ARTICLES DU GRIS
CARACAS EN CHAIR ET EN OS

Colloque La ville Incalculable.

CARACAS EN CHAIR ET EN OS.

Manuel BELLO MARCANO

Depuis un certain temps la métaphore du corps semble en fin avoir gagné du terrain dans la discussion de l’espace et surtout de l’espace urbain. Mais dire qu’une ville à une chair et des os, quand elle semble être plutôt associée au fer et au béton, n’est toujours pas très courant parmi les urbanistes et les décideurs de la ville d’aujourd’hui, surtout dans une époque ou le fétiche des concepts comme « le virtuel » semble s’accomplir comme une fascination très a la mode pour étudier le phénomène urbain. Alors, proposer que la ville peut se montre à nous telle qu’elle est, en chair et en os,  est une approche qui, au delà d’une intéressante allégorie, peut être aussi une vision qui complète celle d’une obstinée idée de progrès issu d’une condition moderne.

Ainsi il faut rappeler qu’à la base d’une modernité qui nous semble a épuisé ses imaginaires, les villes étaient pensées comme des corps, des organismes faits effectivement de chair et d’os. Telle a été l’intension de l’architecture et de la conception spatiale pendant l’âge classique et la renaissance, par exemple. En faite c’est l’usage donné à la métaphore du corps quand le médecin Ernest Platner pendant le XVIIIeme siècle transpose les maladies du corps à celle de l’environnement urbain, ceci bien sûr, sous l’influence des travaux sur la circulation du sang de W. Harvey (1630) et ceux de T. Willis (1684) sur la circulation mécanique des nerfs. Dans ce sens les décideurs urbains du XVIIIème et du XIXème siècle avaient cette image en tête avant de basculer vers l’hygiénisme moderne que l’on sait, s’est implanté, comme bien le montre par exemple Foucault, dans les fondations de nos institutions contemporaines.

En prenant la ville comme un corps malade et pas comme un corps tout simplement, la ville industrielle avait choisi ainsi un chemin très pragmatique. Alors, si jadis dans ce renversement le corps de la ville devait être, avant tout, un corps propre, en opposition a ce détour hygiéniste, il nous semble qu’actuellement il est nécessaire reprendre cette image du corps d’une façon plus large, moins restreinte de façon de créer un approche différent sur la manière de comprendre la forme et le paysage de la ville contemporaine. En faite, nous pouvons remarquer 3 aspects de la relation entre le corps et la ville : d’abord nous avons effectivement une image du « corps de la ville » où la ville est perçue comme un corps. Ceci est, dans se sens, une « représentation de l’espace ». Cette représentation ou métaphore fait partie donc d’un aspect théorisé et conçu, c’est-à-dire « créative » du rapport entre corps et ville. Mais nous avons aussi une « sensation » d’avoir « la ville dans le corps ». Cette ville sentie par le corps serait donc le vécu de la ville ou, en mots de H. Lefebvre, l’espace représentationnel. Et puis nous avons finalement l’expérience du « corps dans la ville », où nous percevons une ville faite de corps. Autrement dit et reprenant à nouveau Lefebvre, une « pratique spatiale ». Il s’agit donc de comprendre le corps pas seulement comme une équivoque représentation. A cet égard et vue la saturation qu’éprouve la pensée de nos villes contemporaines, la vision « organiciste » de la ville, loin de commencer a s’attacher au cumulus de snobismes dite « écologiques » ou « de développement durable », semble plutôt aller a la racine de ce qui reste toujours sensible dans les parcours et la perception de l’espace urbain. L’allégorie du corps transforme le langage de la ville de quelque chose de « scientifique » vers une expression de l’expérience urbaine que nous partageons comme un ensemble. Il s’agit alors de s’approcher a ce corps informe, bouillonnant, mugissant comme bien le décrit le sociologue Pierre Sansot [SANSOT, P. 2004:22].

