ARTICLES DU GREMES
Approches stéréotypées et stéréotypantes de l'objet techno
05 mars 2004
Intervention de Anthony Beauchet, doctorant Rennes II,

Approches stéréotypées et stéréotypantes de l'objet techno
pour LE GREMES séance du 5 mars 2004.


Il importe de distinguer le stigmate, le cliché et le stéréotype dont les définitions appartiennent à des champs disciplinaires précis et dont l'usage renvoie à des réalités différenciées.
stigmate n. m. (1)
Définition :
1. Marque laissée par une plaie cicatrisée. Trace physique (telle qu'une cicatrice) laissée par un processus morbide après sa guérison.
2. Résidu visible, séquelle concrète d'une maladie, d'une intervention chirurgicale, d'un traumatisme. Séquelle laissée par une affection après sa guérison.
Le stigmate est une définition médicale renvoyant à une marque physique sur le corps pouvant provoquer auprès des membres d'une société du voyeurisme (les « attractions » dans les fêtes foraines à l'instar du film de David Lynch Elephant Man ôtant l'humanité des individus en les présentant comme des animaux), du rejet (l'étoile jaune juive), de la compassion/pitié (aider un aveugle à traverser une rue). Dans le milieu techno, le stigmate pourrait s'apparenter aux marques corporelles tels le piercing, les tatouages ; néanmoins, ces signes physiques ne sont pas représentatifs de l'ensemble de la communauté techno et renvoient à un phénomène de mode qui gagne l'ensemble de la jeunesse française, cette dernière n'étant d'ailleurs pas forcément présente dans le milieu techno. Qui plus est, comme le montre Erving Goffman (2), le stigmate renvoie aussi au handicap, ce qui ne semble pas correspondre aux tatoués et piercés fréquentant le milieu techno.
cliché n. m. (3)
Définition :
1. Images (pouvant) être statiques ou dynamiques, on peut les comparer à un film qui se déroulerait devant l'esprit et dont on ne pourrait parfois retenir que quelques fragments.
2. Image ou conception figée et schématique d'un aspect de la réalité, qui est ainsi parfois déformée favorablement ou défavorablement.
Le cliché est une définition psychologique renvoyant à une photographie de la société, d'un évènement à un moment donné. Ce concept ne se préoccupe pas de ce qui se passe hors-champ et s'intéresse à l'instant, au présent : le discours autour du cliché consiste en une interprétation de ce qui est donné à voir, la vue étant le sens le plus mobilisé pour se représenter une scène mentalement. Les images conçues renvoient au passé des individus, à leur vécu visuel. Ils se représentent donc un objet en fonction de ce qu'ils en connaissent personnellement, pour ne pas dire intimement. Dans le cadre qui nous préoccupe, le cliché est intéressant à partir du moment où une personne a été mise directement en contact avec l'objet techno : autrement dit, tout ce qui renvoie à l'imaginaire et à la fantasmagorie du milieu techno n'est pas à considérer comme cliché mais davantage, comme nous allons le voir, comme stéréotype. Le cliché renvoie davantage aux adhérents au milieu techno qui, malgré leur participation au sein de cette « sous-culture », ne la connaissent pas dans son intégralité. Leurs représentations s'élaborent donc à partir de ce qu'ils ont vu et vécu, ce qui permet de comprendre pourquoi le milieu techno est porteur de vérités plurielles et non d'une vérité unique.
stéréotype n. m. (4)
Définition :
1. Sociologie : opinion préconçue concernant surtout des personnes ou des groupes sociaux. Exemple : le stéréotype du « bon professeur », du « chercheur ». Le stéréotype remplit une fonction d'économie (idées toutes faites) et une fonction d'autojustification du statut individuel (s'attribuer une qualité par contraste avec le stéréotype d'un groupe auquel on attribue le défaut correspondant).
2. Généralisation d'une opinion sur un groupe social, admise sous vérification, d'après les « on dit ».
