ARTICLES DU GREMES
LES TRIBUS METAL ET GOTHIC EN FRANCE
Nicolas WALZER
05 janvier 2006

 Alexis MOMBELET et Nicolas WALZER

INTRODUCTION

 

« L'art modifie la sensibilité de l'homme, lui crée une certaine conception du monde, détermine un certain comportement, pétrit son âme, et cette âme une fois transformée dans ses profondeurs va imposer au dehors un style de vie, une esthétisation du milieu physique et social dans lequel il vit » (Roger Bastide, 1977, cité par Péquignot, 1993, p. 120).

 

 

Comme Roger Bastide le soulignait, l'art ou les arts auraient la possibilité de modeler l'architecture socio-culturelle de l'homme. Le choc esthétique ou artistique a le pouvoir de transformer l'existence de celui qui l'éprouve. Dans sa vie sociale, l'individu est ainsi amené à modifier son regard sur ce qui l'environne. Il redécouvre le sentiment du particulier et le sentiment du général. L'art « est le lieu par excellence où s'impose la nécessité d'élargir le point de vue, en travaillant symétriquement les opérations de généralisation et de particularisation, au lieu de faire du général le point de vue normal, et du particulier le point de vue à "expliquer" en le réduisant à des déterminations générales » (Heinich, 1998, p. 17). Nous nous intéresserons dans le présent article à deux faits sociaux qui suscitent l'interrogation et qui rassemblent de plus en plus de personnes : les tribus metal et gothic.

 

 

I - Des « origines » à l'actualité de la tribu gothic

 

A - « Origines » de la tribu gothic

 

Le terme « gothic » désigne à l'origine un peuple barbare : les Goths qui envahissent l'Empire romain au IV siècle av. J.C. Le mot est ensuite utilisé pour désigner une architecture médiévale nouvelle fondée sur l'arc brisé par opposition aux formes dépouillées de l'art roman. Il est repris au début des années 1980 par une subculture tour à tour cynique ou protestataire dont le terreau revendicatif, comme pour bien d'autres cultures urbaines, est la musique.

 

En effet, depuis quelques années se multiplient des silhouettes, souvent androgynes, de noir vêtues, qui investissent les lieux urbains comme la Fontaine des Innocents à Paris. Ces rassemblements s'offrent au regard de l'observateur comme ostensiblement tribaux. D'une manière générale, le mouvement gothic est un phénomène urbain qui touche une population d'adolescents et de jeunes adultes âgés jusqu'à 35 ans. De Londres à Berlin, de Paris à Helsinki, de Dublin à Oslo et Los Angeles, les gothics développent une totalité à l'esthétique « ténébreuse » et identitaire.

 

Faisant l'objet de raccourcis, cette tribu urbaine est autonome historiquement. Elle provient d'une longue tradition européenne ayant engendré le romantisme, l'onirisme et le fantastique. Il est ici primordial de ne pas confondre culture marginale et marginalité sociale. En effet, si les gothics forment une subculture, ils ne sont pas des marginaux sociaux (délinquants, drogués, etc.). Dans les faits, ils sont souvent considérés comme des corbeaux dépressifs jouant à se faire peur, se délectant de sang, sombrant dans le satanisme voire le national-socialisme.

 

A la fin des années 70, l'Angleterre voit le rêve hippie et son monde magique et utopique confronté à la crise économique et au chômage. La misère sociale des cités ouvrières comme Liverpool ou Manchester engendre une jeunesse frustrée par le béton d'un environnement aliénant. En réaction à un monde désenchanté, de jeunes adultes désœuvrés prônent la subversion en rejetant vigoureusement l'ordre établi, se cristallisant autour d'idéaux anarchistes. C'est le temps des punks avec The Sex Pistols ou The Clash comme fers de lance. Avec leurs guenilles, leurs épingles à nourrice, leurs crêtes sur la tête ils forment une tribu alternative. De la frustration corrélative à l'environnement urbain naît la musique industrielle minimaliste. En 1979, la cold wave naît des croisements entre punk et musique industrielle. The Cure, Joy Division (avec sa figure tutélaire : Ian Curtis, son chanteur qui a mis fin à ses jours) ou encore Siouxsie And The Banshees jettent les fondations d'un rock austère, à l'esthétique froide et sardonique. Nico, l'égérie du Velvet Underground de Lou Reed eut une influence certaine.