Ainsi la métaphore du corps comme outil qui nous semble peut désobstruer la pensée urbanistique, dévoile aussi la présence d’une idée de matière dans la ville, matière faite de chair et d’os, corps qui enveloppe sans distinction l’architecture,  l’espace, les affectes, les personnes, les événements de la vie quotidienne autour d’un même principe : celui d’un besoin d’être ensemble et, par conséquence d’une négation à être seul et vulnérable, d’un déclin de l’individu comme dirait M. Maffesoli. Cette vision rejoint ainsi l’idée d’accouplement avec la  « chair du monde » proposée par Merleau Ponty mais pas comme une scission entre les notions de corps et de chair (comme celle remarqué par exemple par Husserl) mais entant qu’un sentiment commun qui unifie le corps d’une ville. Ainsi la ville, lieu par excellences d’une puissante circulation d’affects, trouve dans la métaphore du corps l’expression d’une négation à l’isolement de l’être. Ainsi, notre idée de chair ce centrerait sur l’affecte comme notion psychologique et aussi phénoménologique.

Mais, comme nous l’avons dit avant, penser la ville comme un corps est donc aussi examiner comment percevons-nous l’espace depuis notre corps. Dans se sens il s’agit d’établir les formes d’un jeu spéculaire, celui entre l’image du corps et celle de la ville, entre l’espace urbain et ça perception, le tout dans un contexte contemporain hyper-médiatisé et hyper-technicisé. De ce vas et viens le récit du corps de la ville devient aussi le récit du corps dans la ville, ou d’une ville fait de corps.

Voila la scission harmonieuse entre la ville construite et la ville perçue, une communion entre le sensible de l’enveloppe où de la peau et le structurant de la construction physique. Et c’est cette communion qui organise spatialement les sédiments que la vie laissait à son pas. Ainsi, des villes comme Caracas voyaient leur dynamique se développer autour d’un sentiment partagé : un sentiment urbain de l’être ensemble qui nous a aidé (et qui nous aide toujours) a ordonner autant l’espace que la nature, de façon d’en pouvoir tirer les bénéfices les plus opimes.

A cet égard, et en nous appuyant sur les travaux de P. Schilder et ces études sur la perception du corps, pour mieux comprendre le corps de Caracas il nous faut étudier la perception de l’espace extérieur au corps, ainsi que celle de l’espace que le corps même envahi, c'est-à-dire, d’un « espace corporel ». Voici comment nous pensons qu’il est possible de trouver quelques clefs pour voir dans l’espace urbain un espace fait de corps plutôt que des corps qui envahi l’espace. Dans se sens, nous n’allons pas aborder exclusivement les lieux mais aussi les liens. Ou, en citant Michel Maffesoli, de comment le lieu fait le lien.

Parler alors de la chair et de l’os d’une ville comme Caracas c’est faire allusion a une nouvel forme de décrire et donc de dévoilé une certaine « poétique » de cette ville (en prenant celle-ci dans le sens qui lui donne P. Sansot). C’est une compréhension de ce qui est l’urbain a partir du récit et pas seulement a partir du projet. Par le biais de cette attitude, qui est d’ailleurs fidèle à notre complexité postmoderne, il est possible de voir Caracas comme un corps physique et sexuellement bouleversant. Un corps qui est aussi espace, et qui s’articule tant par les souffrances des os que par les passions de la chair. Autrement-dit, un corps qui, comme tout les corps, subit secrète ou manifestement a une inlassable et énigmatique structure libidinale qui l’organise.

De cette manière l’inversion d’une philosophie urbaine faite à partir du corps, et pas seulement du construit, s’avère pertinente pour étudier une condition de la ville qui n’est plus celle d’un objet, mais plutôt celle d’un territoire qui s’éparpille en mangeant indifféremment du ferre ainsi comme de la chair. Voila la vraie nature d’un territoire comme celui de Caracas. Un territoire dont la dynamique est patiemment sauvage et passivement prédatrice. Un corps de ville qui, en peut de temps, a été tellement instrumentalisé qui est devenu une expérience d’intoxication. Cette expérience hallucinatoire est alors éprouvée tant par le corps de la ville ainsi que par le corps du citoyens au travers du frottement continu de la chair avec des machines qui ne fonctionnent plus et avec un temps qui s’en va dans les éternelles bouchons et contradictions tant de la culture comme de la nature Vénézuélienne. Ainsi, la ville de Caracas se trouve dans une sorte de limbe entre la friction et la fiction, car elle n’a été jamais complètement moderne mais elle n’arrive non plus à sortir entièrement d’une modernité que l’on pourrait bien qualifier de naïve ou peut-être d’illusoire. Dans se sens, le citoyen de Caracas est une sorte de esprit postmoderne qui continue à jouer à être moderne.

