ARTICLES DU GREMES
Socialité corporelle et corporéité sociale
Stephane Hampartzoumian
08 novembre 2001
RÉSUMÉ : Il s'agit d'introduire à une réflexion sur la danse dans la fête techno, considérant la pratique de la danse techno aussi bien comme une manière de dévoiler le corps propre que le corps communautaire.
MOTs CLÉ : fête techno, effervescence, danse, corps, transe.

ABSTRACT : It acts to introduce to one reflexion about dancing during rave party, considering the practice of the dance as well like a manner of reveal the own body and the community body
KEY WORDs : rave party, effervescence, dance, body, trance.

Si l'association danse et fête techno va de soi pour les participants, il semble cependant que la danse soit rarement abordée pour elle-même dans l'ensemble des réflexions théoriques portant sur le phénomène techno. Il s'agira donc ici d'essayer de s'interroger sur cet oubli et d'essayer de le réparer, en proposant quelques hypothèses théoriques sur les enjeux sociologiques de la danse dans la fête techno.
Parler de la fête techno de manière générique, c'est surtout ici parler du dispositif formel de la fête techno, de la procédure rituelle riche et complexe que l'on retrouve d'une certaine manière dans toutes fêtes techno. À partir de la richesse et de la complexité de cette procédure rituelle, on peut cependant dégager l'idée simple que la fête techno offre aux participants un espace et une temporalité dédiée à la danse, elle s'offre comme une invitation à danser. Ce qui se donne à voir d'emblée et de manière frappante lorsque l'on pénètre dans une fête techno, c'est d'abord la manifestation d'une danse. On peut d'ailleurs affirmer que la danse est véritablement une condition nécessaire à l'accomplissement d'une fête techno. Sans danse, il n'y a pas de fête techno. Lorsque la danse est absente, c'est que les participants se trouvent soit dans une fête techno ratée, soit devant un spectacle techno, ce qui est toute autre chose. La danse est essentielle dans le dispositif rituel de la fête techno, dans la mesure ou elle est la principale manière d'exprimer en acte la participation de chacun et la communion de tous dans l'effervescence festive.
Danser ! apparaît être l'impératif catégorique de la techno.
Pour entrer dans la danse comme il se dit ordinairement, je voudrais partir d'un témoignage littéraire, en l'occurrence celui de l'écrivain Vincent Borel, qui raconte sa découverte de la danse et de la fête techno lors d'un voyage en Espagne au début des années 90. Ce précieux témoignage vaut ici comme ressource sociographique.
" Une intensité étrange, faite de concentration et de souplesse, habite les participants. A Paris, on dansote du bout des pieds pour ne pas se faire d'auréoles sous les bras, eux s'immergent dans la déferlante sonore. Rien à voir avec les timides menuets pour chiens de faïence des Bains-Douches et du Palace, ces antithèses de la liberté festive. Il n'y a guère que les afters homo du dimanche pour connaître un semblant de sincérité physique (...) Mais là aussi personnes n'iraient danser en groupe pour construire enfin, par-delà son indécrottable individualité, ce parfait concerto physique où l'on me convie ce soir. " 1
De cette citation je retiendrais deux points qui me semblent particulièrement pertinents par rapport à la question de la danse dans le cadre de la fête techno, et à partir desquels je vais développer mon argumentation. Ces deux points sont d'une part la sincérité physique exigée par la danse techno et d'autre part la synchronie sociale produite par la danse techno.
1 Sincérité physique de la danse techno
Ne perdons pas de vue que la danse techno se pratique principalement à l'intérieur du cadre ritualisé de la fête techno et que la fête techno est fondamentalement une fête, une " teuf " comme disent en verlan les participants. Le choix de ce terme inversé pour désigner cette pratique festive n'est pas anodin puisqu'il énonce silencieusement la nature même de l'événement festif, c'est-à-dire cette capacité de renversement, de retournement par rapport à la réalité sociale ordinaire.
Pour m'en tenir à la danse, je dirai que la danse dans la fête techno est l'élément de la procédure rituelle par lequel s'inverse le statut du corps. En effet, le statut du corps est retourné, renversé dans la fête techno par rapport à son statut ordinaire dans la réalité sociale quotidienne. La procédure rituelle de la fête techno vient dégager et aménager un espace et un temps dans lequel le corps se trouve (re)mit en scène, (re)mit en avant. Déplacé, le corps est replacé au cœur de l'action festive, il est exposé au milieu de la piste de danse, alors qu'il est perpétuellement dissimulé voir dénigré le reste du temps.