 

A l'inverse de ce mouvement politisé, les gothics eux, rejettent le plus souvent aujourd'hui toute adhésion politique se retirant derrière des attitudes négativistes et cyniques face au monde contemporain, sa mondialisation et son homogénéisation culturelle. La musique gothic se structure sur des rythmiques sèches, une guitare basse lourde et omniprésente, des morceaux courts dépourvus d'artifices. L'estampe musicale « gothic » apparaît pour la première fois avec Bauhaus, groupe anglais privilégiant des thèmes mystiques inspirés par le romantisme noir du XIXème siècle. Dans cette période d'expérimentation, la cold wave est considérée comme un sous-genre du punk. A partir de 1983, les groupes attachent plus d'importance à leur imagerie : chevelure excentrique, maquillage cadavérique. Une nouvelle influence électronique héritée du Man Machine de Kraftwerk voit une partie de la scène proclamer le règne des machines et l'extinction de la race humaine.

 

Naguère rameau du punk, le gothic devient une école à part entière et développe diverses branches et sensibilités. L'atmosphérique mystique des australiens de Dead Can Dance côtoie les boîtes à rythme de Sisters Of Mercy, l'acoustique néo-traditionnelle du dark folk de Death In June et Sol Invictus[1].

 

 

B - Actualité de la tribu gothic

 

Rassemblant de plus en plus d'acteurs, le mouvement s'agrège autour d'un capital gothic représenté par ses icônes musicales : Christian Death, Bauhaus ou le néo classique de formations d'opéra sombre comme Chaostar, Elend, la musique atmosphérique de Dark Sanctuary ou encore l'électronique de Front 242, Front Line Assembly. Fruit d'amalgames médiatiques, Marilyn Manson[2] est considéré à tort comme l'égérie du gothic alors qu'il compose du metal. Les passerelles et les hybridations sont nombreuses entre musique metal et musique gothic même si des divergences esthétiques et artistiques existent. Originellement, la musique gothic renvoie à une variante sombre du punk lui-même branche du rock. La guitare d'Elvis Presley subit peu de distorsion comparativement au metal de Metallica qui se définit avant tout comme une radicalisation et une saturation du rock avec forte distorsion. De manière idéale typique, alors que le metal, majoritairement masculin regroupe des métalleux énergiques, extravertis et vêtus de treillis, le gothic cultive un repli sur soi, une pudeur avec des robes médiévales sophistiquées, symbole de ce milieu plus féminisé.

 

Chacun possède sa propre définition du terme gothic et de nombreux artistes qui ont contribué à son élaboration ont toujours dénigré leur affiliation au mouvement. La grande diversité des musiques assimilées « goth » forme une nébuleuse dont le centre de gravité est l'expression de la mélancolie, de la nature, de l'heroic fantasy, etc. Dans les années 1990, le socle musical s'orne de nombreuses dimensions artistiques : photographie, peinture, arts plastiques, jeux de rôles, cinéma, bandes dessinées, littérature fantasy procédant d'un « fait social total[3] » (Mauss, 1999).

 

Précisément, les gothics ont en commun une attirance pour le romantisme et la littérature noire du XIXème siècle : Lovecraft et Le mythe de Cthulhu, les contes d'Edgar Allan Poe, J.K. Huysmans, Là-Bas et sa fascination pour le satanisme et le décadentisme, Les fleurs du mal et Les litanies de Satan de Baudelaire, l'expérience intérieure des Chants de Maldoror de Lautréamont, Lord Byron, Gérard de Nerval, Rousseau (Les Confessions), Poppy Z Brite, les romans gothiques d'Anne Rice dont l'un : Entretien avec un vampire a été adapté au cinéma avec Tom Cruise et Brad Pitt. Les arts graphiques avec la peinture du XIXème de Jérôme Bosch, Caspar Friedrich ou Gustave Moreau, l'art contemporain de H.R. Giger tout comme la photographie d'Austin Young et dernièrement l'infographie ont également leur touche gothique.

