ARTICLES DU GREMES
Hardcorps
Sophie Bernard
06 avril 2004
Intervention de Sophie Bernard, Technopol



J'avais dit « non merci » à la petite pilule. La capuche noire qui l'accompagnait, s'éloignait déjà, aussi vite qu'elle était venue. Je me demandai d'ailleurs si cette capuche avait un visage, n'avais-je pas plutôt regardé le visage de cette saloperie de cacheton ? Poliment, je venais de vous congédier, toi et ton faciès rond et tes yeux vidés de tout bonheur, toi et ta capuche sans visage, à vous deux, vous ne m'aviez pas convaincue.
Ce soir, je me la joue en solo. Ce sera, Toi, le son, contre moi. Duel, face à face, chasse à l'homme ou chasse au son, on verra bien qui niquera l'autre. Alors pas question d'ecstasy, coke, pétard et tout le reste. Antidotes contre un son pourri, artifices de musique pour faux Dj star. J'ai appris à comprendre que toutes ses drogues son le joker d'une soirée foireuse, d'un son qui part en vrille. « Ce soir au menu : Musique pré-mâchée pour le cerveau, relevée d'une pincée d'ecstasy » Voilà le genre de plat qui fait fureur en ce moment, et que certains Djs n'hésitent plus à nous servir, bien arrangés de voir un public perché auquel ils n'ont rien à prouver. Finalement telles ces fleurs en plastoc qui marchent à pile et qui au moindre son s'exécutent, nous devenons nous même la drogue d'une musique, qui sans nos corps blindés de produit euphorisant, ne ferait même pas sautiller un gosse. Ainsi la chimie me défonce moins qu'elle ne permette à n'importe quel son de merde de devenir à mes oreilles un pure son. D'ailleurs à bien y réfléchir, défoncé, Céline, Lara, Patricia ou autres Mylène auraient peut être une chance avec moi, et ne m'insuporteraient plus, ça se trouve je danserai. L'horreur !
Le problème est que ce soir je veux savoir, si t'existes bien, Toi la musique; si seule tu réussiras à me persuader de quelque pouvoir sur moi. Comprendre à quel point je t'aime, comprendre cet appel, ce besoin de t'entendre, comprendre s'il y a un sens à cette réunion d'anonyme, comprendre si tout çà existe bien...
Ce soir ma jolie, ma musique, mon amour, t'es toute seule et moi aussi. Rien ne me boostera le corps, rien ne viendra t'enjoliver. Défi à notre amour, va falloir cracher ses tripes. Et moi, corps nu, chaire fraîche je t'attends déjà.
Pour l'instant je me dandine. Mes mains sont dans mes poches, cachées comme si elles refusaient d'adhérer à cette soirée, comme si elles refusaient de brasser un air vide de son. Faut pas prendre les mains pour des connes !
Ceci dit j'avouerais que les cent pas que j'exécute sur place pourraient faire croire à plus d'un que je danse, mais je me rends compte que je pourrais aussi bien attendre un train qu'il n'y aurait pas de différence. D'ailleurs a bien y regarder, on est assez nombreux sur le quai de cette teuf à attendre que passe le train du son.
Visiblement en retard ou en grève, le son se fait attendre. Oui, il y a bien un Dj qui s'exécute, mais pour le coup, lui aussi, il a loupé l'aiguillage, et malgré sa gesticule de pantin derrière ses platines, je crois bien qu'il ne rentre jamais en gare.
J'attends. J'ai aussi appris à être patiente. Parfois, le son, telle une femme, doit savoir se faire désirer.
Pour éviter de m'engourdir, je donne à mes mains la possibilité de faire une sortie. Fumer une clope reste un geste vitale quand rien d'autre ne peut les agiter. Fumée, cendre, fumée, cendre, laisser tomber, pied droit, écraser. Voilà c'est fini, mes mains repartent dans leurs tanières. Poche droite. Poche gauche. Le son n'est pas là, y a rien à toucher.
Finalement rouler un joint dans ce genre de situation s'avère une solution. Echappatoires : les feuilles, le briquet. Brûler, effriter, donnent du boulot à des mains qui s'ennuient. Et pourquoi pas un atelier macramé aussi !
