PRéSENTATION

Introduction : le GRETECH et la Cyberculture


Le GRETECH (groupe de recherche sur la technologie et le quotidien) a été créé en 1994 par André Lémos avec le double souci d'explorer, d'une part, la synergie entre le social et les formes de communication et, de l'autre, de mettre en avant une approche pluridisciplinaire et ouverte 2. Depuis sa création, le groupe a focalisé ses travaux sur les implications des formes de communication dans nos sociétés. Ainsi, les thématiques privilégiées de nos recherches sont les réseaux, mais également la télévision, les livres, le minitel, la presse écrite, le multimédia.


Dès le début de nos activités, nous avons mis en perspective la rencontre entre la socialité et les technologies. Cette approche, nous a porté à explorer l'idée d'un mariage entre les technologies de communication et la socialité, il a été l'objet d'une publication dans Sociétés sous le titre de " Technosocialité " 3. Cette perspective était quelque peu paradoxale en ce sens que la technologie renvoyait encore à la technostructure. Au contraire, nous avons essayé de souligner comment les réseaux de télécommunication participaient à un réenchantement du monde.


Bien sûr, depuis toujours, la communication est, à la fois cum-moenia et cum-monus, c'est-à-dire " avec un cadeau " ou " avec un mur ". Elle peut donc engendrer une communion ou bien un isolement. Cependant, l'évolution des réseaux et des technologies caractéristiques de nos sociétés, peut nous montrer comment nous sommes au cœur d'un changement de paradigme. Après une époque où l'esthétique dominante était celle du calcul, nous rentrons dans une époque de la simulation 4. Les ordinateurs et les réseaux sont aussi des médias nous permettant de vivre des aventures dans des mondes imaginaires, de cohabiter des espaces virtuels et d'avoir des rapports emphatiques avec les autres. Ainsi, nous pouvons comprendre les réseaux tout en suivant les perspectives de recherche de M. Maffesoli, qui souligne comment : " le réseau des réseaux ne renverrait plus à un espace où les divers éléments s'additionnent, se juxtaposent, où les activités sociales s'ordonnent selon une logique de séparation, mais bien plutôt à un espace où tout cela se conjugue, se multiplie et se démultiplie formant des figures kaléidoscopiques aux contours changeants et diversifiés " 5.


Nos travaux nous ont porté à analyser, d'une façon tant empirique qu'ontologique, la structuration sociale suivant cette dynamique de réseau. Interaction au Minitel, communautés télévisuelles, presse et, bien sûr, Internet, ont permis la cristallisation de cette socialité en réseau où le va et viens entre la tribu et la masse, entre le local et le global, entre le réel et le virtuel, donnent une nouvelle configuration à la complexité sociale. C'est cela la cyberculture 6, et le GRETECH se propose de continuer à explorer ces problématiques, toujours fluctuantes et en évolution permanentes, de la cyberculture. Pour comprendre ce phénomène qui gagne de la force sous nos yeux, on doit rester attentif au rejet et à la fascination contemporaine vis-à-vis des nouvelles machines à communiquer. On sait que tout objet technique mêle une nostalgie et une foi: Une nostalgie d'un monde sans artifice; une foi dans les pouvoirs presque surnaturels des ces mêmes artifices. Il y a aujourd'hui une véritable méconnaissance de la technique.


Comprendre la technique


À chaque époque de l'humanité correspond une culture technique particulière. Ainsi il nous a fallu montrer les rapports entre les techniques et les dimensions sociales, culturelles, philosophiques et historiques. Comprendre la cyberculture contemporaine est impossible sans la compréhension globale du phénomène technique. Si nous traitons la question de la technique de cette manière c'est pour montrer que ce que nous vivons aujourd'hui fait partie d'un processus plus vaste. Ici il n'y a pas l'idée d'un déterminisme technique. Bien au contraire. L'idée c'est de prouver que la " forme technique " contemporaine, ou la cyberculture, est un produit, non d'une rationalité technique mais d'une synergie, presque une syntonie, avec la vie sociale. Donc, comprendre la cyberculture uniquement par son côté technique c'est un réductionnisme que nous avons essayé d'éviter. Nous ne pouvions pas faire abstraction de la vie. La saturation des idéaux de la modernité (raison, progrès, futur, etc.) liée aux nouvelles possibilités de la micro-électronique va inverser la logique technocratique de la modernité. L'avènement de la " socialité contemporaine " (Maffesoli), associée au remplacement de l'analogique par le numérique, avec tout ce qu'il a de radical (simulation, virtualisation, temps réel, cyberespace...), crée ce nouveau rapport entre la technique et la vie sociale. Aujourd'hui c'est bien d'une esthétique sociale qu'il s'agit (rapprochement communautaire, anarchisme, activismes, plaisir corporel et sensoriel) alimentée par ce que l'on pourrait appeler les technologies du cyberespace (réseaux informatiques, réalité virtuelle, multimédia). Elle se rapproche de la technè car elle devient un vecteur d'esthétique et de reliance.