Le stéréotype est une définition sociologique qui renvoie à la rumeur, à l'imaginaire et à une vérité unique. Ce type de discours fait appel à un réductionnisme de la réalité sociale et permet de donner sens à des pratiques perçues comme étranges, déviantes, mystérieuses. Loin de s'apparenter uniquement à un discours naïf basé sur l'ignorance d'un objet, le stéréotype fait également appel au sensationnalisme, à tout ce qui excite les sens et qui ne renvoie pas à la logique des pratiques du quotidien. La « sous-culture » techno est liée dès sa naissance au stéréotype avec une nouvelle approche musicale (la répétition, le tout électronique, l'absence de paroles...), une nouvelle approche festive (la rave-party et son absence scénique, sa durée prolongée par rapport au concert, l'investissement de lieux originaux...) et de nouvelles manières de communiquer (émergence de l'ecstasy, importance du non-verbal, diffusion du flyer...). Ces stéréotypes sont apparus sous la forme de « techno = x ».Un stéréotype parmi tant d'autres : « Techno = Ecstasy » et « Ecstasy = Techno »
L'histoire de la musique nous apprend qu'à chaque fois qu'un nouveau courant émerge, il est très rapidement rapproché d'un certain type de drogue : ainsi en est-il du LSD pour le Rock'n'Roll ; du cannabis pour le Reggae, le Rap ; de la cocaïne pour le Disco ; de l'héroïne pour le Jazz, le Gothique. La Techno est elle aussi associée à une drogue de synthèse : l'ecstasy. Pourtant, dès l'apparition des acid-parties en Angleterre, c'est d'abord le LSD qui est pointé du doigt, résultat d'un double langage entre l'Acid music (qui fait référence aux sonorités stridentes et aiguës d'un genre de la musique électronique sur fond de TB303) et l'acide (qui renvoie à la communauté des Hippys usant du LSD dans une logique de contre-culture). Il est d'ailleurs intéressant de noter ici que très rapidement, le milieu techno va être rapproché du mouvement psychédélique des années '70 alors que la consommation de substances psychoactives ne fait pas appel à des logiques similaires : les usagers de drogue techno sont dans une recherche de plaisir et de lien social qui est bien loin des idées politiques du mouvement psychédélique.
On pourrait penser que le champ politique est à l'initiative de cette équation. La première circulaire interministérielle de 1995 émanant du ministre de l'intérieur ne fait que répondre aux exigences de la loi du 31 décembre 1970 : le trafic et la consommation de drogue sont prohibés et doivent être punis par la Justice. Pour autant, le texte « Rave : des situations à haut risque » choisit le milieu festif techno comme bouc émissaire en le décrivant comme une plaque tournante du trafic et de la consommation de drogue. Cette diabolisation va avoir pour effet de diviser le mouvement techno (entre ceux qui souhaitent rester dans la légalité et les résistants), de multiplier les interventions policières houleuses, d'insuffler un abus de Pouvoir aux préfets dans l'interdiction de toute manifestation à caractère « techno »... Le gouvernement de Droite s'inscrit dans une logique sécuritaire faisant échos à ce qui s'est passé plus tôt en Angleterre avec le Criminal Justice Act interdisant toute manifestation de plus de dix personnes sur de la musique répétitive. Ici, la techno n'est donc pas un mouvement artistique mais un rassemblement de drogués, un système remettant en cause l'ordre social et devant être éradiqué. En cela, le milieu techno ne se distingue pas des autres courants musicaux qui ont connu dès leur émergence une vague répressive identique.
Comment donc s'est construite cette équation ? Quels sont les acteurs qui ont favorisé son émergence ? Pour le comprendre, il faut s'intéresser à la rumeur et à la fascination que celle-ci procure auprès de l'opinion publique. Dans cette optique, le presse médiatique joue un grand rôle en attirant les individus sur le coté sensationnel d'un objet : « (...) les évènements les plus anodins, à partir du moment où ils s'écartent un temps soit peu de la routine et de l'habitude, ont toutes les chances d'être retenus pour le journal. Le titre de l'article a pour tâche de résumer de façon synthétique et surprenante l'inattendu de relaté. Par exemple, aujourd'hui ‘un chien mord un homme' n'est pas une grande nouvelle. Ce qui est une grande nouvelle, c'est le titre ‘un homme mord un chien' » (5). La techno n'échappe pas à ce mécanisme et les titres faisant référence à la drogue sont omniprésents (6) . Le sensationnalisme demeure dans l'apparition d'une nouvelle drogue de synthèse, l'ecstasy, qui est consommée dans le milieu techno. La presse