 

En 2005, le milieu se trouve divisé en plusieurs écoles qui témoignent justement de sa vivacité. Certains restent fidèles à l´esprit romantique des origines en arborant chemises à jabots, dentelles et capes tandis que d´autres préfèrent afficher un hédonisme et une sexualité « déviante » en préférant le latex et les clous. Paradoxalement, alors que la réflexion et le retour sur soi est de mise, l'apparence vestimentaire est pourtant primordiale avec toutes ses déclinaisons : cyber, fetish, punk, vampirique, dandy. Bien que des sensibilités pionnières à propension « fondamentaliste » comme les batcave s'évertuent à critiquer les plus jeunes, passionnés de séries télévisées comme Charmed ou Buffy contre les vampires et de bandes dessinées comme Slaine ou Requiem, personne n'empêche la diversification du milieu et le fort attrait que la tenue noire suscite auprès de la jeunesse. Les soirées admettent une population de plus en plus bigarrée avec des personnes d'âges divers. Le plus surprenant sera de voir un magazine grand public comme Madame Figaro publier une couverture sur « La tendance gothique » (4 janvier 2003, n°18164). On constate par ailleurs une démocratisation de la tribu qui n'est plus uniquement peuplée de jeunes de classes moyennes ou aisées mais voit l'arrivée de catégories socioprofessionnelles défavorisées.

 

De plus en plus, les artistes affiliés au mouvement, en quête d'originalité et surtout soucieux de préserver leur liberté de création tendent à s'écarter des standards noirs, sombres voire dépressifs des pères du mouvement. Les ornementations, iconographies et discours religieux sont toutefois toujours aussi présents, travaillés par une recherche d'absolu. La notion d'alternative est omniprésente et se traduit de manière complexe selon tel ou tel acteur de la scène. Norme, écart à la norme, retour à la norme, conformisme, anticonformisme, élitisme sont des questions qui ont façonné le milieu comme bien d'autres avant lui.

 

Le mouvement gothic procède avant tout d'une quête de repères et d'une conscience aigue du tragique et de sa mise en scène. Le noir signifie pour certains porter le deuil de l'humanité. L'étude de ce mouvement fournit de nombreuses clefs pour comprendre une Europe en recherche d'identité.

 

 

II - La tribu metal au regard de sa radicalisation black metal

 

A - Présentation générale de la tribu metal

 

La présentation du fait social metal est envisagée au travers de sa radicalisation black metal. Cet angle d'attaque est privilégié dans la mesure où le black metal qui est de plus en plus populaire auprès de la jeunesse, est le courant musical qui s'appuie le plus profondément sur un discours et un imaginaire sataniques depuis ses origines. Il convient de dresser au préalable un portrait global et pragmatique du metal pour pointer du doigt à la fois sa complexité structurelle et l'engouement populaire dont il fait l'objet en France.

 

Le metal désigne avant tout une musique qui naît dans les années 1970 sous l'impulsion de groupes anglais tels que Black Sabbath[4] ou Led Zeppelin. Aujourd'hui, phénomène méconnu tant sur le plan universitaire que par le grand public, le metal jouit toutefois, en France, d'une grande popularité auprès de centaines de milliers de jeunes, âgés de 12 à 30 ans en règle générale. A cet égard, on observe une augmentation très significative des silhouettes sombres aujourd'hui dans les cours des collèges et des lycées. Le metal est représenté par des groupes internationaux tels que AC/DC, par le populaire Marilyn Manson, mais aussi par les groupes Metallica, Slayer, Iron Maiden, Satyricon, Dimmu Borgir, Morbid Angel, Deicide, Nightwish, Dream Theater, Opeth, etc. Notons que le groupe AC/DC a rempli le Stade de France (80 000 personnes) en 2001, Metallica et Iron Maiden en ont fait de même au Parc des Princes (50 000 personnes) respectivement en 2004 et 2005. Le metal est un terme générique d'origine anglo-saxonne comme le rock ; il désigne un style musical où sont présents guitares électriques et sons saturés. A cet égard, il est une radicalisation de la musique rock, à la fois sur le plan musical et sur celui des pratiques sociales qui l'accompagnent.

 

Il rassemble en outre un nombre important de styles et de sous-styles musicaux, à savoir le heavy metal, le hard rock, le speed metal, le doom metal, le hardcore metal, le néo-metal associés à la branche metal et le thrash metal, le death metal, le black metal, le grindcore associés à la branche metal extrême. Styles métalliques - métallique signifie « qui est relatif à la musique metal », ce néologisme est emprunté aux acteurs - qui sont porteurs en eux-mêmes de singularités musicales, comportementales et sociales. Toutefois, malgré une pluralité et une complexité des comportements sociaux observés, il est des constantes et des caractères essentiels qui se dégagent et permettent de dresser un portrait du metal et de ses acteurs : les métalleux, comme ils se nomment eux-mêmes. Le metal soutient majoritairement une protestation à l'égard de l'ordre établi et de son corollaire la morale. Protestation qui s'exprime au travers d'une marginalité culturelle (et non sociale). Les métalleux mobilisent une esthétique subversive, c'est-à-dire en rupture avec celle communément admise, puisant notamment dans les interdits sociétaux (le sexe, la mort, le Mal, Satan). Ils mettent en scène une esthétique et une rhétorique du choc et de la rupture.