Dans les représentations sociales contemporaines, le corps est essentiellement envisagé dans sa matérialité de res extensa, c'est-à-dire comme une machine, comme un objet, et bien souvent comme un objet superfétatoire. Et quand bien même le corps est sollicité, par exemple dans différentes pratiques corporelles contemporaines telles que la musculation ou le tatouage, et bien là encore, il s'agit moins de le retrouver, que de l'objectiver davantage. Par la sollicitation même de ces différentes pratiques corporelles, c'est l'objectivation du corps qui ne cesse de se prolonger, le corps n'est alors que l'instrument d'une plus grande individualisation.
Dans la situation restreinte de la fête techno, le participant peut faire à travers la danse une expérience corporelle particulière, une " expérimentation corporelle " ai-je envie de préciser pour mieux dire le caractère aléatoire et incertain de cette aventure. J'ajoute que cette expérience si elle est toujours possible, n'est jamais pour autant nécessaire. Cette expérience corporelle vérifie une sorte de vérité phénoménologique première, puisqu'elle permet au participant de (re)découvrir son corps propre, c'est-à-dire de découvrir qu'il n'A pas de corps, mais qu'il EST un corps.
" Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou plutôt je suis mon corps. " 2 note Maurice Merlau-Ponty.
Dans l'épreuve de la danse techno, le participant éprouve un corps, s'éprouve en un corps. Le corps est alors vécu sur un nouveau mode, non plus comme l'outil d'une maîtrise sur le monde, sur autrui et sur soi, mais plutôt comme le foyer rayonnant d'une pleine présence au monde, à autrui et à soi. A la formule cartésienne du je pense donc je suis, qui fait l'impasse sur le corps, la techno rétorque à partir du corps et par le corps un irréductible je danse donc je suis. Socle d'un sujet moins raisonnable, mais plus incarné. Dans la fête techno, le participant n'est plus une identité sans corps mais un corps sans identité, il est un corps dansant dans une masse de corps dansant.
Il faudra un jour prendre le temps de construire une description détaillée de l'unité chorégraphique de la danse techno, pour l'instant je me contenterais simplement d'en dégager quelques caractéristiques, en commençant par souligner ce que la danse techno n'est pas, avant de dire ce qu'elle semble être.
La danse techno n'est ni un art, ni une parade amoureuse, elle est affranchie du geste esthétique autant que du geste séducteur. La danse techno se danse à corps perdu, c'est d'abord un geste inutile, une pure dépense physique, où le corps est sacrifié, car il faut bien le perdre pour le retrouver. Il convient vraisemblablement d'envisager la danse techno comme une technique du corps efficace pour sortir de soi et accéder à la transe. La danse, exactement comme la musique et la drogue le sont elles aussi, est indéniablement un élément inducteur de transe. Dans le cadre rituel de la fête techno comme dans la plupart des rituels festifs plus traditionnels, ces éléments sont promus éléments inducteurs de transe. On peut donc affirmer que la danse techno se présente comme une technique du corps qui vise essentiellement à produire une transe.
Peut-être est-il opportun de préciser le sens du mot transe. Je dirais que la transe est une altération transitoire de la conscience, vécu bruyamment et collectivement contrairement à l'extase, pour paraphraser Gilbert Rouget. La transe est donc cette expérience limite, phénoménologiquement paradoxale, puisque le sujet " décide " de ne plus être sujet, il abandonne sa position de sujet, il s'abandonne. La fête techno brise la subjectivité, elle produit un " déracinement de l'ego " indique Michel Maffesoli 3.
Le corps n'est alors ni véritablement le sujet, ni véritablement l'objet de cette expérience, disons qu'il en est simplement le terrain propice. La transe fonctionne comme une sorte de pure expérience empirique dont le sujet serait suspendu, absent, écarté, retranché dans la plus extrême passivité. Dans cette mise à nue du sujet, renvoyé à son propre corps, se dévoile et se dérobe un instant, une vérité ressentie, une vérité du ressentie, plus vraie que les artifices culturels qui médiatisent tout notre rapport au corps.
" Il y a plus de raison dans ton corps que dans l'essence même de ta sagesse. " 4 enseigne Zarathoustra.