Du Moderne au Post-Moderne


C'est tout l'imaginaire technologique qui est en train de changer (passage du moderne au postmoderne). Et cela pour le meilleur ou pour le pire. Là où il y a, ce qui sauve, il y a aussi le danger. La cyberculture résulte donc de cette convergence entre le social et le technique. C'est bien d'une " socialité " dans la technique qu'il s'agit. L'association d'une technologie électromécanique (appuyée sur le paradigme newtonien) à l'imposition rationaliste a révélé le côté néfaste de la domination technique du social. La modernité tout entière s'est caractérisée par un individualisme exacerbé, par la contrainte sociale exercée par une morale et une éthique de l'accumulation et de la centralisation, une approche rationaliste du monde. La modernité a lancé et en même temps, épuisé le rêve technologique. Aujourd'hui, les nouvelles technologies plongent dans un nouveau contexte, une nouvelle ambiance sociale. La vie sociale contemporaine n'accepte plus les rêves de la modernité. La technologie, qui a été l'instrument principal de l'aliénation, du désenchantement du monde et de l'individualisme positiviste, se voit investie par des puissances refoulées par la rationalité moderne. Le " monde de la vie " va prendre les nouvelles possibilités de la micro-électronique et du développement des réseaux de communication pour décharger tout le vitalisme oublié par le moralisme moderne. C'est l'avènement de la cyberculture et c'est là le centre des préoccupations du GRETECH.


La question de la technique et du sujet s'est donc ainsi tout naturellement posée dans nos recherches. De production sociale, la technique était devenue raison sociale, se plaçant ainsi en amont de toute problématique, du sujet et de la collectivité. Elle était un monde, le monde moderne. Mais pour qu'il y ait monde, il faut nécessairement qu'il y ait une terre, un ciel, une poétique de la distance, une densité et une abstraction. La spacialisation produite par la modernité était de fait réduite en une vaste culture uniforme pour laquelle toute tentative de situation devenait un non-sens. L'homogénéité et la reproductibilité de l'espace ortonormé, tant sur le plan social que sur le plan symbolique a participé d'un évidemment radical des relations interindividuelles. En effet, la calculabilité reproduit une convergence de l'espace en un lieu tautologique. Ici, c'est là, et inversement. Toute qualification, particularité, toute forme de différentiel ou de tropisme qui créent le sens, l'information ou le sujet, par rapport à un état ou une forme d'altérité, toute cette distance est anéantie dans le non-lieu. La réponse sociale à cette culture technologique a été extrêmement profonde. De fait, et par la bande, le vitalisme se réaffirme et met en acte la réappropriation et l'habitation de ces outils pour en faire les emblèmes d'une subversion douce, celle du contournement et de la dé-mission. Des oripeaux de la technique moderne, la socialité contemporaine fera des jouets ironiques et esthétisés de la revanche sociale, amusée par une culture à mi-chemin de l'émancipation et de la compromission. Ainsi, l'impératif de production avait occulté le sujet devant la tâche, et par échappement, la substance du sujet va se démettre de sa fonction, de manière douce, et se réinvestir avec force et vigueur dans une forme d'activité créatrice dans laquelle elle pourrait retrouver sa réalité et sa raison collectives. Cette esquive à une société rationnelle, société du texte et de l'extériorité, se construit en acte, dans l'expérience muette, et dans l'intuitive socialité de la cyberculture.