 

La musique metal est, on l'a vu, une radicalisation du rock sur le plan musical. Elle l'est aussi sur celui des pratiques sociales qui l'accompagnent comme sur celui de l'imaginaire ésotérique véhiculé. Ainsi, Black Sabbath en 1970, considéré comme l'un des premiers groupes de metal, répond aux provocations des groupes de rock comme les Rolling Stones ou les Beatles par un imaginaire satanique[5]. Le metal est depuis lors associé massivement à une imagerie sombre, occulte. Or, si cette musique est une radicalisation du rock, le black metal, l'une de ses dernières ramifications apparues, est à son tour une radicalisation du metal. Ce mouvement ascensionnel s'explique par le fait que se crée dès l'apparition du blues dans les années 30, une échelle pyramidale de subversion. Chaque groupe phare de chacun des styles qui se sont succédés est voué à pousser la subversion plus loin que son aîné. La logique qui parcourt tout le XXème siècle est la suivante : blues → rock n' roll → hard rock → heavy metal → metal extrême[6].

 

 

B - Le metal extrême

 

Le metal extrême est un terme générique dans lequel figure le black metal (au côté du death metal, du thrash metal et du grindcore). Le black metal est la dernière strate dans cette échelle pyramidale de subversion. Depuis Black Sabbath, les artistes ont voulu être plus extrêmes à la fois musicalement (en évoquant une certaine violence sonore) et conceptuellement, par un imaginaire satanique de plus en plus argumenté. Alors que les groupes pionniers Black Sabbath et Led Zeppelin sont taxés dans les années 70 de satanistes et inquiètent grandement les autorités locales, le black metal qui naît en Scandinavie au milieu des années 80 incorpore des musiciens se déclarant ouvertement satanistes et antichrétiens. A contrario, les musiciens de Black Sabbath n'étaient pas et ne se réclamaient pas satanistes, ils portaient des croix chrétiennes bien visibles pour en dissuader le public. Ils offraient davantage un spectacle occulte, un équivalent des films d'horreur. A l'inverse, vingt ans après que de nombreux artistes comme AC/DC, Iron Maiden, Metallica, Slayer, Venom ont chacun gravi un à un les barreaux de l'échelle pyramidale de subversion, poussant chacun la subversion plus loin que son prédécesseur, le black metal prône au début des années 90 le chaos, la déconstruction, l'Evil (le Mal) et le satanisme comme mode de vie.

 

            Comme paroxysme subversif, la Norvège est le théâtre d'une vague d'exactions et de crimes sans précédent dans l'histoire de la musique perpétrée par un mouvement à consonance sectaire : le Black Inner Circle. Ce cercle fermé de musiciens composé entre autres de Fenriz, Varg Vikernes, Euronymous, Samoth respectivement leaders des formations Darkthrone, Burzum, Mayhem, Emperor veut bouter le christianisme hors de Norvège pour restaurer les anciens cultes vikings ou nordiques. Ses manifestations les plus visibles : des Eglises dites « en bois debout » ou Starvkirker sont incendiées. Vingt-deux sont dévorées par les flammes. Le leader du groupe Mayhem : Euronymous est assassiné d'une vingtaine de coups de couteaux par Varg Vikernes dans un conflit de succession. Faust, batteur d'Emperor assassine un homosexuel qui lui a fait des avances. Le vocaliste de Mayhem, Dead se suicide. C'est la quête de l'Evil que poursuivent les musiciens. Ils ne font plus la différence entre le symbolique et la réalité, entre ce qui est de l'ordre de l'imaginaire et de la production musicale, pour nier la temporalité et s'enfermer dans un monde musical total en tentant de le substituer à leur réalité sans saveur d'adolescent désoeuvré. Les « satanistes extrémistes »[7] du Black Inner Circle tentaient de reprendre contact violemment avec une réalité dans laquelle ils ne se retrouvaient plus, si éloignée des messages de leurs groupes favoris : Venom, Celtic Frost, Bathory... Ces exactions norvégiennes alimentent les gros titres de la presse nationale de l'époque et sont élevées au rang de « mythe » par certains métalleux aujourd'hui. La légende « culte » du Black Inner Circle semble résulter d'un phénomène identitaire de jeunes fans voulant créer une musique qui dépasserait son propre contenu initial pour devenir une logique de vie « totale ». Elle révèle l'extrémisme comportemental qui caractérise les black métalleux de cette époque. La décennie 90 correspond par la suite à l'affirmation médiatique mais aussi à la reconnaissance musicale du mouvement.