C’est peut être ce fait qui séduit du corps de Caracas, cette frustrante sensation de mégalomanie et d’impuissance que l’on a du mal à lire depuis un style ou une catégorie précise. Voila pourquoi il est pertinent parler de quelques activités comme celles de la vue, du sexe et de la circulation, autrement dit des activités désormais a propriété presque « générique » dans toutes les ville contemporaine mais qui depuis le quotidien nous laissent saisir les particularités et les spécificités de chaque corps. A cet égard, certaines dispositifs qui se fusionnent avec la chair des habitant, et, donc avec la chair de la ville, définissent l’habitant de Caracas en créant des fabuleuses chimères à puissance mythique. Le paysage de Caracas est donc un écran de divers détours de la technique à partir d’autres pratiques du corps (comme dirait Marcel Mauss), et par conséquences, pratique de la ville. Dans se sens nous allons parler brièvement, et au travers de la figure de la chimère, de deux exemples qui nous semblent les plus substantielles:

1.- La ville voiture (où le citoyen a quatre roues)

La première chimère à laquelle nous allons faire référence est le fameux homme-voiture. D’abord il faut dire que comme elle est un corps créer par et pour l’automobile, Caracas constitue un environnement idéal pour l’homme-voiture. Ainsi, l’intense activité quotidienne des artères par où circulent les matières nourrissantes de la ville de Caracas est un symptôme qui dévoile les particularités de sa chair et de son os. Influencée par une culture américaine, l’homme-voiture se promène dans les quartiers en fusionnant machine et corps. Pour lui, la voiture est plus qu’un outil, même plus qu’une compagnie : elle est une prothèse bien assimilée par le corps du citoyen, et par conséquence par le corps de la ville. La vie des citoyens ainsi que la vie de la ville se déroule autour de cette condition. La voiture est alors un espace de jeu pour les enfants, de sexe et de dispute pour les amants, de fête et de partage pour les jeunes, de méditation pour les intellectuelles, d’information et de détente pour le professionnel. Il y a donc un corps voiture pour chaque moment de la vie, une ambulance, une Twingo, un 4x4, un fourgon mortuaire. En faite même quelque espaces parmi les plus beaux de la ville son exclusivement pour l’homme-voiture. C’est le cas des merveilleux balcons crées par les infrastructures routières de l’autopiste Francisco Fajardo. Cette image de la ville est tellement puissante qu’elle est un vrai moment où l’habitant qui vient à Caracas se sent « véritablement » à Caracas. Elle a, dans se sens, le même effet que la tour Eiffel pour Paris ou Le Big Ben pour Londres. C’est le cas aussi de l’extraordinaire boulevard périphérique « cota mil ». Ce fragment de vitesse routière est placé aux pies du parc Avila, parc qui par ailleurs sépare la ville de la mer et qui surveille lui aussi paisiblement la vallée de Caracas. Ces deux moments de la ville, parmi plusieurs autres, témoignent donc la puissance des non-lieux routiers où l’homme-voiture se rend volontairement à l’acte contemplatif de la ville.