Technocommunautes


Nous avons vécu cette forme relationelle en chair et en os, lors de la connexion de notre Centre à Internet et de la formation du GRETECH. En effet, le CEAQ a été le premier laboratoire de Paris V à avoir une connexion au Réseau : à l'époque cela fut un exploit car nous avons dus nous démêler dans les méandres de la bureaucratie administrative afin d'obtenir la permission à avoir une passerelle d'accès au réseau. Les fournisseurs d'accès privés étaient trop chers à l'époque (de nos jours, les fournisseurs d'accès gratuits rendent la tâche franchement plus simple aux novices internautes) et en tant que sociologues de terrain nous souhaitions pouvoir travailler sur le réseau et avec le réseau. Après quelques péripéties, nous avons pu accéder au réseau et avoir nos email. Ainsi, après être rentré dans le cyberespace, nos contacts (physiques et virtuels) se sont accrus (e-mail, transfert de fichiers, des informations sur les sites WEB). Nous participons, même si ce n'est que le début, au processus d'une " intelligence collective ", partagée, volontaire, spontanée. Loin de nous éloigner, le cyberespace a " augmenté " notre réalité collective. Le groupe a mis l'accent sur les rapports entre les technologies de la cyberculture et les dynamiques sociales. Nous avons analysé dans cette perspective la micro-informatique, le cyberespace (Minitel, Internet), la réalité virtuelle. Nous avons aussi montré comment tout l'imaginaire cyberpunk va marquer l'imaginaire de la cyberculture (BD, clips, pub, cinéma). Cela s'exprime dans la mode et la science-fiction mais aussi dans les figures des cyberpunks réels (les phreakers, les hackers, les ravers, les zippies, les otakus). Toutes les figures de la socialité y ont pris place : le présentéisme, le tribalisme, le communautaire, le mystique, la violence, l'érotisme... C'est donc la vie sociale contemporaine elle-même qui doit être écoutée, non dans une perspective de concept figé, mais dans son mouvement chaotique entre la forme technique et les contenus.


La forme " cyber " (micro-électronique) va entretenir une relation " dialogique " avec les contenus de la vie sociale (la socialité). Pourtant ni cette forme, ni ces contenus n'ont la clef pour résoudre l'équation. Aujourd'hui on ne peut pas affirmer que la vie sociale se laisse simplement gouverner ou piloter par une technique toute puissante. Cela ne veut pas dire non plus que les effets du contrôle technocratique ont disparu. La cyberculture accepte la culture technique dans ce qu'elle a de plus radical. Le désespoir est évident: si l'on ne peut pas échapper au monde technologique, les tenants de la cyberculture proposent l'appropriation, comme une sorte de " violation " social du technique. Cette relation entre le social et la technique, entre la communication et la communauté, nous a amené à éditer un autre numéro de la revue Sociétés sur le thème des " Technocommunautés " 7.


Le langage


Le GRETECH a toujours su trouver une place pour la différence, y compris celle du langage. La culture, comme chacun le sait, se fait aussi avec les dents. Il faut manger la table pour bien connaître le goût, imprégné, de la nourriture. Le rêve comporte aussi son contraire : la réalité ou le cauchemar. Dans le cadre du GRETECH on a pu réfléchir sur l'imagination qui nourrit l'imaginaire aussi bien de la technique que de la vie. Ainsi, on s'est mis à penser même sur les mots de la cyberculture, notamment navigation. Entre technique et création, on a trouvé aussi l'espace pour la dégustation de la parole imagée.


Ainsi, le monde reste une aventure de l'imaginaire ou, en somme, une machine à faire des mythes, lesquels peuvent devenir des mites et ronger la structure sociale de haut en bas. Coriace, l'humanité remplace un rêve par un autre, sans jamais les distinguer clairement des cauchemars. Les technologies en sont l'exemple : entre piège et libération, elles dérivent dans les esprits assoiffés d'évasion. Partir, partir, partir... S'envoler vers un ailleurs, un au-delà, un petit paradis. Le quotidien est fait aussi de rêves de perdition. Le GRETECH a été, dès le début, une porte pour la construction débridée d'une utopie à l'échelle d'un microcosme : il fallait penser le vaste monde dans l'immense plaisir d'une salle remplie d'amis, mais d'amis passionnés par l'aventure de l'argumentation.


Dans le vertige d'une aventure sans censure, on a pu se reposer des dizaines de fois certaines questions: est-ce qu'on est en train d'acquérir des nouvelles technologies de l'imaginaire ou de plonger dans l'imaginaire de la technologie? Encore : est-ce que le virtuel est en train de devenir réel ou c'est le réel qui est en train de disparaître? Qui s'intéresse encore à l'existence d'un réel (pourvu que ça puisse vraiment exister) palpable et, si on peut parler comme ça, reconnaissable à coup sûr? Dit d'une autre façon : qui a peur du virtuel? Quels sont les mythes qui rongent le réel ?