 

A côté de ce satanisme extrémiste très minoritaire à ne pas confondre avec l'imaginaire satanique plus courant[8], d'autres écoles comme le néo-paganisme, le fantastique, l'athéisme, l'européanisme alimentent le mouvement. De multiples concepts d'albums proviennent d'œuvres aussi variées que Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, le vampirisme d'Anne Rice, l'occultisme d'Aleister Crowley, le surréalisme de Lautréamont, les écrits du Marquis de Sade, l'atavisme, le naturisme (dans le sens de vénération de « Mère Nature » avec notamment une fascination pour l'astre lunaire), la mélancolie, la tristesse, le désespoir. Un conditionnement relatif à une longue expérience musicale du black metal amène les fans à s'imaginer des mondes atemporels où règnent tous les apparats conceptuels précités ainsi que la guerre, la dimension épique. Le black metal, riche de toutes ses écoles présente des paradoxes : une condamnation parfois pressée du christianisme fruit d'un manque de culture religieuse, une reprise tronquée de certains ouvrages (Tolkien, Nietzsche), un conformisme régnant dans un mouvement se prétendant anticonformiste.

 

Ce courant musical est entouré de nombreux raccourcis, caricatures tout comme sa source d'inspiration première : l'imaginaire satanique. D'une manière générale, alors qu'il n'existe que très peu d'études scientifiques sur le sujet, de nombreux papiers journalistiques évacuent la nécessaire documentation sur cet univers complexe. Ils voient dans le black metal (qu'ils confondent avec le gothic, le rock ou d'autres styles de metal) tantôt le Diable incarné, une mode adolescente puérile, une branche politique radicale, du « bruit » ou encore un exutoire. En rupture avec ces préjugés, il faut souligner qu'il est le contraire d'une musique urbaine (comme le hardcore ou le rap) puisque la visée est de s'arracher du bitume de la quotidienneté. L'occultisme, dont les acteurs sont amateurs leur permet justement ce voyage onirique vers des « ténèbres » qu'ils se représentent de manière métaphorique.

 

En premier lieu, la personne est amenée à découvrir le black metal parce qu'elle est attirée par son esthétique subversive et occulte. L'imaginaire satanique cristallise d'une manière paroxystique ces tendances car il est une force de frappe très lisible pour la subversion : il va constituer une aura autour du groupe ou de l'auditeur. Le black metal est une musique subversive qui s'assimile en fonction d'un goût marqué pour l'occultisme, l'ésotérisme et d'un penchant initial pour une forme de violence et de puissance musicales. A ce propos, en s'entretenant avec les acteurs de ce mouvement âgés en moyenne de 25 ans (de 15 à 40 ans ; la moyenne d'âge tend à diminuer), on apprend que les écrits de Nietzsche jouent un grand rôle pour sa critique virulente du christianisme mais aussi pour sa « Volonté de Puissance » (Wille Zur Macht). Celle-ci s'élabore autour d'une force d'expansion vitale intrinsèque à chaque individu (Corman, 1982). Or, la principale définition du metal extrême pour les fans est bien sa puissance musicale. La saturation de la guitare associée au couple basse/batterie à un fort volume sonore conduit à un état particulier. L'auditeur initié est galvanisé, il pratique le headbanging (secouer la tête de bas en haut) ou participe à des pogos (projections et bousculades les uns contre les autres) en concert. Puissance, brutalité, agression, galvanisation sont les maîtres mots des acteurs.