Non ! Ce soir, pas de joint. Passe le temps. Passe le son. Drôle de guerre, tout de même. Retranchée dans mon corps, Toi, retranchée derrière tes enceintes. J'attends que sonne l'assaut du son. Moi, statique! Toi, tactique?
Et pourtant je suis prête. Alignée.
Dans une soirée, les enceintes sont les reines. Ici pas besoin de gogos, de spectacles, même le plus sexy des Dj n'arriverait pas à monopoliser autant l'attention. Totems sacrés, vers les enceintes tout converge, le visage, les mains, mais aussi le front. Revoilà d'ailleurs, la capuche noire de tout à l'heure, toi aussi, tu t'es aussi tournée vers Elles. Moi aussi. Rangée dans ce bataillon de soldats de première ligne, je baisse la tête. Reflex instinctif. Acquiescement à l'invisible, je ferme les yeux.. L'enceinte implique l'obédience, l'humilité et le recueillement, comme si son regard nous était insoutenable. Faut-il être digne et pure à ce point pour te recevoir ? Le front baissé, nous sommes à la fois guerriers, pénitents, païens et nous t'attendons tous, onction sonore divine. Baptise-nous ce soir.
Et pourtant, chères enceintes, je vous aime. Je me suis aperçu que le mot enceinte exprime à lui seul toute ta féminité, ta fragilité et ta pudeur. Nom féminin ou adjectif, femme ou forteresse, les enceintes sont tes remparts, frontières de nos espaces et pourtant lien entre nos deux mondes. Accouchement prématuré ou levée de siège, ce soir je veux que toi et moi nous franchissions cette limite. Comme un enfant qui démonte son réveil pour comprendre ce qu'est le temps, je voudrais ce soir éventrer ces enceintes, ces barrières pour mieux te voir.
Quand soudain un inconnu dans la rue vous aborde et vous offre des fleurs.
Quand soudain dans cette teuf tu m'abordas, Toi et ton bouquet de bpm.
J'ai tendu mes mains, pour mieux les saisir. « Merci d'être venu » ai-je répondu poliment.
Tu jouas franc jeu, les bpm avaient mis en route toute la machine. Mes pieds d'abords, mes mains, ma tête. Mon corps entier avait répondu à ton invitation. Intimidée. « Ne laisse jamais entrer un étranger chez toi », m'avait dit ma mère. Etrangement moi, j'avais obéi à ton rythme, je te laissai passer. « On ne se serait pas déjà vu quelque part? Vous me rappeler un rythme que j'ai connu ». Familière au début, Tu deviens imposante, presque insolente, tellement tu me plais. Mais je rêve où tu me dragues? Qui es-tu? Qui t'a permise de venir ainsi t'incruster ? Musique vicieuse, musique violente, musique violeuse.
Ai-je le choix? Psychoacoustique ? Effet de transe ? EMC comme disent les spécialistes. Etat Modifié de Conscience. Et pourquoi pas Emotion Mentalement Corporelle ?

Contradictoire, Tu me sollicites de diverses cotés, attends moi j'arrive. Je suis à la fois l'x et le y d'un repère orthonormé sonore, tu m'invites dans ta courbe, il n'y a plus de verticale ni d'horizontale, c'est quoi ce bordel, je comprends plus rien. Ca me rappelle le paquet de ma nouvelle brosse à dent qui disait un truc du genre « tête amovible et articulée pour épouser le relief de vos dents et nettoyer en profondeur ». Toi tu me brosses dans tous les sens et c'est mon corps qui se désarticule. Comment t'as fait pour arriver là? Ok, j'avais dit ce soir c'est la finale, c'est toi ou moi, et bien T'as gagné.
La capuche noire de tout à l'heure n'avait-elle vraiment pas de visage. J'ai l'impression d'être le seul corps de cette soirée et que Toi, tu t'y engouffres et t'y installes sans pudeur, entière.
Strip-tease sonore, ton horizon s'ouvre sur un paysage de sons.