Ouvertures


On a essayé plusieurs réponses. On a dérivé, on a fait, parfois, naufrage. On a toujours repris le goût du voyage et l'envie de nous jeter à la mer. On a frôlé certaines conclusions : il n'y a pas de culture sans artifice. Il faut s'emparer des technologies de l'imaginaire pour façonner un autre imaginaire technologique. Si la technique change l'homme, celui-ci reste en mesure de l'inventer et de la détourner à son intérêt, ce qui est bien le cas d'Internet qui, comme chacun le sait, né militaire, est devenue, pour beaucoup, libertaire. Voilà, le GRETECH constitue un îlot libertaire dans un océan de nouvelles directions. La technique évolue sous nos yeux, transformant pour nous tous la réalité quotidienne. Proche de nos rêves de sciences-fictions les plus fous, la réalité les rattrape. Notre groupe se veut aussi cela, un espace de questionnement où tout à chacun vient exprimer ses intuitions. Une recherche est souvent faîtes de cela, d'intuitions que l'on va tenter d'analyser, de mettre en forme, pour les insérer à une réalité sociale bien prégnante. Aux prémices de grands changements que tout à chacun peut ressentir autour de lui, le GRETECH tente de capter ses instants pour les inscrire dans une étude prospective de notre société. Dans le mouvement, l'effervescence technologique nous tire toujours et encore à intégrer à nos recherches, les éléments indicateurs de ce temps présent. Comme le commerce en son temps, la technologie nous laisse espérer le village global. A son échelle, le GRETECH tente de relier les différentes composantes de ce monde. Miroir de ce village global, le GRETECH regroupe des chercheurs de diverses nationalités. Tous essayent de comprendre se monde multiculturel où la technologie semble effacer les barrières. Un langage commun, un terreau culturel nouveau se met en place. La technologie crée du lien et ne peut se suffire de l'exception culturelle. Tout à chacun uni, liés les uns aux autres par son écran, son clavier un fil. Il n'y a pas un outil technologique qui ne soit disséqué, analysé. Les évolutions technologiques nourrissent ce groupe depuis 6 ans. De l'Internet au minitel, de la télévision aux jeux vidéos, du cinéma à la cyberculture. De nouveaux chercheurs chaque année viennent apporter une nouvelle contribution, enrichir les recherches des uns et des autres : des sociologues, des architectes, des journalistes, des philosophes, des webmasters ... Bref, la pluridisciplinarité du groupe lui permet d'avancer, de rendre compte des aspects les plus divers de notre société. Au GRETECH la recherche dans un lien de socialité, par le biais de la réflexion sur la technique, a trouvé en chacun un link pour la tolérance épistémologique et pour la découverte d'un monde nouveau de possibilités de connaissances. Ainsi, le prochain numéro qu'on souhaite publier pour retracer nos recherche sera sur le thème des " Technoliens ".


En naviguant dans un universel "réel" chacun a pu plonger dans la virtualité de l'autre. Dans ce sens-là le GRETECH est un exemple réussi, avec, comme toute association hétérogène, ses limites, d'intelligence collective. Rassemblés cette année autour d'un projet commun, les chercheurs du GRETECH vont travailler sur la thématique du monstre dans la culture technologique (jeux vidéos, cinéma, cyborg, ...). La technologie qui nous entoure ne nous éloigne pas des mythes anciens. Même si un vent de futur nous entraîne, on retrouve les formes anciennes d'expression de l'imaginaire de l'homme. Le monstre, les réseaux, les pirates, les grandes peurs catastrophes, les jeux vidéos, ..., les mondes virtuels expriment les mêmes instincts, les mêmes quêtes.


Remerciements


Depuis la création du groupe, nous avons organisé des séminaires avec de professeurs qui nous ont aidé dans nos recherches. Ainsi, nous souhaitons remercier particulièrement André Akoun, Jean Baudrillard, Carlo Freccero, Pierre Lévy, Michel Maffesoli, Joël De Rosnay et Léo Scheer pour leurs participation.

1 Cet article a été écrit 'à plusieurs claviers' et en intelligence collective. Ainsi, cinq personnes ont participé à la rédaction. Dans ce processus, on a commencé la rédaction de l'article à Paris, puis chaque personne à ajouté un fragment de savoir et de mémoire à l'ensemble. Via email nous avons pu construire ensemble ce texte. Les auteurs sont ; Federico Casalegno, André Lemos, Nathalie Orvoën, Juremir Machado Da Silva et Stéphane Hugon.
2 Le GRETECH a été crée par André Lemos au sens du CEAQ et actuellement est coordonné par Federico Casalegno.
3 Voir Sociétés N° 51, " Technosocialité ", Dunod Éditeur, Paris, 1/1996.
4 Voir Turkle, Sherry, " Life on the screen ", Simon & Schuster, New York, 1995 et, en particulier, le chapitre " Tale of two aesthetics ".
5 Maffesoli, Michel, Le Temps des Tribus, p.222
6 Voir Lemos, Andr é., La Cyberculture. Les Nouvelles Technologies et la Société Contemporaine., These de Doctorat., Paris V, Sorbonne, 1995.
7 Voir Société N° 59, " Technocommunautés ", De Boeck Éditeur, Paris, 1/1998.
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