 

Au total, comme les autres musiques « sombres » (gothic, metal, industriel, dark folk), le black metal devient plus que jamais une voie prisée pour cultiver l'onirisme, l'extatique. Ce qui retient au premier abord l'attention de l'observateur est la ritualisation et le recours à la symbolique religieuse. Ainsi, voit-on lors des concerts ou sur les supports audiovisuels des croix chrétiennes et des pentagrammes inversés, le nombre 666 ou des tee-shirts avec les slogans « Fuck me Jesus » (du groupe suédois Marduk) ou « Cut your flesh and Worship Satan » (des français d'Antaeus). Lors des concerts, des phénomènes de transe combinés à la présence de musiciens charismatiques galvanisent le public.

 

 

III - Metal et gothic : étude comparative.

 

Dans un souci de clarté et pour prévenir des malentendus, il s'agit de retracer de manière idéale typique (Weber, 2003) les caractères essentiels de ces deux faits sociaux. Il convient par là même d'évacuer les confusions les plus courantes qui sont opérées entre metal et gothic. La réflexion se décline en trois points principaux qui ont fait l'objet d'un travail de terrain (observations participantes, entretiens exploratoires et semi-directifs) : les thématiques mobilisées par les acteurs ; les signes d'appartenance qu'ils présentent ; les rassemblements auxquels ils participent.

 

            Tout d'abord, il est un caractère commun essentiel entre gothic et métalleux : la tension vers le « noir ». Les acteurs de ces deux tribus affectionnent les images et les thématiques tournées vers la mort, la nuit, l'obscur, etc. De fait, les esthétiques « goth » et metal sont voisines. Cependant, il convient de pointer du doigt une dissemblance. Les gothics tendraient vers des sentiments tels que la tristesse, la mélancolie, le spleen, alors que les métalleux se réclameraient davantage de la colère ou de la rébellion à l'égard de l'ordre établi. Cette distinction expliquerait en partie le constat suivant : le fait social gothic compte plus de filles en ses rangs que le metal. Pour grossir le trait, le metal s'en remet à une esthétique « guerrière » et le gothic à une esthétique « mélancolique ».

 

            A la proximité thématique s'ajoute une proximité dans les tenues affichées par les acteurs de ces deux faits sociaux. En effet, ils affichent des tenues dont le noir est l'emblème. Ils arborent des symboles identiques : croix chrétiennes et/ou pentagrammes inversés ou non, marteau de Thor, 666. De même, ils portent des accessoires similaires : bracelets en cuir cloutés, bagues articulées, colliers cloutés. Cela étant, les métalleux arboreraient une esthétique plus martiale (rangers, treillis, cartouchière) alors que les gothics seraient vêtus de manière élégante, précieuse conformément à une esthétique romantique (chemises à jabots pour les hommes, longues robes complexes pour les femmes). On constate également que l'apparence androgyne présente minoritairement dans le metal est plus prégnante chez les gothics.

 

            Enfin, les dissemblances les plus notables se perçoivent le temps des rassemblements. Lors d'un concert gothic, d'une part les personnes présentes assistent au « show » sans manifestations « explosives » telles que le pogo ou le headbanging. Cela est dû en partie au tempo lent inhérent à la musique gothic qui invite plus au repli sur soi qu'à l'extériorisation. D'autre part, au cours des soirées dites gothics, un Disc Jockey diffuse souvent une musique qui ressemble à la musique techno dans sa rythmique, mais est teintée d'une atmosphère sombre : il s'agit de musique electro-indus ou E.B.M. (Electro Body Music). Les personnes présentes dansent, elles ne pogotent pas, elles ne font pas de headbanging. Par ailleurs, alors que la danse gothique mobilise une dimension esthétique (gestes souples, parfois empreints de sensualité ou plus désarticulés dans l'E.B.M.), le metal et ses pogos apparaissent bien étrangers à cette qualification. Par leur manière de danser, les gothics tenteraient de soigner leur image enténébrée alors que les comportements des métalleux (pogo, headbanging, slam, stage diving...), loin de toute considération esthétique, procèderaient d'une spontanéité explosive, d'une forme d'archaïsme tribal ainsi que d'un désir de « s'éclater » (Mombelet, 2005). Quoi qu'il en soit, malgré ces dissemblances dans les comportements lors des rassemblements, il arrive que des métalleux participent à des soirées gothiques et réciproquement que des « goths » assistent à des concerts de metal. Sous couvert d'intériorisation ou d'extériorisation, l'atmosphère festive reste leur point commun.