s'empare alors du phénomène et les interprétations des fêtes techno vont bon train via le prisme de l'ecstasy : les orgies sexuelles (coté love du produit compris sur le mode du sexuel au détriment de l'Amour universel), la durée des fêtes (l'ecstasy étant un stimulant), la musique (reprise des arguments « scientifiques » montrant sur des rats que l'ecstasy conduit à la répétition)... Il en va de même de la télévision qui montre la consommation d'ecstasy, le testing des associations de prévention sans s'occuper de ce qui se passe hors champ de la caméra ; il semble que les reporters de terrain cherchent davantage à rendre compte du stéréotype plutôt que de vivre la fête sur l'instant et d'en faire émerger ce qui se passe réellement.
Si les médias sont la partie visible du stéréotype « Techno = Ecstasy », il est une partie de l'iceberg moins visible, peut-être de par son inconscience de participer à la construction du stéréotype. Alors que la presse et la télévision ne voient la techno que sur le mode de l'ecstasy, les associations de prévention et le champ scientifique ne voient l'ecstasy que dans le contexte techno. L'équation est donc ici renversée : « Ecstasy = Techno ». Lors des mes investigations de terrains auprès des structures de soin, j'ai été frappé par ce discours qui s'imposait à moi : « les consommateurs d'ecstasy ne fréquentent pas nos structures ». De même, j'ai été frappé de constater que les études de sciences sociales sur l'ecstasy se limitent au milieu festif techno. Pourtant, lorsqu'on zoome un temps soit peu sur l'objet ecstasy, on s'aperçoit qu'il existe des usages à problème, ces fameux bad-trip, revendiqués par les consommateurs sur le forum de la MILDT (vos questions / nos réponses) (7) ou au numéro 113 (Drogue-Alcool--Tabac info service) : aucun ne fait le lien avec le milieu techno, ce qui renforce l'idée qu'il existe des consommateurs non festifs. Le dernier rapport TREND de l'OFDT va d'ailleurs dans ce sens, après trois ans de focalisation sur l'espace festif techno (8). Les usagers d'ecstasy ne se reconnaissent pas dans le système de soin en place qui renvoie à une définition de la toxicomanie largement empreinte de l'image de l'héroïne et du shoot. Les acteurs de terrain se sentent, quant à eux, désarmés pour informer et/ou étudier l'ecstasy dans un contexte étranger à la techno : la visibilité de l'usage, l'implantation d'action dans la tradition techno du chill-out sont autant d'arguments qui ne justifient pas de restreindre l'étude de l'ecstasy au milieu techno. C'est oublier ici qu'un usager ne se limite pas à un seul environnement, qu'il consomme selon ses envies et son accès à un ou plusieurs produits.De la nécessité à porter son regard au loin
Comme nous l'avons vu, le stéréotype est une équation qui s'inverse selon le type de discours qui est véhiculé. Alors que certains utilisent le stéréotype pour faire leurs interprétations (les médias), d'autres le façonnent en instaurant des limites et en faisant appel à des logiques traditionnelles sans jamais les remettre en cause (les acteurs de prévention, les scientifiques de terrain). C'est pourquoi comme le disait Jean-Jacques Rousseau il est nécessaire de porter son regard au loin pour prêter attention à ce qui se passe hors du champ de la fête techno, dans ces moments d'intenses interactions où la parole refait surface et permet de donner sens aux pratiques festives et à la consommation de drogue.

Anthony Beauchet
beauchet@alinto.com

(1) http://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/gdt_bdl2.html
(2) Erving GOFFMAN, Stigmate, Paris, Les Editions de Minuit, 1975, 175 p.
(3) http://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/gdt_bdl2.html
(4) http://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/gdt_bdl2.html
(5) Jean-Noël KAPPFERER, Rumeurs, Paris, Ed. du Seuil, 1995, p. 61.
(6) voir à ce sujet l'étude de la presse dans Cod@, hors-série n°1, 1995.
(7) http://www.drogues.gouv.fr/fr/questions_reponses/questions_reponses_home.html
(8) Observation locale des drogues (« Observation sur les usagers de drogues en 2002 dans douze sites en France - Rapports locaux du réseau des sites TREND »), Paris, OFDT, mai 2003, 464 p.


CEAQ
c/o H2M
67 bd Saint-Germain - 75005 Paris