Je me retrouve alors projetée en plein milieu des bpm. « Où courez-vous ainsi ? » Ils n'ont pas le temps de me répondre et m'entraînent avec eux. Les bpm sont des sons qui ne rigolent pas. Ca se voit à la façon dont ils me frôlent, un peu plus et ils m'écrabouillent. Organisés comme un bataillon, leur articulation machinique et leur implacable rythme tombent comme des coups. Sans concession. Rempart de rythmes, durs et violents, les bpm font peur et c'est comme çà que tu te protèges. Musique difficile, musique inviolable. Tu t'es construite un mur de son, un moyen de défense qui nous empêche de t'approcher. Que protèges-tu ? D'autres sons ? Des mélodies ? Tu as tes secrets, mais ce soir je te laissai entrer, je suis un corps, alors laisse moi voir.
Miraculeusement tu t'exécutes. Je viens de franchir les « bpm, et vus de dos, ils ont l'air bien plus joyeux. Installée dans mes pieds, Tu deviens mon rythme vertical. Une verticale vertigineuse qui pousse de cette terre, de ce sol que je martèle et qui m'attache, une verticale qui me traverse et qui m'étire encore toujours plus haut. Tu es ma colonne vertébrale et à chacune des tes ondes sismiques, ensemble nous pulvérisons le toit de l'entrepôt, nous dépassons tous les autres. Vas-y mon cœur, accompagne les ces bpm. Fais la course avec eux, danse la valse à trois temps, joue-moi une passacaille, fais ce que tu veux, rythme cardiaque de foutaise, t'arrêtes plus mon cœur.
Et, Toi, tu continues, tu te déshabilles encore. Quelles sont belles ces nappes ! Elles m'enlacent, et voilà que je m'emmêle dans leurs cheveux. Danaïdes de son, laissez-vous toucher...
Par où sont-elles parties? A l'instant elles étaient là et puis ont disparus. Hypoderme, derme, épiderme, Acupuncture sonore, je les laisse me transpercer. Mauvaise circulation, j'ai un remède les nappes sont l'abbé sourry des veines. Faites vivre ces artères mes demoiselles ! Et puis les breaks sont là aussi, furtifs, comme des sons jaloux, ils inversent les sens, je deviens un fluide anarchique. Je deviens horizontale. D'un ongle à l'autre, tu me parcours et T'es partout à l'intérieure. Mes bras comme une ligne infinie sont l'espace de tes va et vient. Assignée, y a pas de refuge. Tu m'altères, infusion sonore purificatrice. T'adore çà et moi aussi. Naissance. Pour la première fois je sens et comprends mon corps, il me crie tous ces rythmes, il me rit des phrases insensées. « Si tes yeux se dilatent c'est pour mieux voir la musique mon enfant; si tes oreilles ont des mains c'est pour mieux la toucher mon amour ».
Je voudrais être un vide pour mieux t'accueillir, je voudrai être chaire, je voudrai être peau pour mieux sentir tes morsures et tes caresses.
Tu m'as désintégrée, je t'ai intégrée, j'ai plus d'intégrité, et puis on s'en fout.
Air de musique, air tout court, je te vois, je te touche, je te respire et tu me fais vivre. Je ne suis qu'un poumon, et à chaque inspiration, mon amour de gaz sonore, mon sang s'enrichit en bpm, nappes, breaks, rythmes, sons et je t'expire encore plus belle. Hématose vitale, hématose musicale, musique physiologique, s'il te plait Dj l'infirmière, encore une injection de son, que je m'emplisse une dernière fois, que je me sacrifie..
Plus qu'ensemble nous deviendrons cet air que tout le monde respire, nous infiltrerons leur corps, nous emplirons l'espace, nous deviendrons couleur, nous expulserons de cette terre la mémoire, mon amour, ma musique, nous apprendrons aux corps ce qu'ils savent déjà, et ils se souviendront.
Je dédie mon corps à la recherche musicale.
C'est bien connu, par amour, les humains font n'importe quoi. Ce soir là, moi, j'ai décidé de suivre ma belle. Et ce soir là, je suis devenue musique.

Sophie Bernard
sophie@technopol.net


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