étonnante disposition de notre imagination. Il est assez légitime de considérer la salle de cinéma comme un lieu public d'images. On ne s'y rend que pour voir les images que sont projetées sur l'écran et on y reste seulement le temps déterminé par la durée du film. En tant que médium le film n'existe qu'à condition d'être vu, et seulement pendant la durée de cette perception socialement réglée. Le spectateur s'identifie à une situation imaginaire, la projection elle même brouille les limites entre médium et perception.

Au cinéma, une relation imaginaire s'établit entre l'auteur et son public du fait que des imaginaires personnels sont mis en contact et qu'ils finissent par se superposer dans l'autosuggestion du spectateur.

Nos corps représentent et constituent eux-mêmes un lieu où les images que nous recevons laissent derrière elle une trace invisible. Les médiums de l'image sont parti prenante de sa perception, non seulement parce qu'ils gouvernent notre attention d'un point de vue technique, mais aussi parce qu'ils modèlent la forme des souvenirs qu'ils adoptent en nous. Notre corps naturel est aussi un corps collectif et c'est donc à ce titre, également, un lieu d'images où les cultures sont constituées. Seulement la personne contemporaine n'est plus rattachée comme autrefois à une culture déterminée qui lui donne un cadre fixe en même temps qu'elle établit les limites de sa liberté d'imagination. La vie, elle même, est une réserve personnelle d'images. Comme dit Maffesoli : « la vie de nos société intègre de plus en plus le sensible, les sensations dans sa structure d'ensemble. Les diverses modulations de l'image en sont l'expressions privilégiée ».

 

Fabio La Rocca : L'attention aux dimensions visuelles du monde social est de plus en plus au centre de l'attention des scientistes sociales. Apprendre à travers le regard avec l'aide du medium visuel (photo et vidéo) : une fusion entre l'observation participante (les yeux) et la sociologie visuelle (les images) constitue la structure principale pour un naturel et attentif moyen de compréhension et faire recherche.

Dès 1925, Marcel Mauss introduisait dans ses leçons d'ethnologie l'idée que le procédé photographique permet de collecter des données visuels et mémoriser des détails relatifs aux fait observées, information que l'œil nu seul ne pourrant retenir.

Aux Etat Unis, l'utilisation de la caméra a été toujours considérée comme un des instruments fondamentaux pour la recherche. Si on trace un parcours historique, nous pouvons voir comme dans l'American Journal of Sociology pendant les années 1896-1916 les sociologues ont utilisé la photo pour étudier certains aspects de la condition et de l'industrialisation des villes. Se développe ainsi, une vraie tradition de la photographie sociale américaine dont on peut citer divers exemples, comme le travail de Jacob Riis sur les slums de Little Italy, ou le travail du sociologue - photographe Lewis H. Hine, ou encore les reportages urbains à New York conduit par les Byrons, ou encore les photos urbaines de Talbot, sans oublier notamment en ethnologie Gregory Bateson et Margaret Mead avec leur recherche sur la culture balinaise (1942). D'ici la divulgation de l'utilisation de l'image en sociologie qui voit dans H.S. Becker le premier sociologue moderne qui met ensemble sociologie et photographie. Becker est de l'idée que la sociologie visuelle peut émerger de la pratique documentaire « engagé » avec la théorie sociologique.

La sociologie visuelle offre un moyen d'étudier et utiliser les images dans la recherche et l'enseignement, le processus d'étude, d'interprétation et de réalisation des images à travers photo, films, vidéo et autre formes, enrichi l'expérience d'apprentissage. Les outils, photo et vidéo, ont une valeur sociologique grâce à la capacité descriptive et sont, comme le souligne Mattioli dans Sociologia Visuale (1991), un instrument de connaissance et de réflexion. L'image apparaît comme une irruption d'un monde nouveau de visibilité, et la sociologie visuelle alors, est une réponse à cette explosion de l'imaginaire visuel. On est ici dans un contexte de ré enchantement à travers l'imaginaire.

Les sociologues doivent développer une nouvelle manière de comprendre comme les images affectent nos consciences et donc, apprendre l'utilisation de photo, film et vidéo comme outils de recherche.