La danse techno est un élément central du dispositif rituel de la fête techno puisqu'elle met en condition à la fois mentalement et physiologiquement le participant, jusqu'à ce que lui-même soit disposé à basculer. Il faut dire que la danse est toujours à la fois inducteur de la transe et expression de la transe, à la fois déclencheur et révélateur de la transe, à la différence de la musique et de la drogue.
" La musique est la condition sine qua non du vécu de la transe. Et ceci, pour deux raisons. La première est que la transe (de possession) est un changement d'identité, que celui-ci n'a de sens pour le sujet qui si son autre identité est reconnue de tous et que c'est la musique qui la signifie. La seconde est qu'il faut que cette identité se manifeste. " note Gilbert Rouget 5.
Nietzsche écrit quelque part à propos des bacchanales de l'antiquité grecque que " L'homme en chantant et en dansant se révèle être membre d'une communauté supérieure idéale : il a désappris le marcher et le parler. Plus encore : il se sent enchanté et est réellement devenu quelque chose d'autre." 6
Il semble bien que ce soit le même mécanisme rituel qui soit à l'oeuvre pendant la fête techno, effectivement par le biais de la danse techno et de la transe, le participant désapprend le marcher et le parler, il tend à s'arracher aux pesanteurs culturelles et sociales ordinaires qui clouent le corps au sol.
J'ajoute que la musique techno étant une musique non discursive qui brise le discours, qui brise la possibilité même d'un discours, elle induit une danse non figurative, une danse qui brise les figures culturelles convenues qui contraignent et enferment le corps. Je n'ose pas dire que la danse techno libère le corps du participant, c'est une formule trop galvaudée, je dirais cependant que la danse techno permet au participant de se (re)-trouver désincarcéré des contraintes culturelles les plus incorporées qui recouvrent le corps propre.
Voilà ce que j'entends lorsque je pointe l'exigence de sincérité physique contenue dans la danse techno, en contrepoint de toutes les hypocrisies culturelles qui (dé)-nient le corps.
2 La synchronie sociale de la danse techno
Le second point sur lequel je voudrais insister est le suivant : la danse et la transe en général et dans le cadre de la procédure rituelle de la fête techno en particulier sont des activités éminemment sociales, ainsi c'est par le même geste que le participant découvre une nouvelle relation au corps et découvre le corps comme nouveau mode de relation sociale.
Là encore, il faut percevoir, dans la convocation des participants et l'apparition d'une communauté dansante, un retournement proprement festif. En effet la sortie hors de soi produit par la transe pendant la fête techno, renvoie à une dés-individualisation ou re-communautarisation ce qui est identique, à rebours de la simple juxtaposition des corps de la réalité sociale ordinaire. Si le participant re-noue avec un corps propre, il convient de remarquer qu'il re-noue aussi avec un corps social, un corps social quasi archaïque d'avant le dé-nouage moderne. Ce qui importe, c'est de constater la dimension sociale de ce nouage.
Pour préciser brièvement ce qui fait événement ici dans la situation festive techno, rappelons que dans les sociétés traditionnelles à solidarité organique, le corps se présente comme un faisceau de correspondances symboliques qui lient chacun avec tous, qui me relie quasi substantiellement au monde. Le corps n'est alors ni objectivé, ni objectivable, il est un liant, il est ce par quoi je suis au monde. C'est seulement avec la modernité que tout se délie et que s'interrompt simultanément le corps comme pleine présence au monde et le corps social comme communauté. Avec la modernité le corps ne se présente plus comme la marque d'une liaison, mais au contraire comme la marque d'une déliaison, d'une coupure. Le corps devient l'instrument privilégié de l'individuation puis de l'individualisation.
" Il faut un facteur d'individuation, c'est le corps qui joue ce rôle. " énonce avec perspicacité Émile Durkheim 7.
Avec la modernité le corps ne marque plus mon inscription au monde, au contraire il est le principal levier de ma démarcation du monde. Le corps devient ainsi une frontière avec le monde, mais aussi avec autrui et avec soi.