Mais l’homme-voiture a aussi des endroits pour se rassembler. C’est le cas des avenues commerciales où l’on se rend à des scènes a tenue presque archaïques de drague et de spectacle. C’est aussi le phénomène des plusieurs pompes à essence dans la ville, vrais endroit de rencontre qui remplacent en grande partie la fonction de la place où celle du restaurant. Ces deux cas font partie d’une étrange topologie du drive-in qui organise les moments de consommation (la plupart de temps de nourriture, d’essence et d’alcool) où l’homme voiture exhibe son corps en transformant l’espace urbain. Dans ces endroits sordides la violence et les affectes se mélangent sous un « non-lieu » qui prend des formes souterraines et primitives comme endroits de courses d’auto, de trafic de drogues, en fin de légale inégalité

2.- La ville poitrine (où la prothèse est fondatrice)

La deuxième chimère à laquelle je voudrais faire référence est celle de l’homme-poitrine. Au Venezuela, Selon la Société américaine de chirurgie esthétique et reconstructrice (SACPR) le nombre d’opérations esthétiques a augmenté de 60 % depuis deux ans dont les interventions les plus fréquentes ont été la liposuccion (+ 264 %), la pose de prothèses mammaires (+ 360 %), le lifting et la rhinoplastie (remodelage du nez).

Ceci est le reflet d’une puissante banalisation de la reconstruction du corps. Modifier l’apparence physique au travers les prothèses est un phénomène qui semble uniformiser la réalité tant du corps comme du territoire. Ainsi, la compréhension de l’homme-poitrine provient de la compréhension du corps humain par le biais de toute la technologie et les prothèses que celui-ci utilise. Dans ce sens dans une ville les prothèses peuvent aussi, comme dans le cas du corps humain, exprimer une présence de quelque chose qui été déjà la.

Quelques prothèses au corps de Caracas (comme les « gated comunities », les Barrios, ou les nouveaux centres-villes qui s’empilent indistinctement) sont désormais l’expression même de l’image de la ville. La prothèse est le corps, car l’informelle et l’éphémère est devenue fondateur. Comme des organes synthétiques qui peu à peu se fusionnent avec l’ensemble du corps, les monuments du progrès moderne ont fait naufrage dans l’épée liquide du chaos qui compose les formes architecturale d’une socialité dit « sauvage » ou « informelle ». C’est le cas notamment des structures comme l’hélicoïde, c’est-à-dire, des bâtiments modernes qui on reste au milieu de l’informe de la ville. De cette manière, dans le rongement de ses bâtiments et de ses prouesses architecturales, Caracas dévoile une prédilection pour le partage, pour la contamination et le débordement. Ainsi, certains phénomènes étrangères comme les barrios qui avant se pensaient des solutions temporaires on devenu des achèvements permanents, des phénomènes qui comme un virus définissent, peut a peut, la réalité de l’ensemble.

L’exemple de l’hélicoïde nous semble, a cet égard, paroxystique. Cette sorte de Montagne artificielle été sensé être le plus grand centre commercial de son temps. Mais, en émulant tant la montagne préexistantes comme le Barrios des alentours, l’hélicoïde de Caracas, désormais siège de l'Université bolivarienne du Venezuela, est devenu l’image de quelque chose qui n’a jamais eu lieu mais qui reste comme même fondateur. Avec la voiture comme primordiale systèmes de circulation du bâtiment, L’hélicoïde reconstruit au travers des immenses remparts véhiculaires, un phénomène que comme celle des implants mammaire pour le corps de l’habitant, nous montre ce processus de prothèse que, en mots de M. Maffesoli, s’agirait d’une Naturalisation de la culture où culturisation de la nature.

Voila deux chimères, parmi plusieurs autres, qui peuvent être lieu et lien de la pensée urbaine de Caracas depuis le corps. Ainsi, a Caracas tant l’image comme la perception de la ville son des expériences qui trouvent dans le corps, des pistes pour une sensibilisation de l’urbain dans nos villes contemporaines.

BIBLIOGRAPHIE CONSULTEE

MAFFESOLI, Michel.(1997) « Du Nomadisme, Vagabondage Initiatiques ». Librairie Générale Française. Paris.

           (1988) «  Le temps des tribus ». Le livre de Poche. Paris.

           (1990) « Aux creux des apparences ». Edition La table ronde. Paris

PILE, Steve. (1996) «The body and the city. Psychoanalysis, space and subjectivity». Routledge editions. London. UK.

SANSOT, Pierre. (2004) « La poétique de la ville ». Edition Petite bibliothèque Payot.

SCHILDER, Paul. (1969) « L’image du corps ». Editions Gallimard. Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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