L'utilisation pédagogique de l'image (film, vidéo, photo) est importante pour permettre une communication riche entre le domaine de la sociologie et du public. John Grady illustre le processus de la pratique de « doing the work of visual analysis » qui inclue :

  • Producing narratives (comme le documentaire et le photojournalisme);
  • Etudier le rôle que la production et l'utilisation de l'imaginaire visuel jouent dans notre vie;
  • Visualization: visualisation des concepts ou des informations;
  • Researching: production et utilisation des images comme donnée d'analyse;
  • Interpretingand Explicating : identification et évaluation de la signification symbolique des images.

L'objectif de la sociologie visuelle est d'impliquer l'utilisation de la photo, film et vidéo pour étudier la société, cette combinaison entre l'image et la sociologie sert pour une compréhension du monde social. Pour utiliser les mots de John Berger : "we are going to explore another way of telling", donc une nouvelle façon de raconter. Dans cette méthodologie l'utilisation d'une caméra et d'un appareil photo, est comme un « complément » au régulier procès de recherche. Le sociologue américain Douglas Harper explique que le champ est divisé entre Visual Methods qui inclue chaque projet où le chercheur prend les photos dans l'ordre d'étudier le monde social et Visual Studies où le chercheur analyse les images. Alors, la photo et la vidéo doivent être insérait à l'intérieur d'un programme de recherche spécifique. Et, en faisant encore référence à l'analyse de Mattioli, la photo et la vidéo ont une valeur sociologique quand s'en vérifie la capacité descriptive, la représentativité, la crédibilité par des procédures théoriquement et méthodologiquement fondées et quand, au-delà de leur fonction socio graphique, ils devient instruments d'enquêtes, de connaissance et de réflexion. Les images doivent être utilisé comme une donnée et comme un medium dans la recherche et l'expression de William I. Thomas « faites et recueillez les photos » me semble important pour expliquer l'importance et la croissance du rôle du ce medium visuel. Travailler avec les images a beaucoup à offrir au champ sociologique et permet une plus exhaustive interprétation de la réalité sociale.

La sociologie et la méthode visuelle doivent alors travailler ensemble, pour construire un système de connaissance et d'enquête scientifique, interdisciplinaire, pour alimenter la connaissance du monde social. Avec les images, on peut construire un sens qui aide à décrypter le monde dans lequel nous vivons.

Pensons par exemple, à l'importance du documentaire un texte d'image qui favorise la connaissance du réel à travers l'objectivation des mouvements.

Une image « réfléchi » comme l'a définit Canetti, pour faire prendre conscience de la pluralité du réel. L'utilisation de l'image comme véhicule d'interprétation du quotidien devient de cette manière, une préoccupation partagée par les sociologues. Il y a, comme dit Jameson, une intensification du besoin d'images et d'une forme culturelle de dépendance de l'image dans cet époque postmoderne ; postmodernisme qui est fondée, selon Michael Dear (dans The postmodern urban condition), sur la sensibilité à la différence et à la remise en question de la façon dont nous interprétons et représentons les choses.

L'image, le symbolisme, l'imaginaire selon Maffesoli, reviennent sur le devant de la scène et sont amenés à jouer un rôle de premier plan.

La sociologie visuelle va dans cette direction comme une nouvelle manière d'interprétation et représentation : on parle alors de postmodern research method.

Les images pour cette raison, comme montré dans l'analyse de Patrizia Faccioli et Giuseppe Losacco dans « Manuale di sociologia visuale » (2003), peuvent être utilisé comme instrument de recueil des informations pendant le processus de recherche sur le terrain, comme donnée pour interpréter les produits culturels visuels qui existent dans le monde sociale, comme production de vidéo sociologiques pour l'enseignement ou pour la restitution des résultats de la recherche.   

Pour conclure, je suis de l'idée qu'il faut habituer le monde académique à réveiller l'intérêt sur l'utilisation de cette méthodologie ; je trouve que l'image doit être partie intégrante de la recherche, car elle représente une richesse pour une interprétation plus complète de la réalité sociale.

 

Fabio La Rocca - Amal Bou Hachem

GRIS (Groupe de recherche sur l'Image en Sociologie)

CEAQ (Centre d'Etude sur l'Actuel et le Quotidien)

Université Sorbonne Paris V

CEAQ
c/o H2M
67 bd Saint-Germain - 75005 Paris