Le corps incarne très précisément ce point de césure, notamment envers soi-même. Lorsque Norbert Élias tente de saisir la clé de la philosophie des Lumières, véritable soubassement intellectuel de la modernité il écrit : " Le schéma fondamental consistait à dire en simplifiant un peu : Je suis une personne et je possède un corps. Mon corps a une réalité matérielle, il a des dimensions et occupe donc une position dans l'espace. Mais ma raison, mon esprit, ma conscience, mon je ou mon moi ne sont pas matériel et n'ont pas de réalité dans l'espace. La raison et l'entendement, l'esprit et la conscience ont leur siège dans mon corps, mais ils sont différents de mon corps. " 8
L'époque de la modernité est donc l'époque où le corps est définitivement distinct du sujet. Il acquiert alors un statut d'objet sur lequel peut s'exercer une propriété individuelle. Dorénavant, l'individu fraîchement émancipé se découvre maître et possesseur de SON corps. Le corps devient alors l'attribut singulier d'un individu singulier, le corps appartient alors à un individu, mais un individu sans appartenance.
Or aucune société ne peut se dispenser longtemps d'effervescence, l'éternel retour de la fête est toujours l'occasion pour une collectivité quelqu'elle soit de se présenter à elle-même en chair et en acte, de faire corps, de s'incarner par delà tout ce qui la divise, par delà l'individuation et l'individualisation.
La fête techno (r)-assemble, (r)-amasse des corps, elle crée les conditions d'une proximité, d'une promiscuité des corps, dans l'exercice physique de la danse. Elle organise l'incarnation, la somatisation d'un consensus, dans le sens où elle exacerbe l'expression d'une sensibilité et d'une sensation commune. La fête techno est l'expérience collective d'une mise en commun des corps. Parler d'une communauté des participants à une fête techno, c'est d'abord parler d'une communauté de corps, d'une communauté qui fait corps, dans et par la danse, c'est parler du corps comme du dénominateur commun.
" Quoi de plus commun que les corps ? Avant toute autre chose, communauté veut dire l'exposition nue d'une égale, banale évidence souffrante, jouissante, tremblante. " écrit le philosophe Jean-Luc Nancy 9.
Il s'avère que les communautés émotionnelles, les communions effervescentes se font toutes sur fond de sueur et de transpiration partagée, le corps reste le vecteur privilégié de ces moments forts de la vie sociale, moment d'intensité où la socialité s'incarne et s'incorpore.
Le sociologue Olivier Cathus parle à juste titre de l'âme-sueur, pour désigner ces éphémères moments de fusion sociale, et par le rapprochement incongru de ces deux termes, il dit le télescopage nécessaire qu'il y a dans toute effervescence sociale, entre d'une part une expérience collective et d'autre part une expérience physique. Il dit le corps à corps nécessaire de toute communauté festive.
" La traduction corporelle de l'effervescence est là (entre autres), dans la transpiration (...) La transpiration est une forme du lien social, cette viscosité du corps social en communion (Michel Maffesoli), la glutinum mundi des alchimistes. " 10
Dans l'espace et la temporalité commune de la danse techno ce qui se manifeste, de manière éclatante, c'est une coïncidence des corps en mouvement, c'est une vibration commune, c'est la manifestation sensible et concrète d'une communauté qui prend corps.
Voilà ce qu'il convient d'entendre lorsque l'on parle d'une synchronie sociale produite par la danse techno.
En guise de conclusion, je dirais que l'attention portée sur la danse dans le cadre rituel de la fête techno permet de dégager deux propositions. D'une part, la danse techno offre l'occasion au participant de se retrouver en retrouvant un corps propre et d'autre part, elle offre aux participants l'occasion de retrouvailles collectives autour des corps.

Stéphane Hampartzoumian
s.hampartzoumian@wanadoo.fr

(1) Vincent BOREL, Le Ruban noir, Arles, Actes Sud, 1995, p. 30
(2) Maurice MERLAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 2002, p. 175.
(3) Michel MAFFESOLI, Dans l'extase des raves, Article publié Libération, 23/08/2001.
(4) Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction de G. Bianquis, Paris,Flammarion, 1996, p. 72
(5) Gilbert ROUGET, La Musique et la transe, Paris, Gallimard, 1980, p. 559
(6) Friedrich NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, traduit par Ph. Lacoue-Labarthe, Paris, Folio, 1995, p. 291
(7) Émile DURKHEIM, Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968, p. 386
(8) Norbert ÉLIAS, La Société des individus, traduit par J. Étoré, Paris, Fayard, 1997, p. 158.
(9) Jean-Luc NANCY, Corpus, Paris, Métailié, 2000, p. 45
(10) Olivier CATHUS, L'Ame-sueur, Paris, Desclé de Brouwer, 1998, p. 211


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