 

Au total, métalleux et gothics partagent un même attrait pour le « non-commun », l'alternatif et le subversif c'est-à-dire des valeurs non communément admises. Ils mettent en scène via des supports audiovisuels (CDs, DVDs), des tee-shirts, des webzines, les mêmes interdits sociétaux (la mort, le Mal, le sexe) et fréquentent les mêmes lieux. Ils ont des proximités esthétiques mais également quelques divergences. Ce sont aujourd'hui, et ce n'était pas le cas il y a vingt ans, deux faits sociaux qui tendent à se rapprocher, qui empruntent l'un à l'autre, musicalement notamment. Comprendre l'un est une porte d'entrée féconde pour comprendre l'autre. Ce sont deux faits sociaux apparentés qui se retrouvent autour d'un paradoxe fondamental : leurs acteurs se déclarent individualistes or leur système d'organisation est tribal voire clanique.

 

 

Bibliographie

 

Alarie Sophie, Brochu Serge, 1996, « Audition de musique "Heavy Metal" et déviance : un lien complexe », Revue internationale de criminologie et de police technique, n°XLIX, pp. 300-311.

 

Corman Louis, 1982, Nietzsche, psychologue des profondeurs, PUF, Paris.

 

Crowley Aleister, 1938, The Book of the Law, Ordo Templi Orientis, Berlin.

 

Darré Alain (sous la direction de), 1996, Musique et Politique, les répertoires de l'identité, collection Res Publica, Presses Universitaires de Rennes.

 

Durafour Antoine, 2000, Le milieu gothique. Sa construction sociale à travers la dimension esthétique, mémoire de Maîtrise de sociologie (sous la direction de Stéphanie Pryen), Université Charles de Gaulle, Lille 3.

 

François Stéphane, 2000, Droites radicales, ésotérisme et musique : la scène europaïenne, mémoire de DEA de sciences politiques (sous la direction de Michel Hastings), Université de Lille 2.

 

Heinich Nathalie, 1998, Ce que l'art fait à la sociologie, Les Editions de Minuit, Paris.

 

Mombelet Alexis, 2005, (coordonné par), La religion metal. Première sociologie de la musique metal, Editions de Boeck, Sociétés, n°88 (2), Bruxelles.

 

Mauss Marcel, 1997, Œuvres, les fonctions sociales du sacré, Tome 1, présentation de Victor Karady, Minuit, Paris, [1968].

 

Péquignot Bruno, 1993, Pour une sociologie esthétique, L'Harmattan, Paris.

 

Walzer Nicolas, 2006, « Black Metal », in Dictionnaire de la magie et des sciences occultes, coordonné par Jean-Michel Sallmann, Le Livre de Poche, Paris, pagination inconnue.

 

Walzer Nicolas, 2006, « Mouvement gothique », in Dictionnaire de la magie et des sciences occultes, coordonné par Jean-Michel Sallmann, Le Livre de Poche, Paris, pagination inconnue.

 

Weber Max, 2003, Economie et société. 1. Les catégories de la sociologie, Plon, Paris, [1922].



[1] « L'empereur romain Julien l'Apostat a voulu imposer le culte de Sol Invictus, une religion orientale à l'Empire, pour combattre la décadence, selon lui, des valeurs romaines déclenchée par l'essor du christianisme. Les cultes de Mithra et Sol Invictus sont assez proches » (François, 2000, p. 127).

[2] Ce musicien voulait, par le choix de son pseudonyme, opposer un symbole de l' « american dream », Marilyn Monroe avec un symbole de la décadence américaine, Charles Manson pour susciter selon lui-même la réflexion et interpeller son pays.

[3] Un fait social total touche « à la fois et d'un coup » toutes sortes d'institutions : religieuses, juridiques et morales, politiques et économiques, esthétiques (Mauss, 1997, p. 147).

[4] Black Sabbath ou Sabbat noir renvoie au sabbat des sorcières médiévales. En règle générale, le patronyme d'un groupe est un bon indicateur du style pratiqué et du concept employé. De même, Slayer (assassin) renvoie à du metal extrême en l'occurrence à du thrash metal (metal martelé).

[5] Cf. note sur « Les rapports entre les tribus metal, gothic et le satanisme ».

[6] En se plaçant dans la tradition rock, dont la guitare est l'instrument principal.

[7] Cf. note sur « Les rapports entre les tribus metal, gothic et le satanisme ».

[8] Cf. note sur « Les rapports entre les tribus metal, gothic et le satanisme ».

 

 

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